Journée de rentrée à Clerlande

Au Monastère Saint-André de Clerlande,
le dimanche 9 octobre 2016.

Journée de rentrée à Clerlande

Après la messe festive : apéritif et auberge espagnole (chacun apporte quelque chose à mettre sur la table). En début d’après-midi, assemblée générale et travail en groupes sur des chantiers à mener ensemble : le Magasin, la Fraternité de Clerlande, le monastère de Mambré, l’entraide (bibliothèque, santé, informatique). C’est l’heure de nous accorder et de partager des responsabilités pour cette année qui vient de commencer.

photo fr Thibaut – Pic épeiche, Clerlande, 2016

Prière universelle du dimanche 25 septembre

dimanche 25 septembre 2016. 26e T.O.(C)

Prière universelle

Il y a, aujourd’hui,
la foule anonyme des enfants miséreux des HLM,
qui grapillent leur pitance quotidienne
dans les poubelles aux portes des Cités gavées de tout,
la parabole du pauvre Lazare
poussée jusqu’aux limites du supportable.
Seigneur Jésus, nous ne voulons surtout pas
te poser la question. C’est toi qui nous la poses.
Nous sommes ici pour prendre le risque de la ré-entendre.
Aide-nous, nous t’en prions.

Il y a eu, depuis 2000 ans du christianisme,
une foule immense de disciples de Jésus,
qui ont témoigné de ce que le Royaume de Dieu
est promis aux affamés de la justice.
Ils sont les prophètes de l’urgence de se convertir,
dont la voix est étouffée
par les haut-parleurs de l’indifférence.
Seigneur Jésus, envoie ton Esprit promis,
tempête d’amour et soulèvement des énergies.
Nous sommes nombreux à vouloir
nous laisser emporter.
Prends-nous au mot, nous t’en prions.

Il y aura demain,
lorsque nous reprendrons la vie quotidienne,
ils seront nombreux les Lazare
assis aux portes de nos maisons,
souffrant de toutes les faims
du corps, de l’âme, de l’esprit, du cœur.
Seigneur Jésus, les exigences de ton Evangile
sont lourdes à porter.
Cependant, jamais tu ne souhaites qu’elles nous écrasent.
Nous remettons entre tes mains
notre honnêteté et notre humble confiance.
Prends-nous par la main, nous t’en prions.

Tout le reste que nous n’avons pas exprimé,
nous le déposerons sur l’autel
avec le pain et le vin,
fruits de la terre que tu nous donnes
et du travail de tes enfants.
La patène est lourde
et la coupe est remplie à ras-bords.
Seigneur Jésus, le poids du Mal et de la souffrance,
nous le portons avec toi,
mais tu es le seul capable de l’enlever
à la mesure sans mesure de ta miséricorde.

Oui, nous t’en prions.
fr. Dieudonné

Condamnés au grand abime ?

Homélie du dimanche 25 septembre 2016

Condamnés au grand abime ?

Vous vous souvenez de l’évangile de la semaine dernière ?
Il était déjà question d’argent.
Jésus était avec des Pharisiens. Il leur avait raconté une parabole. Après l’avoir entendu, précise St Luc, les pharisiens, qui aiment beaucoup l’argent, précise St Luc, avaient tourné Jésus en dérision. C’est à ce moment là, semble dire le texte, qu’il leur a raconté cette autre parabole que nous venons d’entendre et qui a dû en défriser plus d’un…

C’est quoi, une parabole ?
Une parabole, c’est une espèce de lecture en coupe de la réalité. C’est une petite histoire qui – mine de rien – est capable de traverser toutes les couches de notre humanité, toutes les couches de notre vie avec plus de précision qu’un scanner. Il ne faut pas tant essayer de la comprendre que de nous laisser comprendre par elle…

Dans la parabole que nous venons d’entendre, il est question d’un riche et d’un pauvre. D’un côté il y a un homme dont on connaît le nom – c’est Lazare – et de l’autre un riche dont on ne sait pas grand chose. On ne connaît de lui seulement ce qu’il possède. On sait de lui qu’il est richement vêtu, qu’il habite un palais et qu’il aime la bonne chaire. Son problème, ce n’est pas d’être riche. Ce n’est sans doute pas un mauvais bougre. Son problème, c’est d’être devenu aveugle et sourd. De ne plus être concerné par celui qui est à sa porte, le pauvre Lazare qui n’a rien à manger et qui est couvert d’ulcères.

Il faut les regarder, l’un et l’autre. Le riche bouffi, et le pauvre en désir. L’un rassasié de tout, et l’autre affamé. L’un qui rit et l’autre qui pleure. Il faut les regarder… et autant que nous le pouvons entrer dans les sentiments de l’un et de l’autre.

Un jour raconte Jésus, Lazare mourut. Et le riche aussi. « Le pauvre mourut et les anges l’emportèrent auprès d’Abraham, tandis que le riche mourut et lui, on l’enterra ». Comme l’écrivait Dominique de Limal, une Mère de l’Eglise : « voilà une bien belle image symbolisant la légèreté de Lazare. Il n’est pas encombré de richesse et de gloire, tandis que l’autre est trop attaché à tout ce qu’il a acquis. Il est trop lourd pour décoller… »

Renversement de situation. Tous les mots de la parabole parlent d’un bouleversement. Lazare est dans la joie, tout proche d’Abraham, et le riche en est loin. Un grand abime les sépare…

Curieusement, comme le faisait remarquer un autre Père de l’Eglise – Christian de Bruxelles -, à ce moment là, tandis qu’il est dans la détresse, le riche voit maintenant celui qu’il ignorait. « Pour la première fois, il voit Lazare et il l’appelle. Alors se noue entre le riche en train de brûler et Abraham un incroyable dialogue, un discours de riche encore, fait de passe-droits et de faveurs. Le riche voudrait que ses frères voient Lazare pour croire… ». Mais le seul souci, c’est que la Parole de Dieu ne peut être entendue que par des gens en attente de quelque chose… Et ça, on le sait bien aussi !

Est-ce que vous êtes vraiment en attente ? en désir ? en quête ?
Et je me mets dans le lot…

Autre chose aussi que j’ai envie de vous partager, c’est ce mot qui a retenu mon attention. L’expression « grand abime ». Un grand abime sépare Lazare et le riche. Un grand abime qui ne s’est pas révélé après que l’un soit monté au ciel et que l’autre ait été enterré ? Un grand abime déjà présent dès le début de la parabole. Et je voudrais qu’on s’y arrête un peu…

Ce « grand abime » qui sépare le riche de Lazare déjà pendant leur vie sur terre, ne trouvez vous pas que c’est le drame de notre humanité et de nos existences ?
Un « grand abime » qui sépare le Nord et le Sud, un « grand abime » qui sépare les nations riches et les nations pauvres.
Un « grand abime » qui sépare les peuples, un « grand abime » qui sépare des nations et nos sociétés dans lesquelles les riches deviennent – comme on se le disait ce matin – de plus en plus riches et des pauvres de plus en plus pauvres,
Un « grand abime » qui sépare quelquefois le mari de sa femme, le père de ses enfants.
Un « grand abime » qui sépare quelquefois les voisins d’une même rue, les collègues d’une même entreprise.
Un « grand abime » qui peut séparer un moine bouddhiste, des soufis et des moines bénédictins, qui peut aussi séparer les moines des laïcs, ou même des frères entre eux…
Un « grand abime » qui sépare si souvent les jeunes des ainés… ou les ainés des jeunes…
Un « grand abime » qui sépare comme dans cette petite histoire que raconte Jésus un riche d’un pauvre… Mais faisons attention : les riches ne sont pas toujours ceux auxquels on pense.… Il y a en nous, du Lazare et du riche…
De « grands abimes » creusés par le silence ou par l’indifférence.
De « grands abimes » creusés par des petits conforts glauques, des conforts où l’on est finalement malheureux, des conforts finalement où l’on crève de solitude
Un « grand abime » creusé par les habitudes ou les traditions qui menacent toujours de devenir des petites manies qui ravinent la charité…
Un « grand abime » creusé le plus souvent par la peur… J’ai été touché ce matin au début de l’office des Laudes par l’attitude des femmes de l’évangile qui se rendent au tombeau au matin de Pâques et refusent de parler de ce qu’elles ont vu parce qu’elles ont peur – dit l’évangile -. Alors un « grand abime » se creuse…

Serions-nous condamnés à perpétuité à vivre séparés les uns des autres par ce « grand abime » dont il est question dans l’évangile. Si oui, alors vivre est bien triste.
Si nous sommes condamnés à ce « grand abime », c’est bien triste pour notre monde. C’est triste pour nos sociétés. Si nous nous résignons à ce « grand abime », c’est triste pour notre Eglise. C’est triste pour nos familles. Pour nos communautés et c’est triste pour Clerlande…

Celui en qui nous mettons notre espérance – le Christ – est venu accomplir cette promesse de « ravins qui seraient comblés ».
Non pas qu’il soit venu pour que nous assimilions les uns aux autres, non pas qu’il soit venu pour que nous nous ressemblions et que nous marchions d’un même pas, en rangs serrés comme des petits soldats, mais pour que nous soyons en communion, liés, donnés, offerts, livrés, promis les uns aux autres…

Dans son très joli petit livre sur la vie communautaire, Dietrich Bonhoeffer aimait dire qu’il y a toujours entre nous et nos frères la Parole du Seigneur. Sa présence qui empêche toute fusion mais qui nous met en communion. Sa parole comme un pont jeté sur nos différences.
En lui, nous pouvons nous regarder les uns les autres. En lui, nous pouvons nous écouter et peut être même risquer de nous entendre. En lui, comme on l’entendait ce matin dans ce texte d’un dominicain du Caire, nous n’avons plus à nous protéger des autres. « Notre prochain, écrivait-il, n’est pas un danger, mais notre salut ».

