Le plan de table

Dimanche 28 aout 2016. Le plan de table. (Lc 14).

Vous avez entendu l’évangile : nous sommes au chapitre 14 de l’évangile de Luc. La scène se passe « dans la maison d’un chef des pharisiens ». « Ces derniers l’observaient » ajoute St Luc…

Un homme malade se présente devant Jésus.  Il est facile d’imaginer les regards qui se fixent sur lui pour voir ce qu’il va faire. Va-t-il guérir cet homme alors que c’est le Shabbat ?

En pressentant bien ce qu’il y a dans leur cœur, Jésus demande :  « Est-il permis de guérir quelqu’un un jour de Shabbat ? ». Personne n’ose répondre. Alors Jésus guérit cet homme.

Il leur pose peu après une question encore plus incisive : « Si votre fils ou votre bœuf venait à tomber dans un puits un jour de sabbat, que feriez-vous ? » Encore une fois, ils préférèrent ne rien dire…

Arrive alors le récit que nous venons d’entendre. Après avoir montré que l’observance de la Loi n’exclue pas la compassion, il aborde un autre sujet tout aussi délicat : la question du fol orgueil qui les anime et de notre juste place dans l’univers. Parce que c’est bien la grande question : à la table de la vie, à la table de nos communautés humaines, comme à la table du cœur de Dieu, quelle est notre juste place ?

Y aurait-il un « plan de table » comme on peut en voir aujourd’hui, surtout lors des mariages ? Ce plan si compliqué à faire pour que tiennent tous ensemble, autour d’une même table, des gens qui ne s’apprécient pas trop ?  Où placer la tante Simone ?  Comment faire pour ne pas vexer le grand-oncle Jean, et j’en passe. Qui mettre à côté de qui pour ne froisser personne ?

Y aurait-il à la table de la vie comme à la table du Père des règles de préséance, des conventions à observer ? Nos plans de tables (y compris dans l’Eglise !) deviennent tellement souvent des plans de bataille !

A l’époque de Jésus, il n’y avait pas de plans de table.

Il fallait que chacun prenne sa place. Chaque invité devait connaître son rang. Et Jésus avait Jésus avait bien repéré que les Pharisiens aimaient prendre les premières places.

En leur disant : « ne va pas t’installer à la première place, mais va te mettre à la dernière », ce serait un peu trop simple et un peu trop rapide de penser que Jésus se serait contenté de régler quelques affaires de protocoles.

« En voyant qu’ils choisissaient les premières places, raconte St Luc, Jésus leur dit cette parabole ». Avec le recul nous savons bien que quand Jésus raconte des « paraboles », ce n’est pas pour régler les petits problèmes sociaux. Nous savons bien que les paraboles ont une portée infiniment plus grande et qu’elles ont quasi toutes – pour ne pas dire toutes – quelque chose à voir avec le Royaume que le Père promet…

Ce qui veut dire que la pointe de ce récit n’est peut-être pas vraiment l’affaire des premières places à table !  Il y a sans doute dans ce récit de Jésus quelque chose d’infiniment plus profond et d’infiniment plus vital que les questions de bienséance sociale.

Ce qu’il cherche, le Christ, ce n’est sans doute pas de nous dire que la première place ne sera jamais pour nous et donc qu’il est plus sage de rester dans un petit coin bien tranquille, en pensant que c’est le meilleur moyen de gagner le ciel.

Ce qu’il cherche, Jésus, ce n’est pas à critiquer ( ce n’est pas son genre) tous ceux qui croient qu’ils sont plus importants que les autres et d’abaisser encore plus bas que terre ceux qui passent devant nous.

La question qu’il soulève, puisqu’à son époque les invités choisissent eux-mêmes leur place, c’est de savoir sur quels critères et comment nous pouvons décider par nous-mêmes que nous valons telle ou telle place ? Je me suis dit qu’il se pourrait bien que cette petite parabole que Jésus risque à la table des Pharisiens ait quelque chose à voir avec la question du « péché originel » qui marque chacune de nos vies.

Comment dire les choses ?  Ce qu’on appelle «  péché originel », c’est peut-être cette conviction qui habite l’homme depuis toujours qu’il peut décider par lui-même de ce qu’il est, de ce qu’il peut faire ou ne pas faire.

C’est peut-être avant tout un doute profond de l’homme envers son Dieu ; une intime conviction, qui a pris corps depuis les origines, que Dieu ne lui donne pas ce qu’il mérite ; et qu’il vaut mieux que ce que Dieu lui donne ; et qu’il vaut mieux, dès lors, qu’il décide de sa vie et de sa place par lui même en se passant du Bon Dieu. Oui, le péché originel, c’est peut-être un péché fondamental d’orgueil qui est à la racine de tous les autres maux de l’existence. Les uns et les autres – moi au moins, mais j’espère ne pas être le seul ! – nous en savons quelque chose !

Alors nous nous plaçons. Ou bien en nous mettant aux premiers rangs, parce que nous croyons que nous le valons bien, sans même attendre que quelqu’un vienne nous révéler ce que nous sommes. Ou bien en nous mettant à la dernière place : au risque de ne jamais offrir à nos frères et sœurs nos qualités, nos capacités, et de porter sur eux un regard d’envie et de jalousie. C’est encore de l’orgueil. Un fol orgueil.

Ce qu’on peut entendre dans cet évangile, c’est une invitation à la confiance. Et vous savez bien comme moi que ce n’est jamais gagné d’avance. Apprendre notre vie des autres, consentir à une certaine dépendance.  Ou plutôt, à une inter-dépendance. Il y a peut-être quelque chose de ça dans la vie monastique… en tout cas c’est ce que j’ai cru comprendre lors de cette retraite communautaire que nous venons de vivre. Une interdépendance qui est sans doute toute aussi vraie pour d’autres engagements de vie.

Et que cela a quelque chose à voir avec l’humilité. Cette interdépendance qui donne du liant à nos relations humaines. Apprendre des autres mais aussi attendre de Dieu qu’ils nous révèlent la juste place de notre vie, les justes choix à faire.

Mais, Dieu ! que c’est difficile de mettre nos vies au diapason d’un Autre et d’accorder nos vies à celles de nos frères…

Qu’est-ce qui fait donc que nous soyons si autonomes et si indépendants ? D’où nous vient cet attrait aussi futile pour les premières places que pour les derniers rangs ? Qu’est ce qui fait que toujours nous ayons envie de toujours tout décider par nous-mêmes sans jamais nous en remettre à quelqu’un d’autre ? C’est bien souvent que nous avons peur ! Et que la confiance en l’autre nous manque comme elle manque à l’homme depuis ses origines.

Allez, il faut bien reconnaître – j’espère que je ne suis pas seul ici –  que nous avons tout autant peur de faire confiance aux autres que de faire confiance à Dieu. Alors chacun s’invente « ses petits plans de table »…

Il faut peut-être que nous demandions au Seigneur, les uns pour les autres, de nous enseigner la place que nous avons à tenir dans le grand bal de l’obéissance, comme l’écrivait Madeleine Delbrêl. « Seigneur, enseignez-nous la place que, dans ce roman éternel amorcé entre vous et nous, tient le bal singulier de notre obéissance. Révélez-nous le grand orchestre de vos desseins, où ce que vous permettez jette des notes étranges dans la sérénité de ce que vous voulez. Apprenez-nous à revêtir chaque jour notre condition humaine comme une robe de bal, qui nous fera aimer de vous tous ses détails comme d’indispensables bijoux ».  Et à comprendre, pourrait-on ajouter, notre juste place dans l’univers.

Peut-être que cette humilité à laquelle nous sommes appelés et qui semble tenir tant de place dans la Règle de St-Benoit, c’est la réalité dans la plénitude.

Un « plan de table » digne du banquet de noces de Dieu avec l’humanité se dessine tranquillement lorsque nous nous mettons à l’écoute de nos frères, de nos sœurs, de Dieu, de l’actualité du monde, des événements que nous vivons, et de ce que la vie propose…

Si nous croyons que Dieu est présent dans cette existence là, ici et maintenant, alors nous n’avons pas d’autre choix que de nous confronter au réel de cette vie et de nous confronter à sa présence

Dans cette fidélité du quotidien, le maitre de maison nous fait remonter la salle des noces. Il le fait à partir d’où nous sommes, c’est-à-dire de pas grand chose, pour nous donner près de lui, notre juste place à la table de sa vie. Qu’importe alors qu’on soit ici ou là, ou devant ou derrière. Puisqu’il nous a pris par la main et que nous sommes en lui.

