Être ou devenir frères. De la fratrie à la fraternité.

Être ou devenir frères. De la fratrie à la fraternité.

Être ou devenir frères.

De la fratrie à la fraternité.

Les moines reçoivent l’appellation de « frères », mais ils n’en sont pas jaloux et ils la donnent volontiers aux membres des assemblées liturgiques, en mentionnant aussi aujourd’hui les sœurs que les textes du Nouveau Testament ignoraient, tout comme d’ailleurs la langue française inclut les femmes lorsqu’elle dit « les hommes », n’ayant pas d’équivalent au Mensch allemand. Mais le mot frère reçoit un large spectre d’acceptions qu’il vaut la peine de discriminer, depuis la fraternité de sang jusqu’aux formes les plus larges et les moins signifiantes de fraternité.

Dans la Bible, dès que la fratrie apparaît au livre de la Genèse, dès que Caïn a un frère, Abel, la rivalité surgit et aboutit au fratricide, qui est la première irruption de la violence meurtrière dans le temps mythique et, en ce sens, le déclenchement du cycle infernal de la violence de toute l’Histoire, et donc le péché mythique originel. Par la suite, toutes les fratries de l’histoire des patriarches seront conflictuelles : Isaac et Ismaël, Esaü et Jacob, jusqu’à la longue et insigne histoire de Joseph avec ses frères. La fratrie est guettée par le péché tapi comme une bête à la porte de Caïn et qu’il devait dominer. La fratrie n’est pas donnée comme une fraternité. Elle ne le devient qu’au prix de longues réconciliations.

Il vaut la peine de retenir la question de Caïn : « Suis-je le gardien de mon frère ? » La question sous-entend qu’il ne l’est pas, et plus précisément encore qu’il ne veut pas l’être. Or c’est justement la condition de toute fraternité : elle ne peut être assumée que si l’on en prend soin. La fratrie devient une fraternité si chacun veille sur l’autre. C’est aussi bien la condition de toute fraternité.

Conçue comme un idéal, la fraternité n’est pas un donné. Elle est peut-être autant un désir qu’une promesse. Lorsqu’elle fut ajoutée en 1848 à la devise républicaine, elle ne pouvait avoir la même signification que la liberté et l’égalité qui font toujours l’objet de lois et de jurisprudence parce que les atteintes qu’elles peuvent subir sont aisément perçues et identifiables. La liberté se décline en toute la palette des diverses libertés qui sont définies comme des droits dont les limites peuvent faire l’objet de controverses : peut-on vraiment dire ou écrire n’importe quoi ? L’égalité est plutôt un beau principe contredit de fait par toutes les inégalités engendrées par la jungle économique. « Les hommes naissent libres et égaux en droit » selon la Déclaration des droits de l’homme de 1789, et Coluche ajoutait : « Mais certains sont plus égaux que d’autres. »

Appliquée ainsi à tous les hommes, la fraternité a un sens aussi vaste que vague. Les hommes sont frères par le simple fait d’être tous des hommes, de former ensemble l’humanité. Et c’est de la même manière que la fraternité s’appliquera à tous les groupes constitués par une même appartenance : confraternité de métiers, fraternité d’armes, fraternités religieuses. Contrairement à ce que j’écrivais plus haut de la fraternité comme idéal, ces fraternités sont un donné qui entraîne normalement une exigence : les médecins, par exemple, sont des confrères appelés à collaborer dans le respect de la spécialisation de chacun. Mais il en va de même des enseignants et de bien d’autres corps de métiers. La fraternité n’apparaît pas alors de la même manière dans tous ces groupes comme un idéal vers lequel il faut tendre : les médecins ne sont pas appelés à devenir une fraternité comme les soldats, et encore moins comme les religieux. Il y a des sortes de strates de fraternités avec des exigences et des promesses différentes.

Toutes ces acceptations de la fraternité ont en commun de relever d’appartenances communes, la plus large étant l’appartenance à l’humanité, au « genre humain », qui fonde la fraternité universelle. Mais on pourrait dire aussi qu’elles ont en commun d’être sans origine. Or, normalement, si l’on reprend le lien entre fratrie et fraternité, pour être frères il faut avoir un père et une mère. Et c’est bien ce qui est en jeu pour chaque peuple avec la notion de « patrie » et l’étonnante expression de « mère patrie » qui joint les deux figures du père et de la mère. Les grands hommes qui ont fédéré leurs peuples ont parfois reçu le titre de père de la patrie.

Une dialectique se joue alors entre les fraternités d’appartenances et la fraternité comme valeur, comme désir et promesse, comme idéal. Le passage de l’une à l’autre peut s’opérer selon la manière de répondre à la question de Caïn : suis-je ou non le gardien de mon frère ? La fraternité requiert de prendre soin de l’autre, et en ce sens nous sommes toujours en charge de la fraternité elle-même, sauf à en rester à une simple appartenance sans exigence.

Qu’en est-il alors de la fraternité dans le Nouveau Testament ? Dans les évangiles, nous trouvons dès le début des fratries : Pierre et André, Jacques et Jean. Les premiers disciples sont deux groupes de deux frères. Plus tard, on trouvera la singulière fratrie de Marthe, Marie et Lazare dont on ne sait pas bien s’ils habitaient sous le même toit mais qui seront comme fratrie les hôtes de Jésus. Dans le groupe des Douze, la fratrie ne se dissoudra pas aisément dans une fraternité : Jacques et Jean ont cherché à sauvegarder leur singularité de frères avec leurs ambitions par rapport aux autres, ce qui a suscité le trouble dans la fraternité commune.