L’humanité à laquelle nous sommes appelés par vocation nait toujours dans un croisement de regards jeté par delà nos abimes et par un pont jeté par la Parole du Seigneur.

Je ne sais pas bien où le Christ nous entraine. Je ne sais pas vers quoi ce que nous essayons de vivre ensemble nous conduit. Nous n’en savons que peu de choses. Mais une chose est certaine, c’est que le Christ est venu d’abord et avant tout pour nous rendre un peu plus humains. L’amour que nous avons les uns pour les autres et la volonté commune de frayer des chemins nouveaux, par delà les abimes qu’il vient lui-même combler, sont les seuls signes tangibles de son passage…
Encore faut-il que nous ayons vraiment envie de vivre.
La chose la plus terrible qui puisse nous arriver, c’est d’être morts sans le savoir…
Et c’est de cette mort là, qu’avec une infinie patience, Jésus vient nous relever.

Nous te rendons grâce, Seigneur, pour cette parabole qui nous remet en marche vers nos frères…

P. Raphaël Buyse

Image: Icône représentant le riche et Lazare, Milieu du XVI siècle, Musée de la cathédrale de l’Annonciation, Moscou.

Dieu et-ou l’argent

Homélie du dimanche 18 septembre 2016

Dieu et-ou l’argent.

Parlons gros sous puisque les lectures de ce jour nous y invitent. Est-ce bien le lieu, dans la liturgie, de parler d’argent? Ceux qui répugnent à en parler sont souvent ceux qui n’en ont jamais manqué. On peut aisément prendre une distance offusquée avec l’argent quand on en a toujours assez, quand on n’est jamais inquiet des fins de mois. Nous n’aimons pas ici les bruits d’argent autour de l’autel, nous faisons plutôt les collectes à la sortie. J’ai connu bien des prêtres en France qui vivaient pauvrement et qui comptaient sur les quêtes parce qu’ils ne sont pas rémunérés par l’État. Ceux-là ne sont pas gênés pour parler d’argent parce que leurs ouailles savent bien qu’ils vivent modestement et qu’il faut les soutenir.

Luc parle beaucoup de l’argent dans son Évangile et dans le livre des Actes des apôtres. Le plus souvent il voit dans l’argent un obstacle à l’évangile. Un épisode remarquable à cet égard est celui du magicien Simon qui émerveillait tout le monde par ses sortilèges. Converti par le diacre Philippe, il est à son tour émerveillé par les miracles opérés par Philippe et il veut acheter le pouvoir d’imposer les mains. Pierre le menace alors sévèrement: « Périsse ton argent et toi avec lui, puisque tu as cru acheter le don de Dieu à prix d’argent! » Ce Simon a donné son nom, la simonie, à tous les trafics des biens spirituels. Nous ne pouvons pas oublier que Saint Pierre de Rome a été bâti grâce à la vente des indulgences. Mais dans les Actes des apôtres, l’argent est aussi mis au service des communautés: Paul organise une grande collecte dans les Églises d’Asie Mineure pour soutenir l’ Église de Jérusalem.

Le message de Luc que nous lisons aujourd’hui peut paraître déconcertant: Dieu et l’argent sont incompatibles, il faut choisir. Mais en même temps il faut se faire des amis avec l’argent malhonnête pour que ces amis nous reçoivent dans les tentes éternelles. Et c’est bien ce que nous faisons quand nous aidons ceux qui en ont besoin ou quand nous vous sollicitons pour aider la communauté de Mambré et ses œuvres sociales. Et vous le faites de manière désintéressée, sans penser à votre accueil dans les tentes éternelles.

Or Luc ne parle pas de désintérêt mais au contraire d’habileté. Sa parabole de l’intendant malhonnête est étonnante. Voilà un homme qui dilapide les biens de son maître, un fraudeur et un profiteur. Quand il est dénoncé et renvoyé, il s’en tire de la seule manière qu’il connaît: il méprise le travail et la mendicité lui ferait honte, alors il fraude encore au détriment de son patron. Or son maître loue son habileté, ce qui est un comble. Comme s’il disait: « Il parvient toujours à s’en tirer en faussant et en trompant. » Si Jésus a réellement raconté cette parabole, c’est qu’il devait l’avoir sous les yeux et que les gens savaient de quoi il parlait. Ou bien c’est Luc lui-même qui en était témoin, comme nous le sommes toujours aujourd’hui: la finance n’est-elle pas le lieu par excellence de la tromperie? Et ce sont toujours les plus démunis qui en font les frais.

Mais le propos de Luc n’est pas de nous délivrer un cours d’économie, ni de nous conseiller dans notre usage de l’argent, même s’il le fait au passage en nous invitant à nous faire des amis avec l’argent. Son vrai propos concerne le Royaume: Vous êtes très habiles et malins pour vous tirer de vos difficultés matérielles, soyez donc aussi habiles pour les affaires du Royaume. Toute la prédication de Jésus porte sur l’urgence de l’accueil du Royaume. Vous vous occupez d’un tas de choses pour votre vie, en manquant d’ailleurs de confiance en votre Père, et vous passez à côté du plus urgent qui est là, à votre portée: le Royaume qui vous est offert, c’est-à-dire cette dilatation de votre cœur et de votre vie que vous offre l’évangile. Montrez-vous donc un peu plus habiles et malins pour faire courir l’évangile. Nous pourrions dire: mais que de stratégies n’avons-nous pas déployées pour la bonne cause? Et que faisons-nous encore aujourd’hui avec les programmes de nos ateliers, les « dimanches autrement », les séminaires que nous mettons en oeuvre? C’est vrai, et nous faisons bien. Nous sommes ingénieux et entreprenants. Pouvons-nous être encore plus malins? Oui, je le crois, mais à un autre registre: dans l’accueil de ce qui survient chez nous dans notre quotidien comme dans le vaste monde qui est notre maison commune, dans le sourire au moment présent, dans l’écoute de la parole des autres avant de leur proposer la nôtre.

Mais je ne voudrais pas dire cela trop facilement et m’en tirer à bon compte. Le monde est dur et menaçant. Le message du prophète Amos que nous avons entendu est bien actuel: il parlait de ceux qui cherchaient à fausser et à tromper, et qui achetaient le pauvre. Notre système économique a les mêmes effets. Ce sont bien souvent les trompeurs qui gagnent. Et notre confort économique est malheureusement au prix de tant d’exploitations et de misère. Nous en sommes conscients. Nous ne sommes pas blindés. Mais nous sommes démunis devant l’ampleur de la misère du monde.

Il y a deux manières de réagir: La première consiste à faire ce que nous pouvons pour soulager, ou au moins réconforter ceux qui sont accablés par le malheur, pour accueillir les réfugiés. La seconde concerne notre regard sur le monde: nous nous complaisons trop souvent dans la déploration et la lamentation. Il y a bien des raisons d’être inquiets et même angoissés quand nous voyons les menaces terroristes et des jeunes qui se radicalisent dans la violence. Mais rappelons-nous quand même que nous sommes chrétiens, que nous croyons en l’amour de Dieu qui tient tout dans ses mains et en l’amour qu’il a mis au cœur des hommes. Il y a toujours une immense générosité dans notre humanité, et dans tous les malheurs du temps les solidarités de toutes sortes se déploient. Nous avons vu il y a quelque temps des hommes rejoindre une autre ville pour apporter leur aide dans une catastrophe. D’autres partent toujours bien plus loin. Cette générosité sauve le monde. Nous pouvons bénir Dieu pour la noblesse du cœur des hommes et pour le courage des pauvres.

Je vous laisse encore une fois avec Rimbaud: « J’ai tendu des cordes de clocher à clocher, des guirlandes de fenêtre à fenêtre, des chaînes d’or d’étoile à étoile, et je danse ».

Fr. Bernard

Image: Marc Chagall, La Vie, 1964.

La joie des retrouvailles

Homélie du 24ème dimanche C
(Luc 15) 2016

La joie des retrouvailles

Nous entendons aujourd’hui le chapitre 15 de saint Luc en son entier. Pendant le Carême nous avions entendu la dernière partie, la parabole du Père miséricordieux. C’est évidemment la plus belle des trois paraboles de ce chapitre, sinon la plus belle de toutes les paraboles de l’Évangile. Mais il est bon de l’entendre dans son contexte. Elle est la forme la plus élaborée des trois paraboles regroupées ici, en réponse aux critiques des pharisiens.