Ce qui importe, ce n’est pas d’être en haut de la table, au milieu ou en bas, mais d’avoir été pris par la main, par le Maitre de la maison.

Si nous nous aidons les uns et les autres à vivre dans la confiance, entre nous et avec Dieu alors, c’est sur, il y aura de la vie pour nous. Et sans doute pour d’autres. Et le banquet auquel nous sommes conviés ne sera plus un champ de luttes sur lequel chacun cherchera à vouloir plier le monde et ceux qui y vivent pour les faire servir à ses propres fins…

Mais pour cela, il reste à écouter.

Viens nous redire, Seigneur, que « l’idéal du sage, c’est une oreille qui écoute », parce que tu parles.  « Aujourd’hui, nous dis-tu, « écouterez-vous ma parole ? Ne fermez pas votre cœur. »

Jour après jour, avec une patience qui ne cessera jamais de nous déconcerter, tu nous dis qui nous sommes…

Nous n’avons pas encore tout bien compris. Continue, s’il te plait ! Nous t’en prions.

P. Raphaël Buyse

Peinture de Morandi, 1952

dimanche 28 août 2016. 22e T.O.(C)

 

  1. Dans le monde des affaires, de la politique,
    de la productivité, du profit,
    un monde de loups aux dents longues,
    une loi silencieuse oblige à se pousser aux premières places,
    toujours plus en avant, très haut et visiblement.
    Seigneur Jésus,
    il faut à tes disciples un sacré courage
    pour se libérer de cette loi, renverser l’ordre des choses,
    dresser une nouvelle échelle des valeurs !
    Nous nous confions à ta grâce :
    avec elle, tout est possible.

 

  1. Il est normal et bienfaisant qu’entre parents et amis,
    unis par des mêmes convictions et par le même confort social,
    on s’invite réciproquement à des rencontres fraternelles.
    mais on n’évite pas l’usure de la répétition,
    et l’oubli de tous les autres.
    Seigneur Jésus,
    nous attendons de toi
    que tu renouvelles nos cœurs et les élargisses,
    en nous envoyant des hôtes inédits :
    pauvres, estropiés, boiteux, aveugles.
    Rends nos cœurs semblables à ton cœur doux et humble.

 

  1. La page d’Evangile de ce dimanche
    doit, de toute évidence, réjouir notre pape François
    qui se voit encouragé par le Christ
    . à décourager ceux qui, au Vatican, se poussent aux premières places ;
    . à encourager les évêques et les prêtres
    dont la vocation est de choisir les dernières places ;
    . à stimuler les chrétiens dans leur joie
    de fréquenter tous ceux qui n’ont rien à leur rendre.
    Seigneur Jésus,
    tu sais mieux que nous l’ardeur et la fatigue de notre pape :
    nos prières te le confient.

 

  1. Seigneur Jésus,
    tes paroles sont exigeantes et douces tout à la fois
    au profit de tous ceux et celles qui nous tiennent à cœur :
    nos couples, nos familles, nos enfants, nos aînés,
    nos amis et voisins malades de corps, d’âme ou de cœur,
    et cet immense peuple terrien
    dans lequel nous sommes immergés quotidiennement.
    Reste avec nous sur nos routes d’espérance.

 

  1.   Dieudonné

21e T.O. (C) 21 août 2016

Prière universelle. du dimanche 21 août 2016

1. Seigneur Jésus, depuis ton bref séjour sur notre terre,
il y a urgence pour l’humanité, grande urgence !
La parole de Vérité a été annoncée :
ouvre l’oreille de nos cœurs.
La promesse du vrai Bonheur a été offerte :
désencombre-nous de nos bagages inutiles.
Tu as allumé un feu :
brûle-nous de ton ardeur à sauver tous tes frères.

2. Nous recevons quotidiennement les informations
écrites, parlées et télévisées, des événements mondiaux.
Les regardons-nous du haut du balcon de nos hôtels de luxe,
ou sommes-nous, de cœur et d’esprit, dans la plaine et les tranchées ?
Seigneur Jésus, apprends-nous,
en famille, en société, en Eglise, en communautés chrétiennes,
à nous laisser prendre de compassion
pour les foules harassées et prostrées,
comme des brebis sans berger.
Notre prière solitaire et nos gestes fraternels
peuvent nous aider à ne pas rester « blindés ».
Oui, Jésus, aide-nous !

3. La vision de cette page d’évangile
débouche sur un horizon tous azimuts.
Voici qu’arrive de l’orient et de l’occident, du nord et du midi,
une multitude d’invités
au festin du royaume de Dieu.
Ce n’est pas nous qui les avons invités,
c’est Dieu lui-même, qui n’a pas demandé notre avis.
Ainsi ne s’agit-il pas d’avoir un grand cœur généreux
qui se plaît à donner aux autres,
encore faut-il, surtout, avoir un cœur de pauvre
qui accepte humblement de recevoir des autres.
Quelle conversion radicale tu nous demandes, Seigneur Jésus,
face à la diversité des religions, des philosophies,
des consciences personnelles, des cultures et des races !
Tourne nos regards vers tes bras largement ouverts sur ta croix
en un accueil universel.

fr. Dieudonné

Cœur de pauvre, cœur ouvert

21ème dimanche ordinaire C / 2016 (Luc 13, 22-30)

Cœur de pauvre, cœur ouvert

Jésus est de nouveau en route. Il est toujours en route. Mais cette fois la direction est indiquée : il monte à Jérusalem, et il a déjà annoncé plusieurs fois que c’est pour y subir la passion et la mort. Tout se passe désormais dans une grande urgence, et les exigences adressées à ceux qui veulent encore le suivre sont plus strictes encore, comme nous avons pu l’entendre les dimanches précédents. On comprend alors que certains se posent des questions. Tout cela est-il bien sensé ? Jésus forme, semble-t-il, un petit groupe d’élus, fanatiques, décidés à tout. Seront-ils les seule sauvés ?

On s’attendrait à ce que Jésus réponde : non ! je ne suis pas venu pour une élite, mais pour sauver tous ceux qui étaient perdus ; je donne ma vie pour la multitude… Mais ici il semble au contraire répondre : oui ! Car la porte est étroite.

Comment comprendre cela ? Pourquoi cet évangile (d’aujourd’hui) qui débouche sur un horizon tous azimuts commence-t-il par une porte étroite ? Oui, mes frères, mes sœurs, il y a des contradictions dans les évangiles. Dimanche passé déjà il était également question de ce Maître doux et humble de cœur, le Prince de la paix, qui apporte la discorde, la division et le glaive dans les familles. Il nous faut bien prendre en compte ces contradictions, et ne pas essayer de neutraliser la situation en arrondissant un peu les angles de chaque côté. Ces contradictions qui nous semblent irréductibles sont des défis à affronter en marchant et en priant.

En tout cas, quand Jésus nous dit : « Venez à ma suite ! » il ne faut pas s’attendre à trouver un chemin tout tracé. Mais en s’engageant de toutes nos forces et de toute notre intelligence à sa suite, nous voyons le paysage s’éclairer et nous comprenons par exemple que celui qui cherche résolument la paix rencontre nécessairement la contradiction et celui qui opte pour une ouverture inconditionnelle sait bien qu’on n’y arrive pas par une permissivité absolue.

Revenons donc à cette porte étroite. Si elle est étroite, ce n’est pas parce que Dieu voudrait limiter l’entrée du Royaume, en restreignant l’accès ; ce n’est pas parce qu‘il aurait déterminé un numerus clausus, 144.000, et pas plus… Certains, comme les Jansénistes avaient pensé cela, mais c’est ne pas connaître Dieu que de l’imaginer ainsi. Si elle est étroite pour nous, cette porte, c’est parce que nous sommes trop encombrés. Nous voulons entrer avec tous nos bagages. Avec toute notre histoire, nos mérites, nos péchés, nos hontes… Mais nous ne pouvons y entrer que les mains nues, et, je dirais même, tout nus, comme nous sommes entrés dans ce monde. Le Royaume est un autre monde où le Seigneur nous attend, mais nous ne pouvons en passer la porte qu’après avoir tout abandonné, dans une confiance éperdue.

