Messe de Noël du 25/12/2016

Noël 2016

Prologue de saint Jean

Messe de Noël du dimanche 25 décembre 2016

P our célébrer dignement le jour de Noël, la liturgie nous propose les textes les plus solennels et le plus explicites : « Au commencement le Verbe était… » L’évangéliste a repris les premiers mots de la Bible : « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre… », car le Christ est en Dieu, dès avant la création. Et plus loin : « Le Verbe s’est fait chair ; il a dressé sa tente parmi nous », comme jadis le Seigneur résidait dans la tente de la rencontre avec son peuple. L’essentiel de la nature du Christ est ainsi évoqué en ces quelques lignes du prologue.

Mais nous ne sommes pas venus ici pour célébrer un dogme ; nous nous somme rassemblés dans cette chapelle pour accueillir dans notre vie concrète la présence de Dieu, la paix promise. Durant cette nuit nous avons déjà pu goûter à cette paix et nous avons été invités à la répandre autour de nous.
Mais revenons à ce prologue de Jean. En le méditant nous comprenons qu’il est bien sûr une révélation essentielle sur le Fils de Dieu, mais nous voyons qu’il est bien plus encore une invitation. Il est une annonce, oui, mais plus encore un appel. L’évangéliste veut en effet nous introduire dans une nouvelle relation avec le Christ. C’est le but de tout son évangile. [Il fait exactement ce qu’a fait l’apôtre André, comme il est raconté plus loin dans ce même premier chapitre celui-ci a reconnu en Jésus le Messie attendu et il s’est empressé d’aller trouver son frère pour l’ « amener à Jésus », pour qu’il le découvre à son tour. Ici aussi l’évangéliste nous dit en substance : « Surtout ne manquer pas la chance de cette rencontre ! ».] En fait ce prologue est d’abord le partage de son expérience de foi, d’accueil.
Or vous avez noté qu’il y est d’abord question de non-accueil. Par trois fois l’évangéliste remarque que « les ténèbres ne l’ont pas reçu » ; « le monde ne l’a pas reconnu » ; « il est venu chez les siens, et les siens ne l’on pas reçu ». Déjà dans le récit de la naissance de Jésus l’évangéliste Luc notait qu’il n’y avait pas de place pour ses parents à l’hôtellerie, — et ce n’est pas une remarque anecdotique. Les évangiles signalent souvent comment Jésus a été plus ou moins bien reçu, et que tant de personnes ont manqué l’occasion de l’accueillir et de recevoir ainsi « grâce sur grâce » ! En contraste, dans la suite de ce prologue, l’évangéliste Jean énumère ce que reçoivent ceux qui accueillent Jésus dans la foi : ils seront appelés enfants de Dieu, ils verront la gloire du Verbe fait chair, ils recevront la plénitude de la grâce et auront accès auprès du Père. L’intention de ce prologue est donc tout à fait claire : il veut presser le lecteur à accueillir le Christ dans sa vie, en vivant selon l’Évangile, tel qu’il le raconte par la suite.
C’est pourquoi il insiste : il dépend de nous que Dieu puisse venir chez nous. Sans notre assentiment le plan de Dieu ne peut pas se réaliser. Il faut que le Verbe trouve un lieu où « venir habiter parmi nous ». Ici encore l’évangéliste Luc avait exprimé la même chose à sa façon : sans le consentement de la Vierge Marie à l’Annonciation rien n’aurait pu commencer. Pas d’incarnation de Dieu sans notre collaboration. Oui ! Il nous faut « aider Dieu » à réaliser son œuvre chez nous.
Si donc nous ne voulons pas nous limiter à célébrer un évènement du passé, réalisé une fois pour toute à Bethlehem de Judée, au temps de l’empereur Auguste, si nous voulons mettre en œuvre cet accueil et, comme sainte Élisabeth de la Trinité, offrir au Fils « une incarnation de surcroît », cela nous engage à beaucoup plus. Je pense ici aussi à ce fameux petit texte d’Angelus Silesius, un poète allemand du XVIIème siècle qui disait : « Il m’importe peu que Jésus soit né à Bethlehem, et même mille fois, s’il n’est pas né en moi ».