Par ces paraboles, Jésus veut nous communiquer deux intuitions qui lui sont particulière chères, et qui sont d’ailleurs toujours liées. Toutes les trois révèlent aux pharisiens qu’il est venu pour chercher et retrouver ceux qui étaient perdus. Et, par ailleurs, les trois nous décrivent la joie évangélique la plus pure : la joie partagée des retrouvailles.

L’attention de Jésus au dernier et aux plus perdus est bien connue. « Le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. » (Luc 19,10) Les derniers sont aussi précieux que les premiers. Il ne faut en perdre aucun, parce que chacun est unique. Dans une famille chaque enfant est irremplaçable. Et si un vient à fuguer ou à tomber malade et mourir, les parents ne se consolerons en se disant : Bah ! il en reste encore deux ou trois ! Au contraire, c’est celui qui se perd qui est toujours le plus précieux. En effet le fait qu’il soit en péril a fait découvrir ce qu’il était vraiment. Paradoxalement, c’est quand on le perd qu’on le découvre enfin ! C’est ainsi que Dieu notre Père nous voit et agit pour nous.

Jésus précise encore dans ces paraboles que cette attention ne doit pas être entravée par des raisonnements trop prudents. En effet : laisser 99 brebis sans berger pour courir derrière une égarée, ce n’est pas un bon calcul, parce qu’en revenant tout heureux avec la brebis perdue sur les épaules, le berger risque de trouver tout son troupeau dispersé. S’il avait été plus avisé, il aurait compris qu’après tout, une de perdue, sur 100, ce n’est pas très grave ! Il était plus raisonnable de la passer au compte des pertes et profits, et de continuer le travail sérieux. Mais justement, en de telles circonstances, Jésus nous invite à toujours laisser parler notre cœur, comme a fait le père du prodigue, quitte à irriter son autre fils, si préoccupé de justice et d’équité.

Ce qui caractérise plus particulièrement ce chapitre est la façon dont Jésus réagit contre cette irritation du fils ainé en lui opposant la joie de son père qui dépasse toute justice. Cette insistance sur la joie, sur la terre comme au ciel, est développée ici, plus qu’ailleurs dans tout l’évangile. C’est la deuxième intuition exprimée par ces paraboles.

Il faut d’abord nous rappeler à quelle occasion il a prononcé ces trois paraboles, comme le précise le premier verset : « les pharisiens et les scribes récriminaient contre lui ». Les paraboles sont la réponse à leurs indignations et récriminations.

Ces fidèles observateurs de la Loi connaissaient certainement la satisfaction de se savoir justes et la bonne conscience du devoir accompli. Cela leur procurait une certaine sérénité, mais cette sérénité était aussi assortie de mépris pour ceux qui n’étaient pas aussi justes qu’eux.    En donnant la priorité « aux pécheurs, et en mangeant avec eux », Jésus attaquait de front leur prétendue perfection en leur faisant comprendre que leur besoin de récriminer les excluait de toute vraie joie. Celui qui avait annoncé les Béatitudes avait aussi rappelé le malheur des possédants et de ceux « dont tous les hommes disent du bien ». Saint Luc en particulier a tenu à rapporter ces paroles dures qui ne sont pas des malédictions, mais des constats attristés.

Par ces trois paraboles, Jésus nous indique la source de la vraie joie. Et d’abord que la joie est toujours paradoxale. Elle n’est pas gagnée par notre performance ou le succès mérité, elle ne peut qu’être reçue, comme quand, contre toute attente, on retrouve (ce ou) celui qui semblait définitivement perdu. La joie est toujours une chance inespérée.

Par ailleurs, comme il l’indique aussi, la preuve qu’il s’agit là d’une vraie joie, c’est que celui qui la reçoit va immédiatement la partager : il sait qu’elle n’est pas sa propriété ; il l’étoufferait s’il la gardait pour lui seul. La vraie joie est toujours rayonnante.

On peut se demander s’il n’est pas un peu indécent de parler de la joie, en ces temps troublés où tant de personnes en sont privés, à cause de l’indifférence et de la cupidité. Nous avons, de fait, quelque scrupule à nous réjouir, parce que nous sommes bien conscients que nous faisons encore trop peu pour soulager ceux qui souffrent. Et cependant nous ne devrions pas ignorer que la joie fait parti intégrante de l’Évangile. En son temps, ̶  qui n’était pas tellement moins injuste et cruel que le nôtre, ̶  Jésus a tenu à apporter une ‘Bonne Nouvelle’ et il à annoncé les huit Béatitudes, et même vingt et une autres béatitudes, comme on peut les compter dans les évangiles. Ailleurs encore, j’ai compté qu’il dit vingt fois à ses disciples : « Réjouissez-vous ! ». Il n’est pas possible de vivre selon l’Évangile en ignorant ou même excluant la joie. Ce n’est en tout cas pas en restreignant notre joie que nous allons soulager la tristesse de notre prochain !

Bien sûr, il ne faut pas éclabousser ceux qui sont tristes avec une joie débordante. Saint Paul qui répète souvent : « Réjouissez-vous ! », dit encore qu’il nous faut nous réjouir avec ceux qui sont dans la joie, mais aussi pleurer avec ceux qui pleurent. Il y a un temps pour tout. Mais en tout temps nous pouvons porter autour de nous la Bonne Nouvelle de l’amour du Père.

Une Bonne Nouvelle qui nous libère du ressentiment, du murmure et de l’indignation méprisante. Il y a là, en effet, un travers caractéristique de ceux qui cherchent la perfection. Mais, comme me le disait le Père Daniel Scheyven, « Il ne faut pas mesurer ta vertu au degré d’indignation que tu ressens pour tes confrères qui ne sont pas aussi vertueux que toi ! ». Heureusement la vie selon l’Évangile purifie notre joie de tout ce qu’elle peut avoir d’amer. Saint Benoît est très soucieux d’éviter cette dérive, parce qu’il sait d’expérience que le ‘murmure’ empoisonne le meilleur zèle et éteint tout joie. Si nous laissons ce ‘murmure’ envahir notre cœur au point de constamment récriminer, comme les Israélites au désert de Mériba, nous devenons incapables de rendre grâces à Dieu et de le louer de tout cœur.

Oui, mes frères, mes sœurs, la joie imprenable est la marque irréfutable de notre communion avec Dieu. Elle n’éclate pas bruyamment, mais nous pouvons voir qu’elle est présente au cœur des personnes qui ont trouvé la perle précieuse et qui, dans leur joie, donnent constamment tout ce qu’ils ont. » (Cf. Mt 13, 44) Nous voyons cela sur le visage des saints dont on a gardé des photos. Mais pas uniquement sur le visage des saints canonisés !

Il y a même là, me semble-t-il, un appel adressé à chacun de nous. Nous ne sommes pas souvent appelés à témoigner explicitement de l’Évangile. Mais nous pouvons nous libérer, beaucoup plus que nous pensons, des soucis qui sont inutiles et de l’autosatisfaction qui nous isole, pour apaiser notre visage et le rendre avenant, vraiment heureux de toute rencontre. Alors, comme la ménagère qui a retrouvé la pièce d’argent et qui invite ses voisines et amies à se réjouir avec elle, nous pouvons être les témoins de la Bonne Nouvelle en laissant doucement rayonner autour de nous cette joie profonde et toute simple reçue de la vie, chaque jour. En ce temps de violence, de souffrance et de tristesse, ce simple accueil mutuel crée une vraie joie, et elle rayonne sur notre monde.

fr. Pierre

Image: Sculpture de Constantin Brancusi, Le Fils Prodigue, 1907
Philadelphia Museum of Art

Nativité

Homélie du Jeudi 8 septembre 2016

Nativité

Bien sur, il y a la généalogie longue et fastidieuse que nous venons d’entendre. Un peu arrangée, accommodée, harmonisée ou trafiquée, sans aucun doute. Mais bon.

Et puis il y a la finale de l’évangile d’aujourd’hui qui sonne comme un commencement. « Une jeune femme accordée en mariage à Joseph » ; « enceinte par l’action de l’Esprit Saint ». Et Joseph, « juste » et troublé – oo le serait pour moins ! –  par ce qui lui arrive. Une parole : « ne crains pas »…

« Tout cela est arrivé », ajoute l’évangéliste.

Pour tout dire, on ne sait rien de la naissance de Marie, mais on la fête quand même. Il a bien fallu qu’avant de se mettre en route, elle vienne de quelque part, cette fille. Alors on fête l’aurore de celle qui a – un jour du temps – mis au monde « le soleil levant » venu réchauffer et éclairer notre vieille terre.

Ce qui est beau à contempler, chez cette petite femme de Nazareth, c’est son goût pour la route, son goût de l’aventure, son consentement au surgissement de Dieu, son obéissance à la vie ordinaire, mais pas si ordinaire que ça.

On dit dans l’évangile qu’un jour elle s’est « mise en route, rapidement », pour s’en aller à la rencontre de sa vieille cousine. C’est peut-être ça, l’essentiel de Marie : en tout cas, c’est ce qui me touche en elle. Qu’elle se soit mise en route. Qu’elle ait accepté, jour après jour, de sortir d’elle-même, et de se laisser conduire ; qu’elle ait choisi sans réserve d’accueillir dans son corps et dans son cœur la vie de Dieu. Pas seulement durant un jour, pas seulement le temps d’une grossesse, mais toujours.