La suite de cet évangile ne dit pas comment nous y prendre, sinon négativement, en précisant que même la familiarité n’est pas un laissez-passer. Nous pensons ici aux habitants de Nazareth avec qui Jésus avait joué, mangé et bu, et il avait prêché dans leur synagogue. Mais vous savez que, quand il est revenu, cela ne s’est pas si bien passé. Il n’a pas apprécié qu’ils le prenaient en quelque sorte en otage, comme leur possession. Mais ils ont dû constater que cela ne leur donnait pas de droit sur lui.

Jésus nous rappelle constamment que quand on possède trop, on ne peut plus passer par la porte qui donne accès au Royaume. Il fait ici surtout allusion à ces pharisiens fidèles qui se prévalent de leur observance irréprochable et de leurs prestations religieuses. Non ! « Allez donc apprendre ce que signifie : ‘C’est la miséricorde que je veux, non les sacrifices’ ». Le prophète Osée le disait déjà sept siècles plus tôt.

Ce qui fâche surtout Jésus, c’est la façon dont ils se séparent des autres. Le pharisiens se disent précisément les ‘séparés’. Ils ne veulent avoir aucun contact avec ceux qu’ils appellent les ‘maudits de Dieu’ : les pécheurs et les païens. Mais à eux Jésus répond : ceux qui excluent les autres s’excluent en fait eux-mêmes de la communion avec ce « Dieu qui veut que tous les hommes soient sauvés ». Ils croient qu’avec leur pureté, ils ont le droit de s’approcher familièrement de Dieu, et ils sont tout étonnés de se trouver devant une porte fermée et s’entendre dire : « Je ne vous connais pas ».

Mais laissons les pharisiens d’il y a vingt siècles et regardons nous, pour voir dans quelle mesure l’enseignement que Jésus nous adresse peut nous transformer aujourd’hui Quelle nouvelle conversion devons-nous opérer pour ne pas trouver bloquée la porte du Royaume ? Et de quoi faut-il nous désencombrer pour pouvoir passer cette porte ? Ce sont là des questions que nous devons nous poser régulièrement, chacun pour soi, et en communauté, en famille, si nous voulons rester à l’écoute de l’Évangile.

Je crois qu’une conversion à laquelle nous sommes plus particulièrement invités aujourd’hui consiste à ouvrir notre cœur tous azimuts. Les contacts sont désormais possibles avec toutes le parties du monde, et ‘en temps réel’. Mais le risque est maintenant ce que j’appellerais le ‘cosmopolitisme’, c’est-à-dire se croire partout chez soi, comme les ‘clochards du Hilton International’ dont parle Jean-Claude Guillebaud. Nous savons beaucoup de choses sur le monde actuel, mais un peu comme les pharisiens de jadis, sans vraiment être en contact. Il nous faut nous désencombrer de notre égocentrisme culturel, villageois ou familial (ou encore ecclésial), pour accueillir cordialement la diversité des personnes, des cultures et des religions. Je dis ‘cordialement’, parce qu’une connaissance objective, neutre, journalistique ne suffit pas pour passer la porte, pour entrer dans la perspective de Jésus qui « en voyant les foules fut pris de pitié pour elles, parce qu’elles étaient harassées et prostrées, comme des brebis sans berger » (Mt 9, 36). C’est dans la prière et l’action pour la justice que chacun de nous, à sa place, peut trouver la façon de réaliser cette conversion du cœur qui donne accès au Royaume. Les nouvelles que nous entendons ou voyons, les rencontres qui nous sont données en voyage peuvent n’être que des informations à enregistrer, mais elles peuvent aussi toucher notre cœur, s’il n’est pas blindé ; elles peuvent le convertir et le rendre toujours plus « doux et humble », éveillé et fort.

Aujourd’hui, en rappelant notre coresponsabilité pour l’avenir de notre planète, on évoque souvent l’image du banquet dont nous sommes tous les convives. Tous les humains sont en effet invités à s’asseoir à cette grande tablée où toutes les richesses de notre terre sont partagées. Nous nous efforçons de contribuer à ce que cela devienne toujours davantage une réalité. Et l’eucharistie que nous célébrons ici, en notre petite chapelle, ouverte sur le monde, en sera déjà une réalisation, si nous nous y engageons dans une prière intense et avec un grand désir de servir nos frères et sœurs, là où nous sommes. Oui, mes sœurs, mes frères, même dans notre milieu quotidien, aussi restreint soit-il, nous anticipons, dans l‘action de grâces, ce que nous dépeint l’évangile : « on viendra de l’orient et de l’occident, du nord et du midi, prendre place au festin dans le Royaume ».

fr. Pierre

Dessin: Étude d’un moineau en vol” Giovanni Da Udine, (1487–1564)

Assomption

La relation de l’Eglise avec Marie est complexe et fascinante, tout comme la dévotion du peuple chrétien à Marie. De bons théologiens ont émis des réserves sur l’inflation des dogmes mariaux au siècle dernier et bien des catholiques sont mal à l’aise avec les dérives de la piété mariale. Et pourtant la célébration de l’ Assomption remonte au Vè siècle et la multitude des vierges ornées de vêtements somptueux et portées en processions, les foules des grands lieux de pèlerinage, comme les buissons de cierges dont les flammes veillent sur des détresses silencieuses, tout cet attachement populaire ou secret à la figure de Marie appelle d’autres méditations que des questionnements de beaux esprits. Qui de nous n’a jamais levé les yeux vers son image, déposé une fleur ou murmuré un Ave ? Et quel personnage tient plus de place dans l’histoire de l’art chrétien?

Sans doute le culte rendu à Marie exprime-t-il une recherche profonde de la féminité du divin. L’image du Dieu-Père, Pater omnipotens, a écrasé celle du Dieu-Mère pourtant bien présente dans la Bible et dans l’évangile. Les figures de Dieu sont toujours outrancièrement masculines, celles du Père en vieillard de majesté, celles du Christ dans sa beauté d’homme jeune et fort. Le recours à la féminité de Dieu s’est reporté sur Marie, au risque d’en faire une déesse-mère à côté du Dieu-Père et c’est ce qui peut parfois nous alerter. Mais en même temps elle est l’icône non seulement de la féminité du divin mais de la féminité de l’humanité, la glorification de la femme éternelle, et nous sentons bien qu’en la célébrant aujourd’hui, ce sont toutes les femmes que nous honorons, nos filles, nos épouses, nos mères.

Rappelons-nous toutefois que les évangiles sont très discrets sur Marie. Paul n’en parle pas. Et le fulgurant passage de l’ Apocalypse que nous avons lu, la femme vêtue de soleil, ne visait pas Marie mais plutôt la femme Sion et la Mère Eglise qui donne le Christ au monde dans la tourmente de l’Histoire. Nous pouvons donc bien aujourd’hui contempler Marie dans ce qu’elle a de singulier, de très personnel, la fille Marie de Nazareth, l’épouse de Joseph, la mère du jeune messie déroutant et assassiné, et ainsi célébrer en elle les femmes de notre humanité.

Marie est une fille juive, plus probablement de la tribu de Lévi que de celle de Juda, si l’on suit i’évangile de Luc, et donc pas descendante de David comme Joseph. Nous ne savons rien de sa jeunesse. Nous ne pouvons qu’imaginer les gestes quotidiens d’une fille de Palestine. Mais le silence du Livre à son sujet nous parle de son silence à elle. Elle est fille du silence et de l’écoute. Les peintres ont aimé la montrer avec le Livre ouvert à la main, fille du Livre de son peuple. Nous nous plaçons près d’elle pour apprendre, jour après jour, le silence de l’écoute de la Parole de Dieu et nous nous coulons lentement dans sa parole à I’ Ange: « que tout se passe pour moi selon ta parole», que ta Parole habite ma vie, qu’elle illumine doucement mon cœur et mon corps, qu ‘elfe prenne chair en moi.