Mes frères, mes sœurs, il me semble que, pour entrer aujourd’hui dans le mouvement de Noël, il nous faut accueillir en nous l’enfant-Dieu. Concrètement cela ne signifie rien d’autre qu’accueillir nos frères et sœurs, mais les accueillir enfin pleinement. Pas seulement par charité, dans la mesure où ils ont besoin de notre aide, mais en accueillant aussi en eux ce qui les dépasse, ce qu’ils ont de plus précieux et qu’ils ignorent même peut-être, bref : le divin en eux, la présence du Christ. C’est bien ainsi que nous accueillons concrètement le Christ aujourd’hui.
Bien sûr, cela ne nous dispense pas d’offrir l’hospitalité à ceux que nous pouvons aider, et de leur procurer le nécessaire. Le temps de Noël nous invite à élargir notre accueil et à donner une place parmi nous à ceux qui sont isolés ou abandonnés. Dans la mesure où nous le pouvons, nous devons partager notre chance avec ceux qui sont plus démunis, autour de nous. Mais je pense ici également à ceux qui nous sont proches, peut-être trop proches, pour que nous puissions toujours voir ce dont ils ont le plus besoin qu’on reconnaisse en eux, ce qu’ils ou elles ont de plus précieux et d’unique. N’est-ce pas ainsi que Jésus a rencontré André, Pierre, Marie-Madeleine, Lévi, Zachée, Nicodème ? Si personne ne reconnait en de telles personnes un désir, une soif, une attente au plus profond d’elles-mêmes, elles risquent de perdre l’espérance. C’est en les reconnaissant ainsi que Jésus les a sauvés.
Or nous avons entendu dans l’évangile : « Il est venu parmi les siens, et les siens ne l’ont pas reconnu » et je me demande souvent si entre nous, par exemple dans notre communauté, notre famille, nous nous reconnaissons vraiment. L’habitude finit parfois par créer uns distance d’avec leur cœur, un oubli, une ignorance. Mais un accueil mutuel renouvelé peut alors être une grâce merveilleuse, quand il n’est pas seulement dicté par un souci de bienfaisance, souvent un peu condescendante, mais par l’estime et l’admiration. Les rencontres autour de la Noël peuvent être des occasions pour enfin nous accueillir pleinement, nous découvrir nouvellement, et voir en ceux qui nous proches « la gloire de Dieu qui est en l’homme vivant », pour paraphraser une parole de saint Irénée de Lyon.
De fait l’évangile que nous avons entendu dit encore : « Le Verbe s’est fait chair et nous avons vu sa gloire ». La ‘gloire’ du Christ n’est pas uniquement cette lumière que quelques disciples privilégiés ont vu sur le visage de Jésus, lors de la Transfiguration. Elle nous est communiquée, à chacun de nous qui sommes « enfants de Dieu », aimés du Père, dès notre naissance. Mais pour cela il nous faut avoir la foi, la capacité de discerner le divin en chacun de nos frères et sœurs. De cette façon nous pouvons continuer le mouvement que saint Jean évoque dans son prologue en accueillant ainsi les parcelles, les étincelles de divin incarnées en notre chair, et en leur offrant de vraiment « habiter parmi nous ». Reconnaitre en nos frères et sœurs la présence cachée de Dieu est une forme d’amour très pure, parce qu’en croyant ainsi en eux, peut-être plus qu’eux-mêmes, nous leur permettons secrètement de développer ce qu’il y a de meilleur en eux.
Oui, mes sœurs, mes frères, en espérant pleinement en nos frères et sœurs, en les accueillant pleinement, nous réalisons concrètement le mystère et la grâce de Noël. Et cela ne limite pas pour autant une capacité d’accueil plus large, pour ceux qui nous sont plus lointains et inconnus. Noël ne peut pas être une fête intimiste. Mais je crois qu’en veillant à la qualité de nos rencontres les plus immédiates, nous les libérons aussi de tout enfermement. Car l’attention aiguisée de la sorte nous rend plus attentionnés et plus inventifs pour aider concrètement ceux que nous rencontrerons ensuite. Elle nous permettra de trouver ensemble comment servir tous « les humains que Dieu aime » et porter autour de nous la paix, la joie qui viennent de l’enfant de Bethlehem.

fr. Pierre

 

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