Et pour tout dire, le reste, on s’en fiche un peu !

Pour sortir, il a d’abord fallu qu’elle ait un « dedans ». Celui qui sort le fait toujours de quelque part, sans quoi il risque l’épuisement, la dispersion. Le « dedans » de Marie, c’est une vie toute imprégnée de l’amour et de la tendresse de ses parents, la culture de son peuple devenue sienne ; c’est la foi d’Israël manifestée dans cette longue généalogie, devenue sa propre foi, les Écritures accueillies comme une promesse…

La juste image de Marie, c’est sans doute celle d’une femme aux pieds usés d’avoir marché, mais aux yeux habités par cette clarté nouvelle qu’elle ne cesse d’accueillir. Elle n’a rien donné d’autre, Marie, que ce qu’elle a elle-même d’abord reçu.

Elle a mis Dieu au monde. Quelques années plus tard, Dieu l’a mise à son monde à lui : on dit ça le 15 août.  Quoi de plus logique ?

Elle a mis Dieu au monde… et c’est l’Eglise qui prend maintenant le relais.  Non pas que l’Eglise rende présent le Christ : il est plus libre qu’elle, libre d’aller et de venir. Mais elle le met au monde comme Marie, ce qui revient à dire qu’elle a charge de le révéler comme un Seigneur qui s’intéresse à l’homme d’aujourd’hui.

Lorsque nous fêtons la Nativité de Marie, on ne peut pas ne pas penser à la naissance de l’Eglise, à ce point de naissance que sont chacun de nos jours, pour nous et nos communautés.

Viens nous apprendre ta jeunesse, Seigneur !

Nous n’en sommes, nous aussi, qu’à un commencement.

P. Raphaël Buyse

Séminaire sur la Lectio Divina

Séminaire sur la Lectio Divina
Animé par le P. Bernard Poupard

La lectio divina est le trésor des moines : une lecture ruminée de la Parole de Dieu. Travailler le texte pour se laisser travailler par lui. Nous en ferons l’expérience en suivant la saga du patriarche Jacob au livre de la Genèse. Son histoire est fondatrice de celle d’Israël, et elle est emblématique de l’expérience spirituelle dans ses itinérances, ses combats et ses promesses.

Les mardis 20 septembre, 15 novembre 2016,
et  24 janvier, 28 mars, 9 mai 2017, de 20h. à 21h30.

Pour ceux qui le désirent : Messe à 18h. et repas à 19h.

PAF : 5 € par séance

Un dimanche autrement

Le 25 septembre, au Monastère de Clerlande:

Un dimanche autrement

La vie fait de nous des nomades.
Passionnés par la vie de ce monde, souvent mis à nu, exposés aux vents et aux brûlures du soleil, nous sommes quelques-uns à ressentir l’importance vitale de nous abreuver d’une eau vive.

Clerlande est une source, une oasis, un puits : il fait bon s’y retrouver pour y gouter la fraicheur de la Parole de Dieu, refaire nos forces dans le partage de nos vies et célébrer ce Dieu qui marche avec nous, si secrètement.

Nous sommes quelques uns – moines, prêtres et laïcs, hommes et femmes de tous ages – à commencer a vivre ensemble, autour de Clerlande, une fraternité nouvelle, ouverte sur la vie. Nous cherchons à créer quelque chose de neuf, de simple, de rafraichissant.

Clerlande comme une halte, un passage, un refuge, un lieu de rencontres et de vie mise en partage.

7 h 30 : Laudes
8 h : Petit déjeuner avec la communauté
9 h : Introduction biblique suivie d’un temps de silence dans les bois ou autour du feu.
10 h 15 : partage d’évangile pour ceux qui le souhaitent
11 h à 12h : Eucharistie.
12h : Auberge espagnole (chacun apporte quelque chose à mettre sur la table).
14 h : Petits ateliers sur la fraternité
16 h : Priere d’envoi

Chacun arrive quand il peut. mais c’est mieux de commencer
de bon matin !
On peut arriver dès le samedi après-midi et loger sur place :
prévenir l’hôtellerie ici
Pour faciliter l’organisation, c’est mieux de s’inscrire à la journée via le formulaire ci-dessous:

Votre nom (obligatoire)

Votre email (obligatoire)

Sujet

Votre message

Papillon

Homélie du dimanche 4 septembre 2016

Papillon

Oh, elle suivait déjà Jésus depuis un bon moment, cette femme. Comme les disciples de l’évangile, elle était sur la route. Elle aussi marchait derrière Jésus. Je parle, vous l’avez deviné, de Teresa de Calcutta. Cela faisait presque 20 ans qu’elle avait fait ce choix de servir le Seigneur. Comme les disciples, sur ses rivages à elle, il était venu l’inviter. Elle n’avait pas dit « où m’emmènes tu », elle lui avait seulement répondu « oui ».  Elle était devenue religieuse de Notre-Dame de Lorette. Elle était sur la route, celle que des grandes foules font avec le Seigneur. Lui devant, et eux derrière à essayer de mettre leurs pas dans les siens, pour apprendre de lui comment vivre plus heureux. L’histoire de Jacques, de Jean, et de Pierre, et de Teresa et de Benoit, et de Madeleine, c’est bien la même histoire, et c’est la nôtre aussi : nous essayons de faire route avec le Christ.

Marie-Térésa, comme elle s’appelait alors, était une « bonne » sœur. Elle traversait sa vie, dans une belle fidélité. Mais sans bien voir ce qu’il y avait derrière les hauts murs de son couvent. Un peu comme les disciples qui ne voyaient pas plus loin que leur fierté d’avoir été saisis. Peut-être même qu’un peu comme nous, Marie-Térésa, comme les disciples aussi, croyait bien qu’elle était arrivée ; qu’elle avait tout donné et qu’il ne lui restait plus qu’à dérouler sa vie. Marie-Térésa, comme les disciples, était bien sur la route, mais sans vraiment attendre le surgissement de Dieu ; comme si Dieu avait tout dit. Et comme si, de notre côté, nous avions – nous -tout fait ce qu’il fallait.
On peut être en chemin avec le Christ et dans une belle fidélité, mais sans rien plus attendre. On vit par habitude, pour ne pas dire par lassitude. On peut marcher avec le Christ mais en boitant nos vies, avec des cœurs nécrosés et des arthroses qui nous empêchent d’ouvrir les mains pour accueillir et pour donner. On peut ramper sa vie. Comme une chenille…

« De grandes foules faisaient route avec lui, écrit St Luc, et Jésus se retourna ». Ce fut, pour Térésa de Calcutta, le 10 septembre 1956. Comme autrefois Jésus se retournait vers les disciples qui le suivaient, Jésus se retourna vers elle : elle était dans un train. C’était un jour de vie banale, une journée ordinaire. Il se retourna vers elle, comme s’il voulait la remettre en route, en projet, en désir. Comme s’il voulait la remettre en phase. Comme s’il voulait la remettre en marche. « Un appel dans l’appel », disait-elle. Un appel à sortir du couvent, à aider les plus pauvres des pauvres en vivant avec eux.  « C’était un ordre ! ».

C’était pour elle comme ce que Jésus avait dit un jour à ses disciples fatigués par les foules : « donnez-leur vous mêmes à manger ». C’était déjà « un appel dans l’appel ». Ou bien plus tard à Pierre : « m’aimes-tu plus que ceux ci ? » C’était encore « un appel dans l’appel ». Un appel à puiser au plus profond du puits.
Il est comme ça, le Christ. Il appelle dans l’appel. Benoit était ermite; il l’appelle à devenir abbé. Marie Térésa enseignait – par vocation – la géographie à de jeunes filles de bonne famille; il l’appelle à rejoindre les plus pauvres. « Un ordre, disait-elle. Une certitude ».
Et si ça continuait, cette affaire de « l’appel dans l’appel » ? Pour vous. Pour moi. Non pas à renier ce que nous avons vécu, mais à marcher encore. Un peu plus loin. Et d’un autre pas… et un peu plus profond… Allez, c’est sûr, cette affaire-là continue aujourd’hui. Il nous déroute le Christ et nous déroutera toujours. Il nous reste seulement à nous tenir attentif à ce qu’il veut nous dire. Dieu sait qu’il parle, par les plus pauvres et par les plus petits. Dieu sait qu’il parle par les évènements de l’existence qui deviennent pour qui se tient en éveil, des paroles, des signes et des appels.
Nous le suivons, Jésus. Il se retourne. « Arrache-moi si je m’arrête »…

Touchée par un second appel de Jésus, Marie-Térésa entre entra le 10 septembre 1946 dans un long processus d’engendrement à une vie nouvelle. Accrochée dans la confiance avec un fil de soie, la chenille entra ce matin là dans son cocon.
Dans l’attente d’une réponse de Rome pour quitter son institut, une chrysalide se préparait.

« Jésus se retourna, dit St Luc, et il leur dit : si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple ».
Comme elle a dû l’entendre aussi pour elle, cette Parole du Seigneur. Bien après les disciples de l’évangile, et bien après tant d’autres, ces paroles-là étaient pour elles. Des choses pas faciles à entendre. Jésus n’est pas flatteur. Il ne courtise pas. Ce qui le passionne, c’est notre liberté.  Son seul désir, c’est que nous venions à lui, librement, animés par un amour plus grand que tous les amours que nous pouvons éprouver. « Ne rien préférer à l’amour du Christ », écrira Benoit, quelques siècles plus tard. Car préférer sa propre vie à celle de Jésus rend impossible le fait de venir à lui !

