Le plan de table

Le plan de table

Dimanche 28 aout 2016. Le plan de table. (Lc 14).

Vous avez entendu l’évangile : nous sommes au chapitre 14 de l’évangile de Luc. La scène se passe « dans la maison d’un chef des pharisiens ». « Ces derniers l’observaient » ajoute St Luc…

Un homme malade se présente devant Jésus.  Il est facile d’imaginer les regards qui se fixent sur lui pour voir ce qu’il va faire. Va-t-il guérir cet homme alors que c’est le Shabbat ?

En pressentant bien ce qu’il y a dans leur cœur, Jésus demande :  « Est-il permis de guérir quelqu’un un jour de Shabbat ? ». Personne n’ose répondre. Alors Jésus guérit cet homme.

Il leur pose peu après une question encore plus incisive : « Si votre fils ou votre bœuf venait à tomber dans un puits un jour de sabbat, que feriez-vous ? » Encore une fois, ils préférèrent ne rien dire…

Arrive alors le récit que nous venons d’entendre. Après avoir montré que l’observance de la Loi n’exclue pas la compassion, il aborde un autre sujet tout aussi délicat : la question du fol orgueil qui les anime et de notre juste place dans l’univers. Parce que c’est bien la grande question : à la table de la vie, à la table de nos communautés humaines, comme à la table du cœur de Dieu, quelle est notre juste place ?

Y aurait-il un « plan de table » comme on peut en voir aujourd’hui, surtout lors des mariages ? Ce plan si compliqué à faire pour que tiennent tous ensemble, autour d’une même table, des gens qui ne s’apprécient pas trop ?  Où placer la tante Simone ?  Comment faire pour ne pas vexer le grand-oncle Jean, et j’en passe. Qui mettre à côté de qui pour ne froisser personne ?

Y aurait-il à la table de la vie comme à la table du Père des règles de préséance, des conventions à observer ? Nos plans de tables (y compris dans l’Eglise !) deviennent tellement souvent des plans de bataille !

A l’époque de Jésus, il n’y avait pas de plans de table.

Il fallait que chacun prenne sa place. Chaque invité devait connaître son rang. Et Jésus avait Jésus avait bien repéré que les Pharisiens aimaient prendre les premières places.

En leur disant : « ne va pas t’installer à la première place, mais va te mettre à la dernière », ce serait un peu trop simple et un peu trop rapide de penser que Jésus se serait contenté de régler quelques affaires de protocoles.

« En voyant qu’ils choisissaient les premières places, raconte St Luc, Jésus leur dit cette parabole ». Avec le recul nous savons bien que quand Jésus raconte des « paraboles », ce n’est pas pour régler les petits problèmes sociaux. Nous savons bien que les paraboles ont une portée infiniment plus grande et qu’elles ont quasi toutes – pour ne pas dire toutes – quelque chose à voir avec le Royaume que le Père promet…

Ce qui veut dire que la pointe de ce récit n’est peut-être pas vraiment l’affaire des premières places à table !  Il y a sans doute dans ce récit de Jésus quelque chose d’infiniment plus profond et d’infiniment plus vital que les questions de bienséance sociale.

Ce qu’il cherche, le Christ, ce n’est sans doute pas de nous dire que la première place ne sera jamais pour nous et donc qu’il est plus sage de rester dans un petit coin bien tranquille, en pensant que c’est le meilleur moyen de gagner le ciel.

Ce qu’il cherche, Jésus, ce n’est pas à critiquer ( ce n’est pas son genre) tous ceux qui croient qu’ils sont plus importants que les autres et d’abaisser encore plus bas que terre ceux qui passent devant nous.

La question qu’il soulève, puisqu’à son époque les invités choisissent eux-mêmes leur place, c’est de savoir sur quels critères et comment nous pouvons décider par nous-mêmes que nous valons telle ou telle place ? Je me suis dit qu’il se pourrait bien que cette petite parabole que Jésus risque à la table des Pharisiens ait quelque chose à voir avec la question du « péché originel » qui marque chacune de nos vies.

Comment dire les choses ?  Ce qu’on appelle «  péché originel », c’est peut-être cette conviction qui habite l’homme depuis toujours qu’il peut décider par lui-même de ce qu’il est, de ce qu’il peut faire ou ne pas faire.

C’est peut-être avant tout un doute profond de l’homme envers son Dieu ; une intime conviction, qui a pris corps depuis les origines, que Dieu ne lui donne pas ce qu’il mérite ; et qu’il vaut mieux que ce que Dieu lui donne ; et qu’il vaut mieux, dès lors, qu’il décide de sa vie et de sa place par lui même en se passant du Bon Dieu. Oui, le péché originel, c’est peut-être un péché fondamental d’orgueil qui est à la racine de tous les autres maux de l’existence. Les uns et les autres – moi au moins, mais j’espère ne pas être le seul ! – nous en savons quelque chose !

