Perdre sa vie, la sauver. Dimanche 19 juin 2016

Perdre sa vie, la sauver. Dimanche 19 juin 2016

Homélie du dimanche 19 juin 2016

Perdre sa vie, la sauver.

Le christianisme, hélas, les yeux ouverts nous le savons, a fait commerce de la perdition et engrangé dans ses officines de nombreux bénéfices. En cela même, il a failli tant de fois se perdre et n’a retrouvé sa mise de départ que par un lien vital avec son fondateur. Lui n’a pensé la perte qu’en fonction du gain et s’il parle de vie gâchée, à la dérive, en catastrophe, c’est toujours sur le chemin des reconversions salutaires. Plus que quiconque aimant la vie et sa foisonnante simplicité, il n’a jamais médit du monde ni semé du poison au jardin des merveilles. La vie est si belle qu’il lui faut un écrin de droiture, de pur assentiment. Jamais il n’a trouvé plaisir à dénoncer, à rabaisser, à se plaindre, à maudire. Mais vivre selon Jésus n’est point l’œuvre ou la valeur suprême puisque son sacrifice lui tresse une couronne. Fascinés par le sang, tels oublient les lauriers. Ils appuient sur le mal quand Christ nous en décharge. Il veut l’homme léger parmi ses pesanteurs. Il a subi l’insupportable, la surcharge de la croix, afin que nul ne soit pour toujours accablé. Plongé dans la noirceur humaine, il a entrebâillé la porte du salut. On ne le voit nullement hanté par l’image d’une chute première qui vouerait l’homme à l’impuissance. Sachant l’homme friable, il s’oppose à toute désintégration. Proche des êtres faillibles, il devient le prophète de leur relèvement. Cette espérance a causé sa perte car le pouvoir religieux n’accepte pas qu’on puisse ignorer ses offres de service. Celui qui rend capable d’en sortir par soi-même détend le ressort de la religion ; il s’en fait l’ennemi, il doit donc disparaître. La religion proclame : « Reconnaissez que vous êtes mauvais, je me charge du reste ». Jésus murmure : « Oui, tu as commis le mal ; viens, je te montrerai la voie de la bonté. Viens et vois et puis va, avance par toi-même. Tu n’as pas besoin de moi, tu peux m’aimer si tu le désires ». Deux univers s’affrontent, contigus, étrangers. Dans le monde de la religion, on est vite oppressé ; dans le monde du Christ, on respire à l’air libre. Si on veut, on sauve son âme qui est la respiration d’un corps. On reçoit le souffle nouveau.

Ce préambule dans le commentaire de l’évangile du jour (Lc 9, 18-24) pourrait aussi bien en être la conclusion. En effet, après s’être adressé à ses disciples à un moment particulier de leur commune aventure, Jésus, nous dit St Luc, parle à tous, élargit le propos de sorte que nous sommes nous aussi impliqués. La finale du passage lu ce dimanche rejoint l’Eglise au milieu des nations, l’Eglise annonçant à tous la bonne nouvelle d’un salut et répercutant des paroles que Jésus est censé avoir prononcées. Il eût été plus juste d’ailleurs d’écrire : « Fidèles à l’enseignement et à la vie de notre Seigneur, nous vous déclarons : Celui qui veut marcher à sa suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix chaque jour et qu’il le suive, etc. ». Il est quasi impossible, en effet, que Jésus ait demandé aux candidats-disciples qu’ils prennent leur croix chaque jour. Mais peu importe ! Ce qui compte ici, avant la maxime conclusive dont j’ai cherché à vous transmettre le sens, c’est que Jésus nous est donné en exemple.
Perdre sa vie et la sauver, c’est ce que Jésus a fait de manière éminente, bouleversante. S’il invite à mettre en œuvre en toute liberté son message, il ose également se présenter comme une voie de salut. Il ne le fait pas par orgueil mais parce qu’il se veut fidèle à l’Esprit qui l’habite et qu’il aime ceux à qui il s’adresse. « Il donne ce qu’il ordonne » écrivait Jean Calvin. Il fait plus, il se donne, il se livre. Telle est une des significations majeures de la Croix. A la croix seulement, débouchant sur un relèvement d’entre les morts, nous saisissons entièrement l’identité du Christ. Il ne suffit pas de répondre comme Pierre : « Tu es le Messie de Dieu » ; il faut encore découvrir comment il le devient. La passion du Christ nous dévoile son être. « Dans mon commencement est ma fin et dans ma fin mon commencement » : ce mot du poète anglais Thomas S. Eliot s’applique étroitement à la vie de Jésus. Dès le début de son ministère, il était clair que sa sollicitude pour les siens et pour les hommes perdus, malades, exclus, enfoncés dans le mal ou le malheur, irait jusqu’au sacrifice de sa propre existence. Après sa mort – au moment même, c’était la débandade – la relecture de ce qui s’était passé depuis les jours glorieux de Galilée a permis aux premiers chrétiens de donner raison à Celui qui n’a cessé de faire le bien et de manifester ainsi qu’il était bien l’Envoyé de Dieu, d’un Dieu qui veut que tous parviennent au salut, et non seulement un prophète puissant en actes et en paroles, un faiseur de miracles, un orateur de première classe. La Passion de Jésus dévoile ce qui était dès le commencement : la percée fulgurante d’un amour à corps perdu, dans un homme qui paraît concentrer en lui, dans sa chair même, toute la puissance d’aimer, cette puissance qui signale et incarne l’humanité véritable.