Un jour, nous avons été touchés au cœur par le Seigneur : si ce n’était pas vrai, nous ne serions pas ici ! Qu’avons nous fait de notre premier amour ? Nous pouvons ce matin interroger nos vies avec douceur et faire nôtre cette prière St Philippe Néri entendue hier soir à l’office des Vigiles : « Mon Seigneur, je voudrais bien t’aimer. Mon Seigneur, je te l’ai dit, si tu ne m’aides pas, Je ne ferai jamais rien de bien. Je te cherche et ne te trouve pas :  viens à moi, mon Seigneur ! Je ne veux rien faire d’autre que ta volonté. »

Si certains de ceux qui suivaient Jésus rêvaient encore d’une suite facile, légère et sans effort, ils en furent pour leurs frais. Mère Teresa, aussi, en a su quelque chose. Une croix à porter. Oh, pas les pauvres à porter. Les pauvres ne sont pas des croix : ces hommes et ces femmes qu’elle ramassait sur les trottoirs de Calcutta, c’étaient ses frères, pas des fardeaux. Ils portaient dans leur regard, dans leur souffrance et dans leur cris le visage de Jésus.
La croix, c’était ce doute, cette nuit noire qui l’assaillait, ce grand silence de Dieu qu’elle endura quelques années de sa vie.  « Le silence et le vide sont si importants, disait-elle, que je regarde et je ne vois pas, que j’écoute et que je n’entends pas ». La sécheresse, l’obscurité, l’isolement, comme une torture. Comme une communion à la solitude et à l’angoisse de Jésus à sa passion. « J‘ai juste la joie de ne rien avoir, même pas la présence de Dieu dans l’eucharistie. »

Le « porter sa croix » dont il est question dans l’évangile, c’est le « porter nos vies » et « porter notre monde » tels qu’ils sont, avec leurs lourdeurs et leurs tristesses. Comme une obéissance aux menues circonstances de la vie. Si la passion ne vient pas, disait Madeleine Delbrêl, alors il y a les patiences. La passion des patiences.  « Le sacrifice de nous-mêmes, nous attendons qu’en sonne l’heure, écrivait-elle. Comme une bûche dans le brasier, nous savons que nous devons être consumés. Comme un fil de laine tranché aux ciseaux, nous devons être séparés. La passion, nous l’attendons, nous l’attendons et elle ne vient pas. Mais ce qui vient, ce sont les patiences, ces petits morceaux de passion, dont le métier est de nous tuer tout doucement pour votre gloire, Seigneur, mais de nous tuer sans notre gloire ». Chacun de nous, ici, sait bien ce que cela veut dire…

C’est quelque chose comme ça, la vie de Mère Teresa et de tant d’autres. C’est quelque chose comme ça, la vie avec le Christ. Un jour il nous fait signe, on se met à le suivre.  Nous sommes un certain nombre. Et puis un jour il se retourne et nous appelle à entrer dans sa propre profondeur d’une vie donnée. Il faut marcher. Marcher encore. Même en boitant. Marcher toujours.

S’est-elle un jour « assise », Mère Térésa, comme le Seigneur invitait ses disciples à le faire pour mesurer l’enjeu de la sequela et les moyens à mettre en œuvre ?
S’est-elle un jour assise pour compter ce qu’elle avait à donner, cette femme, comme les disciples apeurés s’étaient assis et avaient vite compté qu’il leur faudrait plus de 200 deniers pour nourrir une foule ?  Sans doute : oui. Parce que l’histoire que racontait Jésus est une histoire pleine de bon sens : il s’agit de prendre temps de réfléchir avant de foncer. Et de s’asseoir avant de se mettre en route pour mener un combat.
Comme tous les autres, elle s’est sans doute assise. Dans son silence intérieur, cette femme riche devenue pauvre avait sans doute saisi que la seule richesse qu’elle pourrait donner serait l’amour qu’elle recevrait jour après jour de son Maitre et Ami. Comme une manne.
Elle s’est sans doute assise, cette femme, pour compter l’incomptable.  Pour mesurer l’immesurable : la hauteur, la longueur, la largeur, la profondeur de l’amour du Père manifesté en ce Pauvre qui l’avait réappelée dans un train.
Elle s’est sans doute assise, Mère Teresa, mais pour se relever. Et ne jamais plus faire du sur place.
Elle est devenue un papillon.

Il faut que nous prenions le temps de nous asseoir, les amis, pour entendre – nous aussi – dans le silence du cœur la profondeur de l’amour que le Christ nous porte. Et nous laisser une fois de plus entrainer, comme Teresa de Calcutta et comme tant d’autres, sur les parvis de l’humanité. C’est l’aventure de la foi. Elle est parfois de jour. Elle est parfois de nuit. Elle est toujours d’amour : elle est toujours soutenue par la tendresse du Père.

Si je vous parle de chenille, de cocon et de papillon, c’est parce qu’en préparant cette homélie hier après-midi sur le balcon de ma petite chambre,  j’en voyais un qui virevoltait dans le soleil. Et puis un autre. Et puis encore un autre. Il me venait à l’esprit que c’est quelque chose comme ça, la sainteté : virevolter libre et joyeux dans le grand ciel de l’Histoire.

Et que canoniser quelques quelques grands témoins du Jésus – et aujourd’hui Mère Teresa – ce n’est pas autre chose que d’épingler des papillons.  Dans la multitude des papillons qui volent, on en capture quelques uns. On les épingle.  Alors on peut se réjouir de leurs couleurs et de la beauté de la création.
Mais ce qui est important, c’est qu’en tenir quelques uns dans des petites vitrines permet d’identifier les autres. Et de réjouir encore.
En rangeant aujourd’hui dans une petite boite trop étroite ce papillon aux ailes blanches liserées de bleu, l’Eglise se réjouit de tant et tant d’autres qui volent, et de leur variété, de leur beauté, de leurs couleurs et de leur liberté. Plaise à Dieu que nous reconnaissions à travers nos proches quelques couleurs portées par Teresa de Calcutta, par St Benoit ou l’un ou de l’autre de nos calendriers. Plaise à Dieu plus encore que nous ayons envie d’être habillés de leurs couleurs et de voler, comme des hommes et des femmes libres, dans le grand vent de nos vies déroutées.

P. Raphaël Buyse

Programme des Ateliers de Clerlande 2016-2017

Vous pouvez prendre connaissance ici du Programme des Ateliers de Clerlande 2016-2017:  vous y trouverez des renseignements sur nos ateliers, conférences, concerts et autres…

Les grands temps liturgiques

 

Agnus Dei Zurbaran

Entrée en Avent :

Samedi 26 novembre 2016 à 16h30.
Conférence de Mgr L. Ulrich, archevêque de Lille

 « L’espérance ne déçoit pas »
La pensée sociale de l’Eglise

Alors que la crise sociale et politique, institutionnelle et économique fait rage dans nos sociétés, et que l’Eglise n’échappe pas aux critiques, a-t-on raison d’y croire encore ? On ne peut pas sombrer dans la peur ou l’à-quoi bon. Plus que jamais, c’est l’heure d’espérer…

Rencontre suivie des vêpres d’ouverture de l’Avent à 18h.

P.A.F. 5 €

**

Entrée en Carême :

Samedi 4 mars 2017 à 16h30.
Conférence de Mgr P. Delannoy, évèque de Saint-Denis

« Une Eglise en périphérie »

georges-rouault-stella-vespertina-I

Depuis quelques années, notre société a bien changé : chômage en augmentation, fractures sociales. Une société multiculturelle est née : elle peut faire peur. Certaines personnes, au sein de l’Église, ont su être attentives à ces mutations. En elles, l’Esprit Saint est à l’œuvre. C’est le temps du carême, le temps de changer de regard et de nous rendre plus proches.
Suivie des vêpres du 1er dimanche de Carême à 18h.

P.A.F. 5 €

**

Semaine Sainte :

 

res_8

Jeudi 13 avril 2017 à 10h30.

« Ceci est mon sang »

Conférence du P. Bruno Cazin,
vicaire général du diocèse de Lille et médecin hématologue

Bruno Cazin est médecin, hématologue clinicien et prêtre. Depuis trente ans, sa rencontre avec la maladie et la douleur trace un chemin unique d’approche du mystère chrétien. A quelques heures des célébrations de la Passion et la Résurrection du Christ, son témoignage nous introduit dans un peu plus d’humanité, de vie et d’espérance.

P.A.F. 5 €

*

Samedi 15 avril 2017, à 10h30.

« La place du mystère pascal»

Conférence de Mgr Jean-Luc Hudsyn,
évèque du Brabant-Wallon.

« Brillez déjà lueurs de Pâques… »
Surgies du silence, du creux du samedi-saint, ces lueurs de Pâques, où m’est-il donné, comme évêque, de les voir poindre ?

