Heureux moissonneurs

Heureux moissonneurs

Homélie du dimanche 3 juilet 2016

Heureux moissonneurs.

Luc (10, 1-20) est le seul à parler des 72 disciples que Jésus envoie, un nombre symbolique indiquant sans doute l’ensemble des nations. C’est donc un texte qu’il faut lire dans la perspective de la mission universelle, déjà bien avancée au moment où cet évangile est écrit, et qui se poursuit jusqu’à nous. Que nous dit-il donc aujourd’hui pour la mission qui doit être la nôtre encore?

Jésus les envoie deux par deux. Saint Augustin dit qu’ils peuvent ainsi témoigner de leur amour mutuel. Personne ne devrait donc se croire investi d’une mission personnelle individuelle. Or c’est souvent le cas quand on est convaincu d’avoir un charisme propre et une vocation particulière qui seront imposés à la communauté au lieu d’être vérifiés et soutenus par elle. Les projets trop personnels, trop peu référés à la communauté, sont sources de crises difficiles à résoudre.

D’ailleurs le souci de se référer aux autres s’accorde bien avec les dispositions du missionnaire décrites par Luc: il ne doit rien emporter, partir sans équipement, sans rien qui garantisse sa sécurité: argent, sac, sandales. C’est un missionnaire aux pieds nus et aux mains ouvertes. Et c’est une bien bonne nouvelle pour nous parce que nous avons souvent le sentiment de ne pas avoir les connaissances suffisantes ni même l’assurance qui nous permettraient d’aller vers les autres résolument. Voilà: moins on a d’équipement et plus on est apte à la mission. Il faut donc y aller. L’annonce de l’évangile au monde aujourd’hui dépend de chacun de nous. Personne n’en est exempté.

Et en quoi consiste cette annonce? C’est merveilleusement simple: il faut aller chez les autres, entrer dans leurs maisons, faire l’expérience d’être reçus chez eux. Nous ne savons plus bien le faire spontanément parce que nos habitudes et nos conventions ne le permettent pas: nous allons chez les autres quand nous sommes invités. Jésus, lui, s’invite sans problème, et il nous appelle à faire comme lui. Ce que nous faisons d’ailleurs volontiers quand il s’agit de visiter les malades ou les personnes isolées.

Et nous allons dire quoi aux autres? Leur apporter un peu de paix: Paix à cette maison! C’est un bien précieux en ces temps de crises, de conflits, de peurs les uns des autres. Je viens chez vous pour goûter un peu de paix, pour sauver un coin d’amitié paisible, et ce n’est pas rien.

Mais Jésus parle aussi de moissonner. C’est encore un beau message. Nous pensons souvent spontanément que nous sommes des semeurs: nous semons nos chères valeurs dans l’éducation de nos enfants, dans nos voisinages et nos rencontres. Arrêtons donc un peu de vouloir toujours semer. Le semeur, c’est Dieu, et il sème partout avec la même prodigalité que la nature qui répand ses fruits et ses graines à profusion, dans les épines et les cailloux autant que sur de bonnes terres. Dieu sème inlassablement. Á nous, il demande de moissonner, et c’est merveilleux. Allez à vos occupations professionnelles et à toutes vos rencontres comme des moissonneurs: regardez et recueillez tous les beaux fruits que l’humanité porte partout. Ne regardez jamais les crises et les conflits du monde sans voir la bonté, toutes les solidarités, tous les artisans de paix qui fleurissent dans les pires catastrophes. Soyons de joyeux moissonneurs rendant grâce à Dieu pour tout ce qu’il a semé et que son Esprit a fait croître.

Nous pouvons alors bien recevoir l’invitation d’Isaïe: «Réjouissez-vous! Exultez! Soyez pleins d’allégresse!» Vous vous rendez compte: le monde où vivait Isaïe était aussi secoué et incertain que le nôtre, et le prophète parlait d’allégresse. Regardons bien autour de nous encore une fois: c’est l’été, même si nous le trouvons un peu trop mouillé. C’est le temps des réjouissances, des fêtes familiales, des vacances, des découvertes. N’allons pas bouder toutes ces joies parce que le monde va mal. Et si plusieurs parmi nous sont dans l’épreuve, nous saurons les soutenir en leur offrant aussi notre sourire. Il faut toujours sauver la joie, cette joie imprenable promise par Jésus.

Car enfin, si nous luttons courageusement dans toutes nos épreuves, dans la maladie, le vieillissement, les crises de toutes sortes, c’est pour essayer à toutes forces d’en sortir, ou du moins de tenir le plus possible jusqu’au bout. Et nous nous soutiendrons d’autant mieux mutuellement que nous garderons au cœur la joie secrète qui nous vient de Dieu. Jésus a livré sa parole pour que sa joie soit en nous et que nous soyons comblés de joie.

Fr. Bernard

Illustration: Jean-François Millet, Les Glaneuses, 1857

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