On dira peut-être : « Qui prend Jésus pour modèle, comme un paradigme de l’existence humaine accomplie, ne le pourra qu’en étant déjà convaincu de la vérité et du bienfait d’une telle conduite ». Il est possible, en effet, que certains découvrent ailleurs que dans les Evangiles le secret d’un amour total, salutaire pour qui en fait l’expérience, salvifique pour ceux qui en bénéficient. Cependant, nous avons besoin d’une parole incisive qui nous presse de devenir enfin nous-mêmes, de recueillir le meilleur de ce que nous avons reçu ; nous avons besoin d’une parole qui nous sorte de notre torpeur, qui nous éloigne du faux brillant de l’égocentrisme. L’égocentrisme, avec tous ses masques, a toujours brillé de mille feux mais, nous le savons parfois trop tard, l’éclat d’une vie soucieuse uniquement d’elle-même pâlit dans les hôpitaux et les prisons et blêmit dans la mort – un cadavre ne rayonne pas. Les mille feux de l’égocentrisme, acclamés toujours et partout, préférés à la vie terne et minuscule, finalement ne laissent que cendres. « A quoi sert à l’homme de gagner l’univers, dans les affaires, sur les écrans ou ailleurs, s’il vient à perdre son âme, à cesser de respirer – ce qui ne manque pas de se produire tôt ou tard ? » Un enfant, sait bien qu’il en est ainsi ; l’adulte le sait aussi mais veut l’oublier et préfère sa perte, la catastrophe finale, à la vérité d’un parcours. Or, c’est maintenant qu’il importe de sauver sa vie, de transformer d’avance sa mort en victoire. Il y a des conversions in extremis mais il serait bien imprudent de tabler sur les dernières chances tout en narguant dans le temps présent le péril qui menace l’être humain lorsqu’il tient autrui à l’écart pour se consacrer à son propre développement, à un épanouissement en vase clos, ou lorsqu’il utilise les autres en produisant des semblants d’amour, en s’intéressant à eux tant qu’ils lui semblent dignes d’intérêt pour s’en détacher quand leur présence menace son bien-être, sa tranquillité, quand elle jette une lumière trop crue sur la vanité de ses entreprises.
Oui, nous avons besoin d’une parole qui nous entraîne, nous stimule chaque matin comme au creux des nuits. Nous avons besoin de la Parole faite chair, de la personne du Verbe fait chair car tout se joue dans l’épaisseur de la chair. On ne sauve pas sa vie seulement par de bonnes pensées ; par de bons sentiments. C’est notre manière d’être qui doit être convertie et cela prend du temps ; c’est une tâche ardue.
Jésus qui sait ce qu’il y a dans l’homme connaît donc les difficultés d’une conversion salutaire. C’est pourquoi il ne montre pas de sévérité devant les atermoiements, les chutes et le rechutes. Il mange avec les pécheurs, et cela lui est vivement reproché. Pour les hommes sans pitié, il est implacable. Pour eux seulement.
Sauver sa vie. Que l’Esprit au fond des cœurs nous donne le goût d’une telle vocation ! Il ne s’agit pas de sauver sa peau, son enveloppe passagère mais de donner tout son poids à l’amour qui reste trop souvent une puissance inemployée. « Mon poids, c’est mon amour » écrivait saint Augustin. Ne cherchons pas ailleurs que là notre consistance car le prix de la vie humaine est celui d’un amour qui est prêt à aller jusqu’au bout.
« Il les aima jusqu’à la fin », lui le Grand vivant.

fr. Jean-Yves

Image: Benoit Mercier, Simon de Cyrène aide Jésus à porter sa croix, église Saint-Pierre, Broons, 2012

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