P.A.F. 5 €

Lire la Bible

 

2016-08-29_08-38-25

Lecture de l’Evangile de Jean

Avec le Professeur Régis Burnet,
Professeur d’exégèse du Nouveau Testament à l’U.C.L.

Dernier des évangiles à avoir été rédigé, l’Evangile selon Saint-Jean présente un visage très différent de celui des Synoptiques. Sous une apparente simplicité (qu’on nomme souvent « poétique »), c’est un évangile très théologique.

Les mercredis 12 octobre, 09 novembre, 7 décembre 2016,
11 janvier, 8 février, et 8 mars 2017, de 20h. à 21h30.

 P.A.F. 5 € par séance ou libre participation.

*

Séminaire sur la Lectio Divina
Animé par le P. Bernard Poupard

La lectio divina est le trésor des moines : une lecture ruminée de la Parole de Dieu. Travailler le texte pour se laisser travailler par lui. Nous en ferons l’expérience en suivant la saga du patriarche Jacob au livre de la Genèse. Son histoire est fondatrice de celle d’Israël, et elle est emblématique de l’expérience spirituelle dans ses itinérances, ses combats et ses promesses.

Les mardis 20 septembre, 15 novembre 2016,
et  24 janvier, 28 mars, 9 mai 2017, de 20h. à 21h30.

Pour ceux qui le désirent : Messe à 18h. et repas à 19h.

PAF : 5 € par séance

 

Conférences et évènements

Journée de rentrée
Le dimanche 9 octobre 2016

Après la messe festive : apéritif et auberge espagnole (chacun apporte quelque chose à mettre sur la table). En début d’après-midi, assemblée générale et travail en groupes sur des chantiers à mener ensemble : le Magasin, la Fraternité de Clerlande, le monastère de Mambré, l’entraide (bibliothèque, santé, informatique). C’est l’heure de nous accorder et de partager des responsabilités pour cette année qui vient de commencer.

 *

« Dimanche autrement »

Proposé par la Fraternité de Clerlande
Les dimanches 25 septembre, 27 novembre 2016,
et 15 janvier, 19 mars, 21 mai 2017

Clerlande est une source. On vient y boire la Parole et aussi partager le Pain. Proposé par la « Fraternité de Clerlande », le dimanche autrement est ouvert aux familles et aux enfants. Il commence par les Laudes à 7h.30 pour ceux qui le peuvent, se poursuit par le petit déjeuner. A 9h, introduction biblique suivi d’un temps de silence ou d’activités pour les plus jeunes. Après la messe de 11h, repas partagé et rencontres en petits groupes. Prière finale à 16h.30.

*

« Quand Mademeine Delbrêl
rencontre St-Benoît »

Avec Anne-Marie Viry et Raphaël Buyse
Les mercredis 5 octobre, 14 décembre 2016
et 15 mars, 3 mai 2017

2016-08-29_10-00-08

Madeleine Delbrêl a traversé le XX° siècle. Ses intuitions d’un christianisme social, missionnaire, mystique et communautaire parlent encore d’une Eglise à imaginer ensemble pour ce temps-ci. Etrangement, sa petite musique rejoint des notes bénédictines…

 *

«La voie de l’hospitalité »
Mercredi 26 octobre 2016, à 20h15

Le P. Pierre de Béthune nous présente un documentaire de Lizette Lemoine et Aubin Hellot

Le père Pierre introduira ce documentaire de 52 minutes en présentant le DIM, les commissions pour le « Dialogue Interreligieux Monastique », créées en 1978. Il en est un des membres fondateurs et en a été le secrétaire général pen­dant 22 ans. Il situera ce travail de dialogue dans son cadre général, mais plus précisément comme une rencontre­ au niveau de l’expérience religieuse, un dialogue en profondeur­, à la base de tout échange de la foi à la foi. La pro­jection du film pourra bien sûr être suivie de questions et réponses.

P.A.F. 5 €

Concerts

 

« Mythe et modernité »
Le samedi 5 novembre 2016 à 20h.

Œuvres de Dallapiccola, Scelsi, Xenakis et al.

Ensemble HORIZONTE

Direction Jörg-Peter Mittmann

PAF 15 €

 *

« Les leçons de ténèbres »
Le samedi 1 avril 2017 à 20h.

Œuvre de François Couperin

AD MAUSAM

Sopranos : Julie Calbete et Wei-Lian Huang,
orgue : Bart Jacobs,
basse de violon et direction : Bernard Woltèche

PAF 15 €

Disciplines orientales

 

Méditation dans la tradition du Zen Rinzaï

avec le Fr. Pierre-François de Béthune, en collaboration avec les ‘Voies de l’Orient’ pour ceux qui désirent s’initier ou approfondir la méditation silencieuse du type zazen pendant une journée complète.

Le 2ème samedi de chaque mois, excepté novembre – 1er samedi du mois. Un contact préalable est indispensable.
Tél. : 010 42 18 33

P.A.F. :15 €

*****

Tableau du programme de l’année 2016-2017

Atelier

Conférence

Concert

Autre

2016

Sam

10 sept

Méditation trad. Zen Rinzaï

Fr. P. de Béthune

Mar

20 sept

Lectio Divina

Fr. B. Poupard

Dim

25 sept

Dimanche autrement

Fraternité de  Clerlande

Merc

5 oct

Quand M. Delbrêl rencontre St-Benoît

A-M. Viry

Dim

9 oct

Rentrée Clerlande

Assemblée

Mar

12 oct

Evangile
selon St Jean

Régis Burnet

Merc

26 oct

La voie de l’hospitalité

Fr. P. de Béthune

Sam

5 nov

Mythe et Modernité

Dir. J-P Mittmann

Sam

26 nov

L’espérance ne déçoit pas

Mgr. L. Ullrich

2017

Sam

4 mars

Une Eglise en périphérie

Mgr. P. Delannoy

 

 

Sam

1 avril

Les leçons de ténèbres

Dir. B. Woltèche

Jeu

13 avril

Ceci est mon sang

P. Bruno Cazin

Sam

15 avril

La place du
Mystère pascal

Mgr J-L. Hudsyn

 

Monastère St-André de Clerlande

Allée de Clerlande 1, B-1340 Ottignies

tel : (32) 010/41 74 63 fax : (32) 010/41 80 27

site web : www.clerlande.com

compte bancaire : ING Monastère Saint-André

310-0855294-34

 

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

dimanche 28 août 2016. 22e T.O.(C)

 

  1. Dans le monde des affaires, de la politique,
    de la productivité, du profit,
    un monde de loups aux dents longues,
    une loi silencieuse oblige à se pousser aux premières places,
    toujours plus en avant, très haut et visiblement.
    Seigneur Jésus,
    il faut à tes disciples un sacré courage
    pour se libérer de cette loi, renverser l’ordre des choses,
    dresser une nouvelle échelle des valeurs !
    Nous nous confions à ta grâce :
    avec elle, tout est possible.

 

  1. Il est normal et bienfaisant qu’entre parents et amis,
    unis par des mêmes convictions et par le même confort social,
    on s’invite réciproquement à des rencontres fraternelles.
    mais on n’évite pas l’usure de la répétition,
    et l’oubli de tous les autres.
    Seigneur Jésus,
    nous attendons de toi
    que tu renouvelles nos cœurs et les élargisses,
    en nous envoyant des hôtes inédits :
    pauvres, estropiés, boiteux, aveugles.
    Rends nos cœurs semblables à ton cœur doux et humble.

 

  1. La page d’Evangile de ce dimanche
    doit, de toute évidence, réjouir notre pape François
    qui se voit encouragé par le Christ
    . à décourager ceux qui, au Vatican, se poussent aux premières places ;
    . à encourager les évêques et les prêtres
    dont la vocation est de choisir les dernières places ;
    . à stimuler les chrétiens dans leur joie
    de fréquenter tous ceux qui n’ont rien à leur rendre.
    Seigneur Jésus,
    tu sais mieux que nous l’ardeur et la fatigue de notre pape :
    nos prières te le confient.

 

  1. Seigneur Jésus,
    tes paroles sont exigeantes et douces tout à la fois
    au profit de tous ceux et celles qui nous tiennent à cœur :
    nos couples, nos familles, nos enfants, nos aînés,
    nos amis et voisins malades de corps, d’âme ou de cœur,
    et cet immense peuple terrien
    dans lequel nous sommes immergés quotidiennement.
    Reste avec nous sur nos routes d’espérance.

 

  1.   Dieudonné

Le plan de table

Dimanche 28 aout 2016. Le plan de table. (Lc 14).

Vous avez entendu l’évangile : nous sommes au chapitre 14 de l’évangile de Luc. La scène se passe « dans la maison d’un chef des pharisiens ». « Ces derniers l’observaient » ajoute St Luc…

Un homme malade se présente devant Jésus.  Il est facile d’imaginer les regards qui se fixent sur lui pour voir ce qu’il va faire. Va-t-il guérir cet homme alors que c’est le Shabbat ?

En pressentant bien ce qu’il y a dans leur cœur, Jésus demande :  « Est-il permis de guérir quelqu’un un jour de Shabbat ? ». Personne n’ose répondre. Alors Jésus guérit cet homme.