Joseph est lui aussi un silencieux. Nous donnons peu à Marie son titre d’épouse, alors même que nous appelons Joseph l’époux de Marie. « Joseph la prit comme épouse», dit Matthieu. Laissons à ces deux-là leur mystère, que les évangiles respectent dans leur sobriété. Marie a vécu près de Joseph, avec lui, femme avec son homme, ensemble découvrant l’inattendu de ce fils, comme tous les parents du monde. Marie n’est pas une femme seule. « Ton père et moi, dit-elle à Jésus adolescent, nous te cherchions. Pourquoi nous as-tu fait cela? » Elle a vécu avec Joseph l’humble et belle histoire de la fidélité et de la connivence d’un couple effacé.

Elle est la mère, et c’est toujours ainsi que nous l’appelons quand nous sommes dans la peine, la mère que l’on cherche quand on a du chagrin, mère de miséricorde qui recueille la plainte de ceux qui pleurent dans cette vallée de larmes, la bonne mère. Mais elle n’est pas seulement notre refuge dans nos misères, elle est aussi mère de nos propres enfantements, mère de nos fécondités, mère forte qui lance son fils dans sa vocation : « ils n’ont plus de vin», c’est maintenant ton heure, va, fais ton premier signe, donne le vin des noces.

Mère douloureuse aussi, mater dolorosa, qui enfante dans la souffrance, non pas seulement au moment de l’accouchement, mais quand il faut laisser ce fils aller, faire confiance, être dérouté par sa distance, et l’offrir jusqu’au meurtre. Femme victime avec lui, la chair de sa chair, la Pieta, compagne de nos douleurs, de nos difficiles consentements, sœur de nos offrandes lentes et mère de nos compassions.

Mais encore celle qui ne détourne pas son regard de la part d’ombre de nous-mêmes, du mal obscur, de nos louvoiements et de nos débâcles. Refuge des pécheurs, prie pour nous pécheurs, mère de nos aveux et de nos repentances, source de nos incessantes conversions.

Aujourd’hui, elle est la reine habillée de lumière, la première en qui Dieu a accompli son rêve d’humanité avec son fils et nous montre/ ce qu’il veut pour nous tous: que nous soyons un peuple de princes, les fils et les filles du Roi, mangeant à sa table, et chantant avec elle le cantique du soir : « mon âme exalte le Seigneur, mon cœur exulte en Dieu mon sauveur. » C’est ce peuple pascal que nous fêtons avec elle aujourd’hui. Et l’ Ange vient encore murmurer à chacun de nous : « je te salue, toi aussi, tu es comblé de grâce, et le Seigneur est avec toi!À notre tour, avec Marie, saluons nos filles, nos épouses, nos mères.

Bonne fête aux femmes !

fr. Bernard

Peinture de Giovanni Battista Tiepolo (1696–1770),
Assumption of Mary, Oratorio della Puritá (Udine)

Dimanche 14 aout 2016. LC 12, 49-53

 

Demain, nous célébrerons la fête de l’Assomption de la Vierge Marie. Dans l’évangile de ce jour, c’est Jésus qui nous livre l’intimité de son cœur et de sa prière : moment d’extase, de combat, d’appel à la compassion et même de détresse. Qu’exprime-t-il ? « Je suis venu apporter un feu sur la terre et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé ! Je dois recevoir un baptême et comme il me coûte qu’il soit accompli ».

Quel est donc ce feu qui le brûle et que Paul Claudel commente en ces termes : « Je suis le Feu. Qui m’a touché, il faut qu’il consente à brûler… ». Quel est ce baptême qu’il va traverser par sa mort et sa résurrection ? Que révèlent pour nous ce feu apporter sur la terre et ce baptême plus fort que la mort ?

Selon les Rabbins, Abraham peut être comparé à un homme voyageant de lieu en lieu qui aperçut un palais en flamme (d’autres Rabbins parlent d’un palais de lumière). Abraham s’étonne et s’exclame : est-il possible que nul ne s’occupe de ce palais ? de ce monde en flamme ? (ou de ce monde de lumière ?). Le Maître du monde répondit à Abraham : « Je suis le propriétaire de ce palais ». Et Abraham de répliquer : « Est-il concevable que ce monde n’ait pas de guide ? ». Le Dieu trois fois saint répondit : « Je suis le guide, le Souverain de ce monde ». Et c’est dans l’émerveillement, dans la lumière qu’Abraham commença sa quête de Dieu.

Voici quinze jours, le Pape François était à Cracovie pour les JMJ, près de 2 millions et demi de jeunes et lors d’un chemin de croix, retraçant les principales étapes de la Passion du Christ, il a repris la question de Jésus : « Où est Dieu ? » Cette question, il l’a étendue aux fléaux contemporains. « Où est Dieu, a-t-il répété, si dans le monde il y a le mal, s’il y a des hommes qui ont faim, qui ont soif, sans toit, des déplacés, des réfugiés ? Où est Dieu lorsque des personnes innocentes meurent à cause de la violence, du terrorisme, des guerres. Où est Dieu lorsque des enfants sont exploités, humiliés…il existe tant d’interrogations auxquelles il n’y a pas de réponses humaines ». Voici la réponse de Jésus : « Dieu est en eux, Il souffre en eux profondément identifié à chacun. ».

Jésus désire ardemment que le feu habite les croyants, nous habite. Le peuple juif avait vécu l’expérience matérielle du feu. Le feu réchauffe, éclaire, purifie, occupe une place essentielle et en même temps l’homme n’a jamais pu le maîtriser, force incontrôlable sous forme d’incendie, d’orage, d’éruption volcanique. Il demeure toujours mystérieux et redoutable. Quand Moïse s’approche du buisson ardent pour accueillir la nouveauté de Dieu, il est appelé à laisser là ses sandales, à entendre le Dieu trois fois saint qui se révèle et qui voit la misère de son peuple.

Le feu dont parle Jésus est celui de son combat intérieur et de l’énergie divine qui l’habite. Ce feu n’est pas un feu vengeur, c’est le feu des épreuves qu’il traverse habité par l’Esprit-Saint. Cet Esprit repose sur Jésus au moment de son baptême ; il l’accompagne ensuite au désert où il est tenté.

Les épreuves qu’il traverse sont aussi les nôtres. Le feu qu’il aspire voir brûler sur terre est celui de la Pentecôte, de la présence de l’Esprit Saint à nos côtés. Ce feu implique le passage par la souffrance, la mort sur la croix, la Résurrection.

A Gethsémani, comme sur la Croix, les gémissements de Jésus rejoignent ceux de toute la création et de notre humanité en souffrance. A nous d’être ses témoins, sa présence dans ce monde en feu et d’y apporter la lumière de l’espérance. Le baptême dont il nous parle est le mystère de sa mort et de sa Résurrection, chemin d’espérance et d’avenir.

Nous, chrétiens, nous avons reçu ce baptême dans le feu et l’Esprit saint à la Pentecôte. « C’est une force qui tomba sur eux » décrit St Luc. Cette force nous est donnée pour traverser les épreuves de la vie et témoigner de la Lumière du Christ. Le monde est-il un palais en feu ou un palais de lumière ? Bien sûr, qu’il brûle, mais il nous est demandé de garder en nous cette espérance lumineuse pour laquelle Jésus a fait don de sa propre vie. Peut-être nos cœurs sont-ils asphyxiés par la fumée ?

Teilhard de Chardin, dans les tranchées de la guerre 1914-1918 a vu dans ce vendredi saint de l’histoire l’empreinte en creux de la Résurrection. Soljenitsyne, devant la destruction des monastères par Staline, écrit : quand les monastères disparaissent, les bagnes s’ouvrent à des innocents dont certains se transforment en moines.

Avec le soutien du feu de l’Esprit saint, par notre baptême, notre foi en Jésus Christ, nous sommes appelés à brûler de compassion au plus profond de notre être, nous sommes appelés certes à regarder le monde en flamme, mais surtout à y apporter l’espérance lumineuse d’un avenir pour ceux et celles qui nous entourent, pour les plus jeunes. Le Pape François s’inscrit dans cette ligne de luttes, d’épreuves à traverser, de compassion et d’amour.

