JOUR DE PÂQUES 2010. LUC 24, 13-35 : LES PÈLERINS D’EMMAÜS

« Vous savez ce qui s’est passé… » 
Pierre dit cela, peu de temps après la mort de Jésus chez un officier romain qui est le premier païen devenu disciple de Jésus. Tout le monde, dans ce petit pays, connaissait l’aventure de Jésus et sa triste fin. 
Vous aussi, aujourd’hui, vous savez tout cela. Nous savons tous que Jésus a passé sa courte vie à faire du bien par tous ses actes et par les paroles inoubliables qu’il nous a laissées. Nous savons aussi qu’il a vite été éliminé et qu’il a subi une mort atroce, cloué tout nu sur une croix. Toute cette semaine, nous nous sommes souvenus de ses souffrances et de sa mort, et nous le rappelons encore en ce jour de Pâques. Il ne faut pas l’oublier, parce que c’est là qu’il nous a fait comprendre qui est le Dieu que nous cherchons, le Dieu que nous questionnons dans nos désarrois, le Dieu que nous voudrions bien aussi à notre convenance, quitte à rejeter les images que nous nous en sommes faites ou que nous avons reçues. Jésus en croix dit à la face du monde que Dieu est nu, exténué d’amour et de pardon, livré à nos libertés, Dieu innocent de notre mal et pourtant frère de nos douleurs, infiniment confiant dans la puissance de l’amour, envers et contre tout. 
« Vous savez tout ce qui s’est passé. » 
« Tu es bien le seul à ne pas savoir ce qui s’est passé », disent les deux marcheurs tout tristes au compagnon encore inconnu. S’il y en a un qui sait, c’est pourtant bien lui. Où étaient-ils, eux, pendant son procès truqué et son exécution, ces pauvres témoins regardant de loin ? Ils sont capables de dire tout ce qui fera plus tard notre Credo : Jésus, prophète puissant par ses actes et ses paroles, livré, condamné, crucifié. Ils disent même qu’ils en sont au troisième jour, mais ils s’arrêtent là. Ce troisième jour est celui de leur départ. Même le témoignage des femmes revenues du tombeau vide ne les a pas retenus. « Et nous qui espérions… » C’est maintenant au passé. Ce troisième jour est celui de la fin de leur espérance. 
Jésus les a laissé parler. Il les a même fait parler : « de quoi causiez-vous donc tout en marchant ? » Il fallait qu’ils disent tout leur parcours jusqu’à leur espérance morte. Il fallait qu’ils le lui disent, à lui, avant qu’il ne parle pour leur brûler le cœur. « Comme votre cœur est lent à croire.. »
 Voyez comme ils sont bien nos compagnons, ces deux-là. Nos cœurs sont si souvent lents à croire, et nos esprits compliqués. C’est le jour de Pâques, le troisième jour, mais croyez-vous vraiment que Jésus est ressuscité ? Croyez-vous en la résurrection de la chair ? Comment allez-vous expliquer cela à d’autres de manière intelligente et intelligible ? Car ceux qui nous tiennent des discours très intelligents ne sont pas forcément intelligibles… Notre foi est pleine de questions, qui sont légitimes parce qu’elles relèvent de notre culture, et nous devons bien sortir ces questions, comme les deux disciples, pour chercher nos réponses, et les chercher toujours dans notre travail d’interprétation des Ecritures, comme Jésus lui-même en a ouvert le sens avec eux. 
Nos propos entre nous ne sont-ils pas aussi désabusés quand il s’agit de l’Eglise ? Et cela aussi il faut le sortir, le dire. Ceux de ma génération pourraient dire : nous avions tant espéré après le Concile… Et bien d’autres pourraient dire leur trouble devant tous les scandales et les dysfonctionnements si bien médiatisés et si mal affrontés dans notre Eglise. 
« Ne fallait-il pas ? » dit Jésus aux pèlerins accablés. « Pourquoi faut-il ? » disons-nous. En vérité, nous n’en finissons jamais de réaliser que la mission du Christ s’est humainement terminée dans un lamentable échec et qu’elle a pourtant rebondi avec une poignée d’hommes craintifs et couards.
 Regardez qui nous sommes aujourd’hui, quelle belle assemblée nous formons. Le mot Eglise signifie assemblée, et non pas seulement les responsables à part. Nous sommes ici l’Eglise, des hommes et des femmes sans doute avec leurs faiblesses, mais heureux d’être là ensemble pour fêter Pâques. C’est nous qui devons donner à voir et à entendre, et pas seulement nos évêques. Si les chrétiens que nous sommes parlaient davantage, cela changerait la donne.
 Mais nous ne le ferons pas seulement par nos réactions fébriles et énervées. Il nous faut revenir au cœur de notre foi, à la personne de Jésus-Christ, reprendre toute l’Ecriture comme il nous l’a appris et comme nous le faisons chaque jour ici, pour le connaître, le reconnaître à la brûlure du cœur qui est la marque de sa présence. Alors nous pouvons dire sincèrement et joyeusement : « C’est bien vrai, le Seigneur est ressuscité », il est vivant, et il nous donne à vivre. Et nous nous émerveillons de sa présence quand nous rompons le pain en rappelant sa mort.
 Nous sommes encore conviés, comme à chaque Pâque, à renouveler notre foi en lui, à nous engager à nouveau dans son combat pour l’amour contre la haine, pour le pardon contre la vengeance, pour la bonté et la beauté contre le mal. Avec lui et avec tous les hommes et toutes les femmes de bonnes volonté, nous voulons croire en ce monde que Dieu aime et sauver l’honneur de l’humanité. L’eau de notre baptême, renouvelée ici cette nuit, va encore sceller notre foi et notre engagement pour vivre et faire vivre.

fr. Bernard

illustration: Le Souper à Emmaüs ou la Cène à Emmaüs, Le Caravage, vers 1601-1602, National GalleryLondres.

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