Va, vends, donne, viens et suis-moi…

Va, vends, donne, viens et suis-moi… Evangile de Marc, ch. 10

28è dimanche ordinaire, année B

Vous avez entendu ? Jésus était sur le point de partir.
Il venait de bénir les enfants et c’était l’heure pour lui et ses disciples de se remettre en route. Et voilà, nous raconte St Marc, qu’un homme accourt vers lui, comme saisi par une urgence, au point de tomber à genoux devant Jésus, un peu comme un sac trop lourd : il faut imaginer la scène… On dirait même qu’il n’en peut plus de vivre comme il vit. « Bon Maitre, que dois-je faire pour avoir la vie éternelle ? ».
Ce n’est pas un renseignement qu’il demande, comme on pourrait demander son chemin pour aller à Clerlande. Sa question, c’est : « Bon Maitre, que dois-je faire pour être plus vivant ? Que dois-je faire pour que ma vie ait un avenir ? ».
Et s’il appelle Jésus « Bon Maitre », c’est qu’il attend de lui une parole de sagesse.
La question de cet homme, elle porte en elle cette question portée par tant d’hommes et de femmes, et tant de communautés humaines : « Qui nous fera voir le bonheur ? » « Qu’est-ce qui va nous ouvrir un avenir ? » . Je ne sais pas si c’est votre question, en tout cas, je sais que c’est la mienne.
Pourtant, il avait bien mené sa vie, cet homme ; ça tournait : il n’avait tué personne, il n’avait pas trompé sa femme, il n’avait pas volé, il n’avait pas déblatéré sur ses voisins de palier… à peu près comme nous, quoi… Il s’était même habitué à ça, et peut être même qu’il en était fier. Il s’était installé dans l’observance de la Loi comme une souris s’installe dans son fromage. Et pendant tout un temps, ça lui avait suffi. Sa vie, elle tournait bien, mais finalement, elle tournait en rond…

Allez, disons-le, il avait « vieilli » là dedans. Disons-le : il était devenu un peu comme un « vieux garçon » comme on peut le devenir nous aussi – et je parle pour moi en premier lieu – ou comme on peut devenir une « vieille fille » ou un « vieux couple ». Vous voyez ce que je veux dire : avec ses petites habitudes, ses petits principes et ses vertus, ses petits rituels et ses petites manies, sa petite vie rangée et un peu arrangée, ou son laisser aller…
Cet homme qui vient à la rencontre de Jésus, c’est un homme un peu désenchanté.
Il y a tant d’hommes et tant de femmes qui lui ressemblent, et tant de communautés humaines aussi qui trainent comme lui leur vie, et qui « tuent le temps, comme disait Madeleine Delbrêl, avant que le temps les tue »…

Ce jour-là cependant, et ça, c’est bouleversant, cet homme se remet en route. Il est porté ce matin là par on ne sait quel sursaut, par on ne sait quel souffle. On ne sait pas – enfin si ! – on le devine : sans doute rajeuni par la Parole qui fait son œuvre, tôt ou tard, dans le cœur de celui qui cherche vraiment Dieu ; sans doute regaillardi par la Parole plus tranchante qu’un glaive, comme dit Saint Paul ; sans doute rafraichi par la Parole toujours jeune qui le laisse entrevoir ce jour-là que sa vie vaut davantage que ce qu’elle est. Ce matin là, quelque chose en lui le laisse pressentir que Jésus pourrait bien lui ouvrir un avenir et une nouvelle qualité d’existence. Plus haute.

Il faut l’imaginer, cet homme : sur le chemin, tandis qu’il court, il se met à rêver que soit ré-enchantée sa vie. Il voudrait bien que le bon Maitre lui révèle, comme on le dit dans le psaume, « la vraie mesure de ses jours »…
Ce qui est très touchant, dans le récit de Marc, c’est que Jésus, en le voyant aspirer à de la nouveauté, « se met à l’aimer ». Sans doute pas d’abord pour tout ce qu’il avait « bien » fait, sans doute pas pour ses « mérites », mais pour son désir, et pour tout le possible qu’il entrevoit en lui.

Vous n’avez pas envie, vous, de courir avec cet homme, à la rencontre de Jésus ? Oh, pas chacun pour soi pour nos petites vies, mais bras-dessus bras-dessous, parce que la sequela Christi, la « suivance » du Christ n’est pas seulement une affaire personnelle. « Lorsqu’on est appelé par le Christ et lorsqu’on dit « je viens », on va toujours en retrouver d’autres » disait Madeleine Delbrêl…
N’avez vous pas envie, vous, de courir avec cet homme à la rencontre de Jésus pour que les communautés auxquelles nous appartenons (communautés familiales, paroissiales , professionnelles ou monastiques) reçoivent de lui un nouveau souffle ?
« Seigneur que devons-nous faire pour devenir plus vivants ? »

Comment ne pas penser si nous courons ensemble vers lui, que le Seigneur porte sur nous, nos familles, nos communautés humaines et notre assemblée de Clerlande le même regard qu’il portait sur cet homme de l’évangile de Marc ? Un regard qui aime. Un regard qui croit en l’avenir. Un regard qui espère tous les possibles…

La suite du texte, vous l’avez entendu. « Une seule chose te manque », lui dit Jésus, « va, vends, donne et puis viens, suis-moi ».
C’est clair : la vie ne se reçoit que dans un mouvement de nos êtres personnels et communautaires. Pour qu’un avenir se dessine, pour que la vie grandisse, il faut se mettre en marche. Chacun sait bien que l’âge n’est pas une question. On peut être très âgé sans être pour autant vieux. Mais à 20 ans, on peut marcher comme des vieillards. « L’Eglise est lourde du pas de ceux qui ne partent pas ».