Jésus, ayant aimé les siens qui sont dans le monde, les aima jusqu’au bout. Il leur partage le pain et le vin, signe de son corps et de son sang livré pour nous. Que l’eucharistie de ce jour allume en nous le feu de l’Esprit et nous donne de vivre pleinement notre baptême, signe d’espérance confiante, de sa Résurrection et de la nôtre.

Dans notre monde en souffrance, des femmes, des hommes deviennent des artisans de paix, de fraternité, de justice. Souvent, ils risquent leur place, leur sécurité, leur vie même. Ils sont habités par une énergie qui vient d’ailleurs. Le souffle divin est là qui les protège et qui transforme le monde à travers leurs engagements. Vie et mort ; ténèbres et lumière telles sont bien les choix et les divisions que Jésus nous révèle et qui nous conduisent à d’autres dimensions de la paix.

En ce jour, Jésus nous partage l’intime de ses convictions. C’est un moment rare dans sa vie. « Je suis venu apporter le feu sur la terre et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé. Je dois recevoir un baptême et comme il m’en coûte qu’il soit accompli ». En écho, l’expérience de Jérémie le conduit au bord de la mort, sauvé par un Ethiopien. A leur tour, les chants nous invitent à courir avec endurance l’épreuve qui nous est proposée. Que ferons-nous ?

Confions au Seigneur de nos vies ce qui nous est demandé. Que son Esprit soutienne notre faiblesse et nous ouvre sa miséricorde.

fr. Martin

Peinture de Jules BRETON (1827-1906), Le feu de la Saint-Jean, 1891

Trésor au cœur

Dimanche 7 août 2016

Trésor au cœur

Quand Luc parle d’argent et de biens, il est plus que méfiant: il voudrait être assez radical tout en sachant que ce n’est pas possible. Dans le livre des Actes des Apôtres, il souligne régulièrement la résistance de l’argent à l’évangile, ou mieux l’opposition de l’évangile à l’argent et aux biens. Son idéal est celui de la première communauté: vendre tout et partager selon les besoins de chacun. Et dans notre page d’évangile d’aujourd’hui: « Vendez ce que vous avez et donnez-le en aumône… Faites-vous un trésor inépuisable dans les cieux… Là où est votre trésor, là aussi sera votre cœur ».

Notre trésor, c’est bien notre monastère, et nous n’avons aucune envie de le vendre, pas plus que vous vos maisons. Mais notre vrai trésor n’est pas ce hameau monastique mais la communauté qui y vit, comme le vrai trésor de vos maisons ce sont vos familles qui les habitent. Il vous arrive bien d’appeler un enfant: mon trésor.

Au lieu donc de vendre la maison, nous accueillons la parole de Jésus: « Sois sans crainte, petit troupeau, car votre Père a trouvé bon de vous donner le Royaume ». Voilà notre trésor: le Père nous donne le Royaume. Alors que les temps sont tellement incertains, que des figures grimaçantes nous obsèdent, et que nous manquent cruellement des paroles fortes, sauf celles du pape qui occupe heureusement tout l’espace, voilà le message de Dieu pour nous: il nous donne le Royaume. Et du coup, c’est à nous de nous demander ce que nous en faisons. Et nos lectures aujourd’hui nous disent quoi en faire, de deux manières paradoxalement opposées:

D’abord partir comme Abraham et nos Pères. Abraham est parti sans savoir où il allait. Mieux: il a vécu dans un campement sur la terre qui lui était promise. Et c’est bien notre situation: la terre où nous vivons est une terre pleine de promesse. Nous sommes partis depuis bien longtemps, et nous continuons notre marche sans trop savoir où elle nous mène, mais avec cette assurance que le Royaume nous est déjà donné. Il faut avancer avec confiance malgré les menaces qui pèsent sur nous, et notre manière d’aller de l’avant est le témoignage qui nous est demandé.

Mais aussi, et ce n’est pas contradictoire: être à notre place, en tenue de service, et donc dans la fidélité à nos tâches quotidiennes. Seulement, Jésus nous précise encore: à notre place en veillant, ce qui signifie ne pas s’en tenir aux tâches du moment mais être attentifs à ce qui advient. Ce qui survient eu jour le jour et qui dérange nos programmations, et ce qui advient dans le monde et nous provoque. La grande et grave question qui nous préoccupe aujourd’hui est celle de le place de l’Islam dans nos sociétés occidentales et de nos rapports avec les musulmans. Quelques-uns parmi nous pourraient en parler mieux que moi, et notre communauté n’est guère sollicitée à cet égard, même si nous produisons de beaux textes sur l’inter-religieux. J’ai eu le bonheur de vivre quelques années en terre d’Islam, comme un hôte étranger, et ce fut une expérience singulière: J’ai été fasciné par le prosternement des bergers solitaires dans la montagne à l’heure de la prière et par l’arrêt de toute une ville pour la grande prière du vendredi. Je comprends que ces peuples qui attestent la grandeur absolue de Dieu soient scandalisés par l’oubli de Dieu dans nos sociétés. Il nous faut bien reconnaître que la question de Dieu et celle de la religion dans l’espace social est aujourd’hui posée par les musulmans bien plus que par les chrétiens. Et notre chère laïcité en est offusquée.

Or nous avons la responsabilité de nouer des relations fraternelles avec les musulmans. La triste actualité des jours derniers nous l’a durement rappelé, et nous avons eu de beaux témoignages de rencontre. Le pape François vient de rappeler qu’il n’est pas juste d’identifier l’Islam avec la violence. Cela ne peut pas non plus nous empêcher de reconnaître ce que Abdelwahab Meddeb appelait les maladies de l’Islam et leurs métastases dans toutes les parties du monde.

Et puisque je viens d’évoquer la belle figure de Meddeb, trop tôt disparu, je voudrais citer ce beau texte de lui précisément sur la veille dont parle l’évangile: « L’état de veille qui appelle à guetter ces points d’éternité, à se les suggérer, à susciter leur présence et à s’en saisir pour en jouir, cet état de veille vous accorde le privilège de mener votre vie comme une oeuvre d’art, dans l’honneur et l’orgueil qui se mêlent au souci de soi ».

Voilà. J’ai réussi à commenter l’évangile à l’aide d’un bel esprit tunisien.

fr bernard

Photographie de Karees LeRoy: Jeune berger de Koya | Iraq

La Transfiguration

La Transfiguration, Raphaël, 1518-1520

La Transfiguration est le dernier tableau peint par Raphaël, commencé en 1518, inachevé de sa main en 1520, date de sa mort. Il est conservé dans la Pinacothèque du Vatican.

Éléments historiques

La Transfiguration a été commandée à Raphaël par le cardinal Jules de Médicis (futur Clément VII). Il commanda en même temps une deuxième œuvre intitulée La résurrection de Lazare à Sebastiano del Piombo. Les deux tableaux d’autel étaient destinés à sa résidence épiscopale de Narbonne, dont il était l‘archevêque depuis 1515. Raphaël mourut d’un accès de fièvre en avril 1520. Mais il n’a pas le temps d‘achever le tableau. C‘est donc son atelier (probablement Giulio Romano) qui s‘en chargea. Le cardinal Jules de Médicis fit finalement don du tableau à l’église San Pietro in Montorio de Rome où il resta exposé de 1523 à 1797. Le Pape Pie VI fut contraint de le céder à la France en 1797 par le traité de Tolentino (le traité autorisait les commissaires français à prélever cent œuvres parmi les collections pontificales). Il rejoignit alors le Museum Central des Arts, l’actuel Musée du Louvre, puis fut restitué au Pape Pie VII à la chute de l’Empire. En 1817, il entra à la Pinacothèque du Vatican.

wikipedia

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dimanche 31 juillet 2016. 18e T.O

dimanche 31 juillet 2016. 18e T.O

1. Rêver d’être riche d’argent et des biens qu’il procure,
c’est normal, c’est humain,
parce que nous nous sentons fragiles.
Mais que survienne une épreuve physique ou morale,
et nul secours ne nous vient de l’argent.
Seigneur Jésus notre maître,
apprends-nous la sagesse,
et ne permets pas que nous entrions en tentation.