Alors nous nous plaçons. Ou bien en nous mettant aux premiers rangs, parce que nous croyons que nous le valons bien, sans même attendre que quelqu’un vienne nous révéler ce que nous sommes. Ou bien en nous mettant à la dernière place : au risque de ne jamais offrir à nos frères et sœurs nos qualités, nos capacités, et de porter sur eux un regard d’envie et de jalousie. C’est encore de l’orgueil. Un fol orgueil.

Ce qu’on peut entendre dans cet évangile, c’est une invitation à la confiance. Et vous savez bien comme moi que ce n’est jamais gagné d’avance. Apprendre notre vie des autres, consentir à une certaine dépendance.  Ou plutôt, à une inter-dépendance. Il y a peut-être quelque chose de ça dans la vie monastique… en tout cas c’est ce que j’ai cru comprendre lors de cette retraite communautaire que nous venons de vivre. Une interdépendance qui est sans doute toute aussi vraie pour d’autres engagements de vie.

Et que cela a quelque chose à voir avec l’humilité. Cette interdépendance qui donne du liant à nos relations humaines. Apprendre des autres mais aussi attendre de Dieu qu’ils nous révèlent la juste place de notre vie, les justes choix à faire.

Mais, Dieu ! que c’est difficile de mettre nos vies au diapason d’un Autre et d’accorder nos vies à celles de nos frères…

Qu’est-ce qui fait donc que nous soyons si autonomes et si indépendants ? D’où nous vient cet attrait aussi futile pour les premières places que pour les derniers rangs ? Qu’est ce qui fait que toujours nous ayons envie de toujours tout décider par nous-mêmes sans jamais nous en remettre à quelqu’un d’autre ? C’est bien souvent que nous avons peur ! Et que la confiance en l’autre nous manque comme elle manque à l’homme depuis ses origines.

Allez, il faut bien reconnaître – j’espère que je ne suis pas seul ici –  que nous avons tout autant peur de faire confiance aux autres que de faire confiance à Dieu. Alors chacun s’invente « ses petits plans de table »…

Il faut peut-être que nous demandions au Seigneur, les uns pour les autres, de nous enseigner la place que nous avons à tenir dans le grand bal de l’obéissance, comme l’écrivait Madeleine Delbrêl. « Seigneur, enseignez-nous la place que, dans ce roman éternel amorcé entre vous et nous, tient le bal singulier de notre obéissance. Révélez-nous le grand orchestre de vos desseins, où ce que vous permettez jette des notes étranges dans la sérénité de ce que vous voulez. Apprenez-nous à revêtir chaque jour notre condition humaine comme une robe de bal, qui nous fera aimer de vous tous ses détails comme d’indispensables bijoux ».  Et à comprendre, pourrait-on ajouter, notre juste place dans l’univers.

Peut-être que cette humilité à laquelle nous sommes appelés et qui semble tenir tant de place dans la Règle de St-Benoit, c’est la réalité dans la plénitude.

Un « plan de table » digne du banquet de noces de Dieu avec l’humanité se dessine tranquillement lorsque nous nous mettons à l’écoute de nos frères, de nos sœurs, de Dieu, de l’actualité du monde, des événements que nous vivons, et de ce que la vie propose…

Si nous croyons que Dieu est présent dans cette existence là, ici et maintenant, alors nous n’avons pas d’autre choix que de nous confronter au réel de cette vie et de nous confronter à sa présence

Dans cette fidélité du quotidien, le maitre de maison nous fait remonter la salle des noces. Il le fait à partir d’où nous sommes, c’est-à-dire de pas grand chose, pour nous donner près de lui, notre juste place à la table de sa vie. Qu’importe alors qu’on soit ici ou là, ou devant ou derrière. Puisqu’il nous a pris par la main et que nous sommes en lui.

Ce qui importe, ce n’est pas d’être en haut de la table, au milieu ou en bas, mais d’avoir été pris par la main, par le Maitre de la maison.

Si nous nous aidons les uns et les autres à vivre dans la confiance, entre nous et avec Dieu alors, c’est sur, il y aura de la vie pour nous. Et sans doute pour d’autres. Et le banquet auquel nous sommes conviés ne sera plus un champ de luttes sur lequel chacun cherchera à vouloir plier le monde et ceux qui y vivent pour les faire servir à ses propres fins…

Mais pour cela, il reste à écouter.

Viens nous redire, Seigneur, que « l’idéal du sage, c’est une oreille qui écoute », parce que tu parles.  « Aujourd’hui, nous dis-tu, « écouterez-vous ma parole ? Ne fermez pas votre cœur. »

Jour après jour, avec une patience qui ne cessera jamais de nous déconcerter, tu nous dis qui nous sommes…

Nous n’avons pas encore tout bien compris. Continue, s’il te plait ! Nous t’en prions.

P. Raphaël Buyse

Peinture de Morandi, 1952

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