Va, dit Jésus, et puis vends ce que tu as. Mais là, c’est bien plus rude, il faut l’avouer. La Parole est cependant très claire: il n’y a pas de vie, pas d’avenir pour ceux qui mettent leur cœur dans leurs richesses.
Vendre. Si ce n’était qu’une question d’argent ou de biens matériels, ce serait encore facile. Mais il y a tellement de choses qui sont devenues au fil du temps, dans nos vies personnelles et dans nos communautés, des richesses qui alourdissent notre disponibilité aux appels de l’Esprit : des habitudes qui nous jouent de bien vilains tours, des services qui sont devenus nos petites affaires, des savoirs qui sont devenus des refuges, des façons d’être, des façons de faire, des pédagogies de toutes sortes qui sont devenues des diktats, des désirs légitimes d’autonomie qui sont devenus des égoïsmes, des tranquillités que nous consentons aux autres pour ne pas être gênés dans les nôtres, des quant-à-soi qui empêchent de véritables rencontres, et même des pauvretés que nous tenons jalousement comme des richesses. Elles nous dérobent, comme on le chantait ce matin, à l’Esprit qui régénère…
Ces richesses là, qui nous empêchent d’avancer, de bouger, d’être plus légers et d’être plus joyeux, dans nos familles, dans tous les lieux où nous vivons, ou dans le réseau de Clerlande, il faut les repérer. Et il y en a, nous le savons bien, qui se cachent insidieusement dans les interstices de nos pauvretés… ça c’est subtil…
Va, dit Jésus, vends, et puis donne. Il ne s’agit pas seulement de les repérer, d’en fixer le prix, de mesurer ce qui nous empêche d’avancer, mais de lâcher, de larguer, d’abandonner, d’offrir, de se dessaisir, de remettre… Et là, ça coince.
Mystérieux cœur de l’homme qui sent bien que la vie c’est de donner mais qui a tant de misère à ouvrir les mains. Mystérieux cœur de l’homme qui sent bien que la vie vient à sa rencontre mais qui a tant de peine à ne pas reculer…

Et puis il y a le « viens, suis moi… » . Parce que c’est d’abord ça, notre aventure de la foi. Notre seule raison d’être ici c’est ce désir communautaire le suivre le Seigneur et d’être, par Lui, donné à ce monde qu’il aime. Et d’être – ensemble – une parabole lisible et crédible, mieux que cela, une trace – de Lui.
« Viens, suis-moi ».
Autrement dit : entre dans mon histoire et dans mon rêve. Je viens créer du neuf dans la vie de celui que j’appelle.

La suite du récit de l’évangile, vous la connaissez aussi. « A ces mots, il devient sombre et s’en alla tout triste, car il avait de grands biens… ». L’histoire ne le dit pas, mais j’aime imaginer qu’il n’est pas parti bien loin. Il a du, tout simplement, rentrer dans les rangs, se garer, se ranger… J’aime bien imaginer que, touché par le regard de Jésus, il est resté pas loin, un peu comme on peut se cacher derrière un pilier. Et que Jésus l’a vu. Et qu’il a continué à croire en lui…
Quasiment juste après cette rencontre, qui nous est racontée également dans l’évangile de Luc, Jésus invente l’histoire des ouvriers de la onzième heure. C’est une lecture qui n’engage que moi, mais j’ai envie de croire que c’est pour cet homme là qu’il l’a imaginée.

Toi, Jésus, frère impatient de nous livrer ensemble aux hommes et aux femmes de ce temps,
toi qui peux transformer en nomades les hommes et les femmes assis que nous sommes,
ne tarde pas à nous entrainer et nous maintenir dans ton souffle.
Arrache-nous.
Ne te résigne pas à nos fragiles courages de la onzième heure…
Viens réveiller nos vies au bois dormant.
Fais que les nuits de nos temps se changent en lumière.
Fais que nous n’allions plus sans feu ni lieu
puisque nous savons bien que depuis le matin de Pâques, tu nous accompagnes.
S’il te plait, entraine nous dans ton rêve pour notre humanité.
Ici et maintenant, chacun et ensemble, entraine-nous.
Nous étions morts.
Et tu nous veux vivants

* Evangile de Marc, ch. 10

P. Raphael Buyse

illustration: eau-forte de Rembrandt, La Pièce aux cent florins, vers 1649

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