Il leur pose peu après une question encore plus incisive : « Si votre fils ou votre bœuf venait à tomber dans un puits un jour de sabbat, que feriez-vous ? » Encore une fois, ils préférèrent ne rien dire…

Arrive alors le récit que nous venons d’entendre. Après avoir montré que l’observance de la Loi n’exclue pas la compassion, il aborde un autre sujet tout aussi délicat : la question du fol orgueil qui les anime et de notre juste place dans l’univers. Parce que c’est bien la grande question : à la table de la vie, à la table de nos communautés humaines, comme à la table du cœur de Dieu, quelle est notre juste place ?

Y aurait-il un « plan de table » comme on peut en voir aujourd’hui, surtout lors des mariages ? Ce plan si compliqué à faire pour que tiennent tous ensemble, autour d’une même table, des gens qui ne s’apprécient pas trop ?  Où placer la tante Simone ?  Comment faire pour ne pas vexer le grand-oncle Jean, et j’en passe. Qui mettre à côté de qui pour ne froisser personne ?

Y aurait-il à la table de la vie comme à la table du Père des règles de préséance, des conventions à observer ? Nos plans de tables (y compris dans l’Eglise !) deviennent tellement souvent des plans de bataille !

A l’époque de Jésus, il n’y avait pas de plans de table.

Il fallait que chacun prenne sa place. Chaque invité devait connaître son rang. Et Jésus avait Jésus avait bien repéré que les Pharisiens aimaient prendre les premières places.

En leur disant : « ne va pas t’installer à la première place, mais va te mettre à la dernière », ce serait un peu trop simple et un peu trop rapide de penser que Jésus se serait contenté de régler quelques affaires de protocoles.

« En voyant qu’ils choisissaient les premières places, raconte St Luc, Jésus leur dit cette parabole ». Avec le recul nous savons bien que quand Jésus raconte des « paraboles », ce n’est pas pour régler les petits problèmes sociaux. Nous savons bien que les paraboles ont une portée infiniment plus grande et qu’elles ont quasi toutes – pour ne pas dire toutes – quelque chose à voir avec le Royaume que le Père promet…

Ce qui veut dire que la pointe de ce récit n’est peut-être pas vraiment l’affaire des premières places à table !  Il y a sans doute dans ce récit de Jésus quelque chose d’infiniment plus profond et d’infiniment plus vital que les questions de bienséance sociale.

Ce qu’il cherche, le Christ, ce n’est sans doute pas de nous dire que la première place ne sera jamais pour nous et donc qu’il est plus sage de rester dans un petit coin bien tranquille, en pensant que c’est le meilleur moyen de gagner le ciel.

Ce qu’il cherche, Jésus, ce n’est pas à critiquer ( ce n’est pas son genre) tous ceux qui croient qu’ils sont plus importants que les autres et d’abaisser encore plus bas que terre ceux qui passent devant nous.

La question qu’il soulève, puisqu’à son époque les invités choisissent eux-mêmes leur place, c’est de savoir sur quels critères et comment nous pouvons décider par nous-mêmes que nous valons telle ou telle place ? Je me suis dit qu’il se pourrait bien que cette petite parabole que Jésus risque à la table des Pharisiens ait quelque chose à voir avec la question du « péché originel » qui marque chacune de nos vies.

Comment dire les choses ?  Ce qu’on appelle «  péché originel », c’est peut-être cette conviction qui habite l’homme depuis toujours qu’il peut décider par lui-même de ce qu’il est, de ce qu’il peut faire ou ne pas faire.

C’est peut-être avant tout un doute profond de l’homme envers son Dieu ; une intime conviction, qui a pris corps depuis les origines, que Dieu ne lui donne pas ce qu’il mérite ; et qu’il vaut mieux que ce que Dieu lui donne ; et qu’il vaut mieux, dès lors, qu’il décide de sa vie et de sa place par lui même en se passant du Bon Dieu. Oui, le péché originel, c’est peut-être un péché fondamental d’orgueil qui est à la racine de tous les autres maux de l’existence. Les uns et les autres – moi au moins, mais j’espère ne pas être le seul ! – nous en savons quelque chose !

Alors nous nous plaçons. Ou bien en nous mettant aux premiers rangs, parce que nous croyons que nous le valons bien, sans même attendre que quelqu’un vienne nous révéler ce que nous sommes. Ou bien en nous mettant à la dernière place : au risque de ne jamais offrir à nos frères et sœurs nos qualités, nos capacités, et de porter sur eux un regard d’envie et de jalousie. C’est encore de l’orgueil. Un fol orgueil.

Ce qu’on peut entendre dans cet évangile, c’est une invitation à la confiance. Et vous savez bien comme moi que ce n’est jamais gagné d’avance. Apprendre notre vie des autres, consentir à une certaine dépendance.  Ou plutôt, à une inter-dépendance. Il y a peut-être quelque chose de ça dans la vie monastique… en tout cas c’est ce que j’ai cru comprendre lors de cette retraite communautaire que nous venons de vivre. Une interdépendance qui est sans doute toute aussi vraie pour d’autres engagements de vie.

Et que cela a quelque chose à voir avec l’humilité. Cette interdépendance qui donne du liant à nos relations humaines. Apprendre des autres mais aussi attendre de Dieu qu’ils nous révèlent la juste place de notre vie, les justes choix à faire.

Mais, Dieu ! que c’est difficile de mettre nos vies au diapason d’un Autre et d’accorder nos vies à celles de nos frères…

Qu’est-ce qui fait donc que nous soyons si autonomes et si indépendants ? D’où nous vient cet attrait aussi futile pour les premières places que pour les derniers rangs ? Qu’est ce qui fait que toujours nous ayons envie de toujours tout décider par nous-mêmes sans jamais nous en remettre à quelqu’un d’autre ? C’est bien souvent que nous avons peur ! Et que la confiance en l’autre nous manque comme elle manque à l’homme depuis ses origines.

Allez, il faut bien reconnaître – j’espère que je ne suis pas seul ici –  que nous avons tout autant peur de faire confiance aux autres que de faire confiance à Dieu. Alors chacun s’invente « ses petits plans de table »…

Il faut peut-être que nous demandions au Seigneur, les uns pour les autres, de nous enseigner la place que nous avons à tenir dans le grand bal de l’obéissance, comme l’écrivait Madeleine Delbrêl. « Seigneur, enseignez-nous la place que, dans ce roman éternel amorcé entre vous et nous, tient le bal singulier de notre obéissance. Révélez-nous le grand orchestre de vos desseins, où ce que vous permettez jette des notes étranges dans la sérénité de ce que vous voulez. Apprenez-nous à revêtir chaque jour notre condition humaine comme une robe de bal, qui nous fera aimer de vous tous ses détails comme d’indispensables bijoux ».  Et à comprendre, pourrait-on ajouter, notre juste place dans l’univers.

Peut-être que cette humilité à laquelle nous sommes appelés et qui semble tenir tant de place dans la Règle de St-Benoit, c’est la réalité dans la plénitude.

Un « plan de table » digne du banquet de noces de Dieu avec l’humanité se dessine tranquillement lorsque nous nous mettons à l’écoute de nos frères, de nos sœurs, de Dieu, de l’actualité du monde, des événements que nous vivons, et de ce que la vie propose…

Si nous croyons que Dieu est présent dans cette existence là, ici et maintenant, alors nous n’avons pas d’autre choix que de nous confronter au réel de cette vie et de nous confronter à sa présence

Dans cette fidélité du quotidien, le maitre de maison nous fait remonter la salle des noces. Il le fait à partir d’où nous sommes, c’est-à-dire de pas grand chose, pour nous donner près de lui, notre juste place à la table de sa vie. Qu’importe alors qu’on soit ici ou là, ou devant ou derrière. Puisqu’il nous a pris par la main et que nous sommes en lui.

Ce qui importe, ce n’est pas d’être en haut de la table, au milieu ou en bas, mais d’avoir été pris par la main, par le Maitre de la maison.

Si nous nous aidons les uns et les autres à vivre dans la confiance, entre nous et avec Dieu alors, c’est sur, il y aura de la vie pour nous. Et sans doute pour d’autres. Et le banquet auquel nous sommes conviés ne sera plus un champ de luttes sur lequel chacun cherchera à vouloir plier le monde et ceux qui y vivent pour les faire servir à ses propres fins…

Mais pour cela, il reste à écouter.

Viens nous redire, Seigneur, que « l’idéal du sage, c’est une oreille qui écoute », parce que tu parles.  « Aujourd’hui, nous dis-tu, « écouterez-vous ma parole ? Ne fermez pas votre cœur. »

Jour après jour, avec une patience qui ne cessera jamais de nous déconcerter, tu nous dis qui nous sommes…

Nous n’avons pas encore tout bien compris. Continue, s’il te plait ! Nous t’en prions.

P. Raphaël Buyse

Peinture de Morandi, 1952

21e T.O. (C) 21 août 2016

Prière universelle. du dimanche 21 août 2016

1. Seigneur Jésus, depuis ton bref séjour sur notre terre,
il y a urgence pour l’humanité, grande urgence !
La parole de Vérité a été annoncée :
ouvre l’oreille de nos cœurs.
La promesse du vrai Bonheur a été offerte :
désencombre-nous de nos bagages inutiles.
Tu as allumé un feu :
brûle-nous de ton ardeur à sauver tous tes frères.