2. L’argent est une idole fabriquée par les hommes.
Elle a des yeux incapables de voir au-delà d’elle-même.
Elle a des oreilles incapables d’entendre le cri des malheureux.
Elle a des pieds incapables de courir au secours des blessés.
Elle a une bouche incapable d’une parole de réconfort.
Elle a des mains incapables d’essuyer les larmes.
Seigneur Jésus, mains et pieds cloués sur la croix,
tu es le plus libre de tous les hommes.
Apprends-leur à se donner, et ils recevront le vrai bonheur.

3. Etrange planète que notre terre divisée en deux camps
par des barbelés à travers lesquels
on se voit sans s’apprivoiser.
Le camp des ventres pleins, assis sur leurs frigidaires,
et le camp des ventres creux, fouillant les poubelles des bidons-ville.
Le camp de ceux qui annoncent la béatitude des pauvres,
et le camp de ceux qui dénoncent le sacrilège des riches.
Seigneur Jésus, tu nous vois bien démunis,
nous qui avons la vocation évangélique
de raser les montagnes, de combler les fossés,
pour aplanir les chemins de ta venue !
Nous ne voulons pas baisser les bras :
pardonne nos lassitudes, conforte nos audaces.

4. Cette audace de changer le monde,
nous la puisons dans les recommandations de saint Paul :
« puisque nous sommes ressuscités avec le Christ, dit-il,
recherchons les biens d’en-haut et non ceux de la terre,
revêtons l’homme nouveau en faisant mourir en nous
les désirs égoïstes, l’appétit des jouissances païennes,
le culte des idoles mensongères ».
Seigneur Jésus, commence, continue, achève ce travail en nous :
nous te le demandons avec humilité et joie discrète.

fr. Dieudonné

Dimanche 31 juillet 2016: Mélancolie ou colère ?

Dimanche 31 juillet 2016

Mélancolie ou colère?

Connaissez-vous Qohélet? Dans nos Bibles, son petit livre s’appelle l’Ecclésiaste, celui qui parle dans l’assemblée. Et ce livret est ponctué par un refrain d’une lassitude désabusée: « Vanité des vanités, tout est vanité ». Le mot hébreu est hevel, la buée, la vapeur. Donc pour Qohélet, tout est buée qui s’évapore. Nous avons gardé de lui ce proverbe: Nihil novi sub sole, rien de nouveau sous le soleil.

Les propos de Jésus rapportés par Luc ne sont pas très loin de cette tristesse privée d’illusions: l’homme riche de la parabole est préoccupé de ce qu’il va faire de son bien. « Que vais-je faire? » Et il trouve la réponse dans une accumulation de greniers. Nous parlerions aujourd’hui de capitalisation, de placements, de fonds de pension, d’assurance-vie. Combien parmi nous n’ont-ils pas pris ce genre de précautions pour le reste de leur vie en pensant par devers eux: « Te voilà tranquille pour plusieurs années. Repose-toi, mange, bois, jouis de l’existence. » Et c’est souvent bien légitime après des années de travail. Sauf pour ceux qui ont trop peu gagné pour accumuler et qui terminent leur vie dans de tristes maisons où l’on n’attend plus que la fin. Alors en considérant le sort des uns et des autres, il nous arrive de penser comme Qohélet que tout est vanité, buée: « Que reste-t-il à l’homme de toute la peine et de tous les calculs pour lesquels il se fatigue sous le soleil? »

je voudrais bien vous tenir des propos un peu plus sereins et confiants, mais en vérité mes sentiments en ces jours sont plutôt de colère. je rejoins bien le cri de l’évêque de Rouen après l’horrible assassinat de son prêtre. De belles âmes nous répètent à l’envi qu’il faut pardonner et répondre à la haine par l’amour. Mais nous pouvons aussi crier que c’est assez, qu’il faut d’abord rejeter et condamner la violence; Le dialogue entre les religions passe aussi par cette exigence de vérité. Nous ne sommes pas condamnés à être des victimes bêlantes sous les coups. Jésus nous a demandé de tendre l’autre joue quand nous sommes giflés, mais lui, quand on l’a giflé, a riposté: « Montre-moi ce que j’ai dit de mal! »

J’ai souvent plaidé pour témoigner de notre foi avec douceur. Aujourd’hui, j’incline à dire qu’il nous faut aussi la défendre avec vigueur, et c’est bien le beau témoignage des milliers de jeunes rassemblés autour du pape en Pologne. N’avez-vous pas ce sentiment lorsque nous sommes étourdis par la vacuité des joutes de nos politiciens? Le monde est lourd de menaces. Nous ne sommes plus nulle part en sécurité quand nous voyons un petit village frappé par le terrorisme. Voilà bien le mot qui revient toujours: le terrorisme, la terreur. C’est bien plus que la peur. Et en tous cas infiniment plus que la mélancolie de Qohélet.

Combien de fois Jésus n’a-t-il pas dit: « N’ayez pas peur! Ne craignez pas! » Or il a été, lui le premier, pris de colère. Vaincre la peur est peut-être plus facile quand on libère la colère.

Mais retenons aussi l’expression de Jésus: « être riche en vue de Dieu ». Elle rejoint bien le propos de Paul: « Recherchez les réalités d’en haut… Tendez vers les réalités d’en haut et non pas vers celles de la terre ». Cela ne peut signifier se désintéresser des lourdes crises de notre monde, mais bien au contraire y chercher le projet de Dieu, sa volonté pour nous. Paul parle de « l’homme nouveau » que Dieu veut « refaire à neuf à son image ». Nous voyons souvent le contraire: une humanité qui se défait. Et pourtant, ce monde est aussi plain d’hommes et de femmes pacifiques dont la persévérance nous sauve. Et nous en sommes, nous tous ici. Vous pourriez bien témoigner de la bonté, de la gentillesse, des prévenances que nous voyons partout autour de nous. C’est ce qui fait le prix de notre vivre ensemble.

Alors nous pouvons narguer Qohélet et sa mélancolie. Il y a du nouveau sous le soleil. Dieu fait toujours du neuf, mais c’est au cœur de l’inépuisable bonté des hommes simples et fidèles. Voyez toutes les solidarités qui se manifestent à chaque épreuve qui frappe. Nous tenons à nos valeurs, à ce qui nous tient ensemble. Et nous avons une extraordinaire capacité à faire du neuf, parce que c’est Dieu qui nous l’a mise au cœur. Nous allons encore inventer,, vous verrez. Même les vieux en sont encore capables, parce qu’ils sont restés malins sous leurs dehors tranquilles. Bénissons Dieu pour cette complicité qu’il nous donne pour devenir toujours des hommes et des femmes nouveaux à son image, lui qui veut toujours rendre toutes choses nouvelles.

fr. Bernard

peinture de Pablo Picasso: Nature morte avec poireaux, crâne et pichet, 1945

Homélie du 17e T.O. (C), Luc 11, 1-13

24 juillet 2016

Homélie du 17e T.O. (C), Luc 11, 1-13,

Nous savons bien qu’il existe de nombreuses formes de prière : la prière de louange, la prière d’action de grâces, ou de confession de foi, ou de protestation, ou encore, de souffrance, ou d’interrogation, ou de repentir, et encore et encore, bref. Et il y a la prière la plus simple, la prière de demande. Et c’est cette prière dont il s’agit dans les 13 versets du ch.11 de S. Luc que nous venons de réentendre, dans une lecture inhabituellement longue lors d’une messe dominicale. C’est donc un peu déconcertant que cette prière de demande, apparemment la plus simple, exige un commentaire aussi long.

Mais, en fait, c’est tout à fait normal, parce que la prière de demande attend une réponse, l’espère, l’exige même, tandis que les autres prières n’attendent rien en retour. Ce sont des prières, appelons-les, gratuites. Nous louons Dieu parce que nous savons pourquoi ; également lorsque nous lui rendons grâce. Et nous chantons notre Foi sans y mettre des bémols. Et lorsque nous protestons ou crions notre souffrance et nos interrogations, nous n’attendons même pas des réponses toutes faites à notre désarroi. Par contre, la prière de demande, réputée la plus simple, est la plus difficile à pratiquer, parce qu’elle est habitée instinctivement par l’espoir d’une réponse, et d’une réponse idéalement adaptée à nos souhaits.