L’enseignement de Jésus fonde la fraternité dans la filiation commune : « Vous n’avez qu’un seul Père, vous êtes tous frères » (Mt 23, 8-9). Jésus lui-même s’inscrit dans cette fraternité commune d’une manière particulière chez les plus petits : « L’un de ces petits qui sont mes frères » (Mt 25, 31-46). Toutefois ce n’est qu’à la Résurrection qu’il appelle ses disciples ses frères. Dès lors, Paul pourra l’appeler « l’aîné d’une multitude de frères » pour offrir à son Père une multitude de fils (Ro 8, 29). Ce lien peut être établi dans les deux sens : devenant fils nous devenons frères, ou bien nous sommes pris comme frères par Jésus afin de devenir fils avec lui. C’est un donné, une grâce, nous ne nous sommes pas nous-mêmes établis dans cet état, mais il nous revient d’en prendre soin pour que cette fraternité s’épanouisse.

Et dans la Règle de saint Benoît ? Le prologue donne d’emblée au lecteur ou à l’auditeur le titre de fils : « écoute, mon fils » pour l’inviter à recevoir l’enseignement d’un père. Mais cette appellation cède aussitôt la place à celle de frère. Le prologue s’adresse à des « frères très chers » (19) et dans toute la suite de la Règle les moines seront désignés comme frères : un frère, les frères. Il n’est donc nullement exagéré de dire que toute la « Règle des moines » se déploie dans le cadre de la fraternité, la caritas fraternitatis du chapitre 72. Il s’agit toujours de soutenir la fraternité et de remédier à ce qui peut la blesser.

Que va dès lors signifier cette fraternité ? Il s’agira d’abord de délicatesse respectueuse dans les paroles et les comportements. Mais plus profondément il faudra rechercher ce qui pourra favoriser une volonté de communauté, ce que nous voulons être ensemble et qui nous permettra de nous retrouver dans une connivence, une sorte de complicité dans un art de vivre cultivé par tous. Un équilibre fragile sera toujours poursuivi antre la vocation personnelle de chacun, ses charismes,  et le projet qui rassemble les frères dans une communauté qui a son histoire et sa marque propre.

Être gardien de son frère aura ainsi un double sens : veiller avec amitié au bien propre du frère, mais aussi veiller à la juste place de chacun dans le projet commun ; c’est ici, à ces deux niveaux, que pourrait intervenir la difficile et délicate correction fraternelle. Les déficiences de chacun sont toujours très vite repérées en Conseil ou dans les conversations, mais une réserve prudente empêche d’en parler franchement aux intéressés. Cette réserve peut parfois peser lourdement et laisser des situations dommageables se détériorer. Nous manquons souvent de courage et de franchise pour nous interpeller mutuellement et directement alors même que nous déplorons des habitudes néfastes. Saint Benoît recommande la prudence dans la correction « de crainte qu’en voulant trop racler la rouille, on ne brise le vase » (64, 12), mais il arrive aussi qu’on laisse la rouille s’étendre et que finalement le vase lui-même soir perdu. Or ce sont souvent des situations qu’on a laissé se dégrader qui engendrent des crises plus difficiles encore à résoudre.

Nous avons notre manière propre de répercuter la question de Caïn : « Suis-je le gardien de mon frère ? » Quand nous disons : « c’est son problème », en nous dédouanant ainsi de notre responsabilité fraternelle. On voit bien ici que la fraternité est une exigence. Nous ne pouvons pas en vanter les mérites ou en déplorer les insuffisances sans chercher à la soutenir et à la fortifier.

La fraternité est un lien. Or les liens se tissent, peuvent de desserrer ou se resserrer. Le souci de la fraternité dans la communauté consistera donc à veiller à la qualité et à l’intensité du lien. On le voit bien quand la communauté est soumise à une épreuve en elle-même ou dans l’un de ses membres : le lien se resserre alors et vérifie la force de ce qui était jusqu’alors latent : l’attachement à la communauté. Aimer la communauté, la défendre, l’honorer sont les exigences d’une appartenance qui a été voulue et demandée au moment de l’engagement. La fraternité est la marque sûre de la persévérance d’un attachement.

En ce sens, les moines portent un témoignage qui leur est propre mais qui rejoint toutes les autres persévérances dans toutes les formes de lien.

Chaque communauté a son histoire, ses réussites, ses percées nouvelles, et ses échecs, ses crises. Mais ce qui fait la spécificité du lien monastique, c’est que chaque frère s’est engagé en ce lieu non parce qu’il a choisi chacun des frères et la communauté qu’ils forment, mais parce qu’il a été conduit intérieurement à suivre le Christ et à l’aimer par-dessus tout dans ce lieu et avec ceux qui ont fait le même choix.

Le chapitre 72 de la Règle bénédictine décrit finement le lien particulier que doivent cultiver les moines : « Ils s’honoreront mutuellement avec prévenance ; ils supporteront avec une très grande patience les infirmités d’autrui, tant physiques que morales ; ils s’obéiront à l’envi ; nul ne recherchera ce qu’il juge utile pour soi, mais bien plutôt ce qui l’est pour autrui ». La barre  est placée très haut et il y faut de fait une patience « très grande » souvent mise à l’épreuve par nos agacements fréquents. Mais nous ne pouvons précisément nous en tirer que par le haut, selon la suite de ce chapitre : « Ils ne préféreront absolument rien au Christ ». C’est le compagnonnage quotidien du Christ doux et humble de cœur dans la lecture de l’évangile qui incline doucement nos attitudes envers nos frères.

fr. Bernard

Image: Sacrifice de Caïn et Abel ; Meurtre d’Abel et malédiction de Caïn | Plaquette d’ivoire réalisée par un artiste italien au 11ème siècle pour la cathédrale de Salerne, Musée du Louvre | Paris