2. Nous recevons quotidiennement les informations
écrites, parlées et télévisées, des événements mondiaux.
Les regardons-nous du haut du balcon de nos hôtels de luxe,
ou sommes-nous, de cœur et d’esprit, dans la plaine et les tranchées ?
Seigneur Jésus, apprends-nous,
en famille, en société, en Eglise, en communautés chrétiennes,
à nous laisser prendre de compassion
pour les foules harassées et prostrées,
comme des brebis sans berger.
Notre prière solitaire et nos gestes fraternels
peuvent nous aider à ne pas rester « blindés ».
Oui, Jésus, aide-nous !

3. La vision de cette page d’évangile
débouche sur un horizon tous azimuts.
Voici qu’arrive de l’orient et de l’occident, du nord et du midi,
une multitude d’invités
au festin du royaume de Dieu.
Ce n’est pas nous qui les avons invités,
c’est Dieu lui-même, qui n’a pas demandé notre avis.
Ainsi ne s’agit-il pas d’avoir un grand cœur généreux
qui se plaît à donner aux autres,
encore faut-il, surtout, avoir un cœur de pauvre
qui accepte humblement de recevoir des autres.
Quelle conversion radicale tu nous demandes, Seigneur Jésus,
face à la diversité des religions, des philosophies,
des consciences personnelles, des cultures et des races !
Tourne nos regards vers tes bras largement ouverts sur ta croix
en un accueil universel.

fr. Dieudonné

Cœur de pauvre, cœur ouvert

21ème dimanche ordinaire C / 2016 (Luc 13, 22-30)

Cœur de pauvre, cœur ouvert

Jésus est de nouveau en route. Il est toujours en route. Mais cette fois la direction est indiquée : il monte à Jérusalem, et il a déjà annoncé plusieurs fois que c’est pour y subir la passion et la mort. Tout se passe désormais dans une grande urgence, et les exigences adressées à ceux qui veulent encore le suivre sont plus strictes encore, comme nous avons pu l’entendre les dimanches précédents. On comprend alors que certains se posent des questions. Tout cela est-il bien sensé ? Jésus forme, semble-t-il, un petit groupe d’élus, fanatiques, décidés à tout. Seront-ils les seule sauvés ?

On s’attendrait à ce que Jésus réponde : non ! je ne suis pas venu pour une élite, mais pour sauver tous ceux qui étaient perdus ; je donne ma vie pour la multitude… Mais ici il semble au contraire répondre : oui ! Car la porte est étroite.

Comment comprendre cela ? Pourquoi cet évangile (d’aujourd’hui) qui débouche sur un horizon tous azimuts commence-t-il par une porte étroite ? Oui, mes frères, mes sœurs, il y a des contradictions dans les évangiles. Dimanche passé déjà il était également question de ce Maître doux et humble de cœur, le Prince de la paix, qui apporte la discorde, la division et le glaive dans les familles. Il nous faut bien prendre en compte ces contradictions, et ne pas essayer de neutraliser la situation en arrondissant un peu les angles de chaque côté. Ces contradictions qui nous semblent irréductibles sont des défis à affronter en marchant et en priant.

En tout cas, quand Jésus nous dit : « Venez à ma suite ! » il ne faut pas s’attendre à trouver un chemin tout tracé. Mais en s’engageant de toutes nos forces et de toute notre intelligence à sa suite, nous voyons le paysage s’éclairer et nous comprenons par exemple que celui qui cherche résolument la paix rencontre nécessairement la contradiction et celui qui opte pour une ouverture inconditionnelle sait bien qu’on n’y arrive pas par une permissivité absolue.

Revenons donc à cette porte étroite. Si elle est étroite, ce n’est pas parce que Dieu voudrait limiter l’entrée du Royaume, en restreignant l’accès ; ce n’est pas parce qu‘il aurait déterminé un numerus clausus, 144.000, et pas plus… Certains, comme les Jansénistes avaient pensé cela, mais c’est ne pas connaître Dieu que de l’imaginer ainsi. Si elle est étroite pour nous, cette porte, c’est parce que nous sommes trop encombrés. Nous voulons entrer avec tous nos bagages. Avec toute notre histoire, nos mérites, nos péchés, nos hontes… Mais nous ne pouvons y entrer que les mains nues, et, je dirais même, tout nus, comme nous sommes entrés dans ce monde. Le Royaume est un autre monde où le Seigneur nous attend, mais nous ne pouvons en passer la porte qu’après avoir tout abandonné, dans une confiance éperdue.

La suite de cet évangile ne dit pas comment nous y prendre, sinon négativement, en précisant que même la familiarité n’est pas un laissez-passer. Nous pensons ici aux habitants de Nazareth avec qui Jésus avait joué, mangé et bu, et il avait prêché dans leur synagogue. Mais vous savez que, quand il est revenu, cela ne s’est pas si bien passé. Il n’a pas apprécié qu’ils le prenaient en quelque sorte en otage, comme leur possession. Mais ils ont dû constater que cela ne leur donnait pas de droit sur lui.

Jésus nous rappelle constamment que quand on possède trop, on ne peut plus passer par la porte qui donne accès au Royaume. Il fait ici surtout allusion à ces pharisiens fidèles qui se prévalent de leur observance irréprochable et de leurs prestations religieuses. Non ! « Allez donc apprendre ce que signifie : ‘C’est la miséricorde que je veux, non les sacrifices’ ». Le prophète Osée le disait déjà sept siècles plus tôt.

Ce qui fâche surtout Jésus, c’est la façon dont ils se séparent des autres. Le pharisiens se disent précisément les ‘séparés’. Ils ne veulent avoir aucun contact avec ceux qu’ils appellent les ‘maudits de Dieu’ : les pécheurs et les païens. Mais à eux Jésus répond : ceux qui excluent les autres s’excluent en fait eux-mêmes de la communion avec ce « Dieu qui veut que tous les hommes soient sauvés ». Ils croient qu’avec leur pureté, ils ont le droit de s’approcher familièrement de Dieu, et ils sont tout étonnés de se trouver devant une porte fermée et s’entendre dire : « Je ne vous connais pas ».

Mais laissons les pharisiens d’il y a vingt siècles et regardons nous, pour voir dans quelle mesure l’enseignement que Jésus nous adresse peut nous transformer aujourd’hui Quelle nouvelle conversion devons-nous opérer pour ne pas trouver bloquée la porte du Royaume ? Et de quoi faut-il nous désencombrer pour pouvoir passer cette porte ? Ce sont là des questions que nous devons nous poser régulièrement, chacun pour soi, et en communauté, en famille, si nous voulons rester à l’écoute de l’Évangile.

Je crois qu’une conversion à laquelle nous sommes plus particulièrement invités aujourd’hui consiste à ouvrir notre cœur tous azimuts. Les contacts sont désormais possibles avec toutes le parties du monde, et ‘en temps réel’. Mais le risque est maintenant ce que j’appellerais le ‘cosmopolitisme’, c’est-à-dire se croire partout chez soi, comme les ‘clochards du Hilton International’ dont parle Jean-Claude Guillebaud. Nous savons beaucoup de choses sur le monde actuel, mais un peu comme les pharisiens de jadis, sans vraiment être en contact. Il nous faut nous désencombrer de notre égocentrisme culturel, villageois ou familial (ou encore ecclésial), pour accueillir cordialement la diversité des personnes, des cultures et des religions. Je dis ‘cordialement’, parce qu’une connaissance objective, neutre, journalistique ne suffit pas pour passer la porte, pour entrer dans la perspective de Jésus qui « en voyant les foules fut pris de pitié pour elles, parce qu’elles étaient harassées et prostrées, comme des brebis sans berger » (Mt 9, 36). C’est dans la prière et l’action pour la justice que chacun de nous, à sa place, peut trouver la façon de réaliser cette conversion du cœur qui donne accès au Royaume. Les nouvelles que nous entendons ou voyons, les rencontres qui nous sont données en voyage peuvent n’être que des informations à enregistrer, mais elles peuvent aussi toucher notre cœur, s’il n’est pas blindé ; elles peuvent le convertir et le rendre toujours plus « doux et humble », éveillé et fort.

Aujourd’hui, en rappelant notre coresponsabilité pour l’avenir de notre planète, on évoque souvent l’image du banquet dont nous sommes tous les convives. Tous les humains sont en effet invités à s’asseoir à cette grande tablée où toutes les richesses de notre terre sont partagées. Nous nous efforçons de contribuer à ce que cela devienne toujours davantage une réalité. Et l’eucharistie que nous célébrons ici, en notre petite chapelle, ouverte sur le monde, en sera déjà une réalisation, si nous nous y engageons dans une prière intense et avec un grand désir de servir nos frères et sœurs, là où nous sommes. Oui, mes sœurs, mes frères, même dans notre milieu quotidien, aussi restreint soit-il, nous anticipons, dans l‘action de grâces, ce que nous dépeint l’évangile : « on viendra de l’orient et de l’occident, du nord et du midi, prendre place au festin dans le Royaume ».

fr. Pierre

Dessin: Étude d’un moineau en vol” Giovanni Da Udine, (1487–1564)