Cette conception de la prière de demande a fait et continue à faire bien des dégâts chez des personnes profondément croyantes au départ, et qui, usées par des demandes inlassables et jamais exaucées, perdent leur confiance en Dieu et perdent leur Foi baptismale en Jésus Christ. Je vais insister, parce que ma longue expérience pastorale me permet et me dicte de vous mettre en confidence. J’ai connu et je connais encore des personnes chrétiennes que je viens d’évoquer, ayant perdu leur confiance en Dieu – en tous cas au Dieu qu’elles imaginaient -, qui cherchent un refuge dans leur désolation.  Par exemple et d’abord chez les cartomanciennes (ne pensez pas que leurs clients sont uniquement des femmes), qui finissent par faire croire à leurs clients que ce qu’ils vivent ou vont vivre sans délai correspond exactement aux prévisions des cartes. Leurs clients deviennent de plus en plus pacifiés de voir que leur sort est bien pris en charge. Ça coûte un peu plus cher qu’un cierge à S. Antoine de Padoue, mais au moins on est sûr des résultats. Un autre refuge est celui des sectes évangéliques de guérison qui, elles aussi, jouent le désir impatient de voir une intervention divine concrète. Les dérives sont fréquentes et les déceptions parfois suicidaires, car on en arrive à penser avoir été trompé par le prédicateur évangéliste, ou s’être soi-même trompé sur qui est vraiment Dieu.

Nous en arrivons aussi à constater que la prière de demande, estimée généralement comme la prière la plus simple, apparaît en fait comme la prière qui exige la plus profonde conversion de notre esprit et même de vivre notre relation de Foi au Dieu de Jésus Christ. C’est d’ailleurs frappant de constater à quel pont Jésus privilégie son enseignement sur cette prière parmi toutes les autres. Au souhait des apôtres « Seigneur, apprends-nous à prier », on aurait pu s’attendre à ce que Jésus leur apprenne à glorifier Dieu, à lui rendre grâce, à l’interpeller dans nos détresses, à lui avouer sans honte nos folles prétentions. Et bien non. Jésus leur apprend la prière de demande. Et il le fait avec une concision parfaite (en 4 versets) dans l’admirable prière du « Notre Père » qui se développe sur deux demandes qui nous situent exactement devant Dieu, devant le vrai Dieu. Un Dieu tellement vrai, une Divinité qui sonne tellement juste, qu’il est arrivé plusieurs fois, dans des rencontres de large œcuménisme que, aux chrétiens ont associé leurs voix les Juifs, les Musulmans, les religieux bouddhistes, indouistes, et même des croyants des religions primitives, dans une récitation unanime de la prière du Notre Père.

Quel est donc le génie de cette prière de demande qui semble l’emporter sur toutes les autres formes de prière ? Tout d’abord, elle est brève et d’une pudeur spirituelle parfaite. Elle ne demande rien en notre faveur, mais en faveur de Dieu, de son Règne, mieux que des demandes intéressées, ce sont des souhaits désintéressés.
Ton Nom, ô Dieu, qu’il soit sanctifié, c’est-à-dire honoré, reconnu, sur la terre, comme il l’est déjà dans le ciel des anges et des élus. Ton Règne, ô Dieu, qu’il arrive sur la terre comme il est déjà établi dans le ciel de ta demeure éternelle. Et, selon l’évangile de Matthieu :
Ta volonté, ô Dieu, qu’elle soit accueillie sur la terre, comme elle l’est déjà au cœur de ta Trinité, depuis toujours, comme elle fut révélée à S.Paul : « Béni soit Dieu, le Père de Notre Seigneur Jésus Christ, qui nous a bénis de toute bénédiction spirituelle dans les cieux en Christ : il nous a choisis en lui avant la création du monde pour que nous soyons saints sous son regard dans l’amour ». Cette révélation est époustouflante et est en train de se réaliser. Quand et comment, ce n’est pas de notre pouvoir : il faut laisser Dieu faire son ouvrage, dans le monde et en chacun(e) de nous, même à notre insu.
A notre insu certes, mais pas tout à fait. Et c’est alors qu’intervient la seconde partie de la prière du Notre Père, où nous sommes alors personnellement impliqués. Elle distingue trois demandes. « Donne-nous le pain dont nous avons besoin pour chaque jour ». Ce qui est important dans cette demande c’est « pour chaque jour », car ici intervient notre manière de nous situer dans cette demande : le pain selon notre besoin journalier, et pas plus. Cette précision fait allusion aux Hébreux qui, dans le désert, ne pouvaient ramasser de la manne quotidienne que la quantité pour la journée. Ce que certains dérobaient en plus moisissait sous leur tente durant la nuit. C’est donc, de notre part, un engagement à nous contenter de ce qui suffit pour vivre simplement, en permettant ainsi à tous d’avoir au moins le minimum vital.

La 2e demande nous implique également. Pas question de demander « le pardon de nos péchés » si nous ne pardonnons pas à autrui. C’est la clef de la paix, du bonheur et de l’unité fraternelle du genre humain qui commencent dans notre maison, notre rue, notre travail, notre communauté.

Et la 3e demande : « Ne nous laisse pas entrer en tentation » précise bien que ce n’est pas Dieu qui nous envoie les tentations – car, dans ce domaine, le diable est plus fort que lui pour nous suggérer tous les fantasmes de l’argent, de la sensualité débridée et du pouvoir oppressant sur nos semblables, les trois tentations de Jésus au désert –  mais Dieu nous envoie la force de ne pas entrer dans le jeu du diable. Là, Dieu est le plus fort, et cette force, nous pouvons l’acquérir par les vertus spirituelles du désert : la faim de la Parole divine, la prière, et la retenue dans tous nos appétits.
Bref, et voilà que tout a été dit sur la prière de demande véritablement chrétienne.

Et cette prière dite avec honnêteté, nous pouvons être sûrs qu’elle est toujours exaucée de la part de notre Dieu, ce Père qui ne donne pas un serpent à ses enfants qui lui demandent un poisson, car il sait ce qui est bon pour eux.
Ainsi : c’est à Lui qu’appartiennent le Règne, la puissance et la gloire pour les siècles des siècles. Amen.

fr. Dieudonné

Peinture: La prière au jardin des oliviers, Giovanni Bellini

Jésus, l’homme qui marche. 16ème dimanche C

Jésus, l’homme qui marche

16ème dimanche C

 

Cet évangile est bien connu. Les commentaires sont innombrables, pour prouver la supériorité de la vie contemplative, à l’exemple de Marie ou, au contraire, pour défendre Marthe qui aime son Seigneur en acte et en vérité. Je n’entrerai pas dans cette querelle de ménage entre les deux sœurs. Je limiterai ma méditation à la première ligne de ce texte d’évangile : « Alors qu’il était en route avec ses disciples, Jésus entra dans un village ».

Jésus est en route ; il est toujours en route. Les évangiles le décrivent toujours en marche, parce qu’il n’a pas de domicile fixe, semble-t-il. Il entre alors chez les uns et les autres pour recevoir le vivre et le couvert. Mais on ne décrit jamais sortant de sa maison, parce qu’il n’a plus de maison, depuis qu’il a quitté sa bonne maison familiale de Nazareth. Il est l’homme qui marche.

Il me semble qu’il y a là un trait tout à fait remarquable et même unique de la personne de Jésus. Tous les grands sages, même le Bouddha, ont un habitat fixe, au moins à certaines périodes de l’année. Mais pas Jésus. En tout cas il n’en est jamais question dans les évangiles. Quand il a besoin de se reposer, il -va à l’écart, dans un lieu désert, et puis, il se remet en route, de village en village, et enfin vers Jérusalem. Mais, comme dans le passage de ce jour, il est dit souvent qu’il entre chez des amis : ici : « Une femme, nommée Marthe, le reçut dans sa maison ».

« Il n’a pas de lieu où reposes la tête ». Il vit grâce à la générosité de ses compatriotes. Sans cette sollicitude de ses amis, il ne pourrait pas survivre ! Les évangiles signalent souvent qu’il demande l’hospitalité : par exemple à Simon, un Pharisien, ou à Lévi, le publicain, ou à Zachée, ou encore chez Pierre l’apôtre où la belle-mère le sert, comme Marthe. (C’est pourquoi, soit dit en passant, on peut trouver un peu injuste ses reproches à Marthe qui s’affaire si généreusement pour bien le recevoir.) Après sa résurrection l’évangéliste Luc raconte encore comment il a marché avec des disciples sur la route d’Emmaüs, et comment il s’est révélé à eux quand ils lui ont offert l’hospitalité.

Vous voyez : la démarche de l’hospitalité est centrale dans les évangiles ; elle n’est pas seulement anecdotique ; elle est essentielle pour comprendre la façon dont Jésus a vécu parmi nous.

La liturgie de ce dimanche fait bien de rappeler cette démarche, en mettant en parallèle avec l’évangile le récit de l’hospitalité d’Abraham. Le Seigneur Dieu y apparait également comme un hôte, et c’est Abraham qui l’invite à entrer sous sa tente ou sous le chêne de Mambré. Tous les traits de l’hospitalité sont réunis dans ce merveilleux petit récit : l’empressement d’Abraham qui prend l’initiative d’inviter ces passants, son humilité, sa générosité en offrant ce qu’il a de meilleur, et puis, en finale la bénédiction de Dieu qui annonce la naissance d’Isaac. Car toute hospitalité est assortie d’une bénédiction.

Pour revenir au Nouveau Testament, l’évangéliste Jean, dès le prologue de son évangile, nous révèle que « le Verbe est venu chez les siens, et les siens ne l’ont pas reçu. Mais à ceux qui l’ont (quand même) reçu, il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu ». A la fin de l’évangile de Matthieu, dans son discours sur le Jugement dernier, Jésus nous révèle que la façon la plus sûre de le rencontrer, et de recevoir la bénédiction du Père, est encore de l’accueillir dans l’étranger, le SDF, le malade, le prisonnier… Enfin dans l’Apocalypse, il est encore question de l’accueil du Christ : « Voici que je me tiens à la porte et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui et je souperai avec lui et lui avec moi. »

Décidément l’image du Christ-hôte est partout.

Mais on représente le plus souvent Jésus au centre, comme le Pantocrator vers lequel tout converge. Et de fait, il est Seigneur et Christ. Or il me semble qu’il est aussi, et d’abord, celui qui met les autres au centre, comme le Bon Samaritain dont il était question dimanche passé : il ne s’est pas posé la question, comme les autres : Que m’arrivera-t-il je m’arrête ? mais : Que lui arrivera-t-il si je ne m’arrête pas ? Il ne s’est pas demandé, comme le docteur de la Loi : Qui est mon prochain ? mais : De qui suis-je le prochain ? C’est bien ainsi que Jésus se présente devant nous. Il est comme ce voyageur étranger, sans domicile, qui peut vraiment compatir à tous ceux qu’il rencontre sur sa route, démunis comme lui. Il est l’homme pour les autres.

A côté des noms de Jésus, innombrables, et dont on a fait une belle litanie (Jésus, roi de gloire, auteur de la vie, messager du plan divin, modèle des vertus, jaloux du salut des âmes, sagesse éternelle, bonté infinie, notre voie et notre vie) ne devrait-on pas ajouter les noms de Jésus-l’homme-qui-marche, Jésus-pèlerin, Jésus-sans-domicile-fixe, Jésus-demandeur-d’asile, Jésus-hôte ?

Et, de notre côté, notre ‘imitation de Jésus-Christ’ ne devrait-elle pas aussi être un peu renouvelée, convertie ? pour suivre Jésus qui marche. Il nous faut tout d’abord développer un immense respect pour ceux qui sont comme lui, des ‘sans domicile fixe’ de tout genre, nous souvenant, comme l’écrit saint Paul, que « Dieu a choisi ce qui est vil et méprisé, ce qui n’est rien, pour réduire à rien ce qui est ». Nous pouvons aussi nous demander ce que ces personnes plutôt marginalisées, parfois toues proches de nous, ont à nous dire de la part de ce Jésus qui demande l’hospitalité, au sujet de ce  « Dieu qui a besoin des hommes ». Il nous faut ensuite aller nous-mêmes vers lui, sans trop de bagages, nous libérer autant que possible, du fardeau de nos préoccupations personnelles, et attendre avec plus de confiance l’aide des autres. Oui, pour réaliser dans notre vie quotidienne ce mouvement de l’hospitalité si caractéristique de la démarche de Jésus, nous devrions nous demander si nous, qui sommes généreux pour donner, nous sommes également désireux de recevoir de la part de ceux que nous aidons, et aimons, nous demander si nous attendons d’eux quelque chose de précieux en retour, si nous espérons, si nous croyons en eux, comme Jésus croit en nous. Aimer, c’est dépendre de ceux qu’on aime. L’Évangile nous demande d’aller jusqu’au bout de cette conversion.

fr. Pierre

Image: Hendrick Van Steenwyck, le Jeune (1580 – 1649), Jésus chez Marthe et Marie, 1620

dimanche 17 juillet 2016. 16e T.O.

dimanche 17 juillet 2016. 16e T.O.       Prière universelle

 

  1. L’histoire des trois voyageurs accueillis par Abraham
    reste une belle et forte parabole de l’hospitalité.
    Les moines la pratiquent assidûment
    sous l’impulsion de saint Benoît.
    Nos familles chrétiennes y sont fidèles
    dans la lumière de l’Evangile.
    De nombreux peuples et cultures en font leur fierté.
    Rendons grâce à Dieu pour la permanence de l’hospitalité
    au cœur de notre civilisation
    qui brasse, parfois sauvagement,
    les races, les âges, les intérêts et les idées.
  1. Saint Paul avoue qu’il porte en souffrant mais avec joie
    la lourde tâche d’annoncer le mystère du salut,
    envers et contre tout.
    Dans notre société actuelle marquée par l’indifférence,
    bien des évêques, des prêtres et des laïcs du Peuple de Dieu
    se trouvent devant tes portes fermées
    à tout accueil de l’Evangile.

Rendons grâce à Dieu de ce que l’Eglise de nos jours
ouvre largement ses portes hospitalières
sans prosélytisme et avec miséricorde.

  1. Si Jésus a « demeuré » parmi les hommes – disons-nous -,

il a surtout parcouru nos routes, infatigable,
s’oubliant lui-même,
en ne disant jamais « Aimez-moi »
mais toujours « Aimez-vous ».
Il ne frappait à une porte qu’exténué ou affamé.
Rendons grâce à Dieu de nous suggérer la prière
qui nous permet d’offrir au Christ
l’hospitalité de notre amour dans l’écoute silencieuse.

  1. Rendons grâce à Dieu pour notre célébration eucharistique :
    n’est-elle pas la plus belle école de l’hospitalité
    par notre échange du pardon et de la paix,
    par notre cordialité fraternelle,
    par le pain partagé pour notre faim,
    par la coupe de vin offerte pour notre bonheur ?
    Oui, il est bon de louer le Seigneur
    pour cette belle parabole de Jésus, Marthe et Marie,
    qui continue à nous tenir éveillés
    à la grâce multiple de l’hospitalité.

Dieudonné

L’exposition du corps de Saint Bonaventure, par Zurbaran

Saint Bonaventure, Cardinal-Évêque et Docteur de l’Église (1221-1274). Fête le 15 Juillet.

 

L’exposition du corps de Saint Bonaventure - Zurbaran, 1629

L’exposition du corps de Saint Bonaventure (Giovanni da Fidanza – vers 1218-1274), par Zurbaran, 1629
Huile sur toile 250 × 225 cm, Musée du Louvre, Paris.

« C’est cette faveur secrète que nul ne connaît s’il ne la reçoit et que nul ne reçoit s’il ne la désire, et que nul ne désire si ce n’est celui qui est enflammé jusqu’au fond des entrailles par le feu du Saint-Esprit, que Jésus-Christ a porté sur cette Terre. » S B

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