Le doigt de Jean Baptiste 15/01/2017

Je voudrais simplement ce matinSt John the Baptist Preaching late 15th century. Alabaster, carved in England Victoria & Albert Museum vous partager trois ou quatre petites choses à partir de cet évangile que nous venons d’entendre. Je voudrais tout d’abord vous inviter à fermer les yeux et à contempler cette scène : que pourrait-on faire d’autre ?
Commencez par regarder Jean Baptiste, sur les bords du Jourdain…

Regardez-le. Il y a autour de lui un tas de gens qui vont et viennent…

Regardez-les : ce sont des gens – comme nous, sans doute – qui sont en quête d’une vie plus intense, d’une parole neuve, d’une plus haute qualité d’existence.

Il faut cesser de penser qu’ils sont d’abord là pour se faire pardonner ou expier leurs péchés : il me semble que ce n’est pas d’abord cela. Tout comme nous ce matin : nous ne sommes pas ici pour reconnaître nos turpitudes, nos indignités, notre péché, nos écarts et nos fautes. Nous ne sommes pas d’abord ici pour nous faire pardonner. Si nous sommes ici, que nous soyons moines ou laïcs, jeunes ou vieux, c’est parce que nous cherchons la vie : il n’y a vraiment que ça d’intéressant.
Quant au reste…

Alors regardez-les, ces gens qui viennent à la rencontre du Baptiste et si vous le voulez, essayez de vous glisser au milieu d’eux. Et puis avec eux, regardez donc Jean le Baptiste.
Il voit Jésus qui vient vers lui. Regardez -le qui regarde Jésus. Imaginez leurs deux regards qui se croisent. Regardez-les. Les gens voient bien que quelque chose est en train de se passer. Un silence se fait. Regardez-les, Jean-Baptiste et Jésus…
Ce qui est très touchant dans cette rencontre, c’est que ce n’est pas Jean-Baptiste qui va à la rencontre de Jésus, mais c’est Jésus qui vient vers Jean. Regardez donc la main de Jean-Baptiste qui se lève, et regardez son doigt qui pointe vers Jésus. « C’est lui ! C’est lui, voici, voyez ici, l’Agneau de Dieu. »
Comme l’écrivait France Quéré, « Jean ne croit pas parce qu’il voit, mais il voit parce qu’il croit… »

Voilà une première chose que nous pouvons contempler ce matin. Nous pensons facilement que c’est nous qui faisons le premier pas, que c’est nous qui décidons d’ouvrir la Parole de Dieu, que c’est nous qui faisons l’effort de venir célébrer. Alors qu’aujourd’hui comme hier, c’est lui,– le premier – vient à notre rencontre… « Lui, le premier nous a aimés. »
Quand nous sommes là, ensemble réunis, il vient à notre rencontre.
Le Seigneur passe…

La seconde chose que je voulais vous dire c’est que la langue française, même si on dit qu’elle est bien riche, est en fait assez pauvre. Vous avez entendu l’évangile ? On y fait 4 fois mention du verbe « voir ». Si on se plonge dans le texte grec, on découvre en fait que Saint Jean a utilisé des verbes différents… Mais en français, on a traduit ces verbes grecs en un seul mot…

D’abord, on nous dit que Jean-Baptiste voit Jésus venir vers lui : c’est quelque chose de très vague, de très large, de très ouvert, de très physique. Il voit Jésus comme je vous vois, ou comme je vois cette fenêtre…
Un peu plus loin il dit : « J’ai vu l’Esprit descendre du ciel » et là, ce n’est plus vague. Il a observé. Il a remarqué. Son attention est comme focalisée sur quelque chose d’étrange… Un peu comme notre regard s’arrête quelquefois sur un mot, une parole, un visage… On est comme « piqué » à vif, comme « saisi ». Alors on dit : « j’ai vu ».
Et puis il y encore un autre sens. Jean-Baptiste dit à ceux qui l’entourent : « j’ai vu, et je rends ce témoignage : c’est lui le Fils de Dieu ». Et là, c’est quelque chose d’intime. Il a été touché au cœur. Il voit avec les yeux du cœur, comme le dit Antoine de St Exupéry. C’est le verbe le plus important et le plus fin…

Et nous, qu’est ce que nous avons « vu », qu’est ce que nous avons touché, goûté, contemplé, expérimenté, éprouvé, sondé, dégusté, savouré, estimé, apprécié du Christ, de sa Parole ? Qu’est ce qui nous permet de dire, comme Jean-Baptiste : « j’ai vu, et je rends témoignage, c’est lui le fils de Dieu ! » ?
Notre Dieu est un Dieu qui se donne à goûter. « L’essentiel n’est pas d’en savoir beaucoup, disait St Ignace de Loyola, mais de goûter les choses intérieurement ».
Nous pouvons construire notre vie sur le peu que nous savons de lui…

Il y a encore une autre chose encore que j’ai envie de vous partager ce matin. Il y a dans cet évangile une parole qu’on risque toujours de mal comprendre : Jean-Baptiste voit Jésus venir à lui. Il dit : « c’est lui l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde »…
« Il est venu enlever le péché du monde » : il faut bien comprendre cette parole. La tentation terrible, c’est de faire de Jésus une espèce de pompier de service qui viendrait en urgence éteindre les incendies que nous avons allumés, de faire de lui une espèce de laveur de carreaux qui viendrait effacer les moucherons du péché qui se seraient scratchés sur les vitres de notre cœur…
« Il est venu après moi, dit Jean-Baptiste, mais avant moi il était » : cela veut dire : il est de toute éternité… Autrement dit, il faut sortir de l’idée que Dieu se serait fait homme à cause de nos péchés… Il s’est fait homme parce que, depuis toute éternité, il rêve de faire alliance avec l’humanité. Et devenant homme, il traverse le péché de l’homme. Il n’est pas venu pour sauver, mais c’est en venant qu’il sauve l’homme.

Et cela veut dire quoi ?
Qu’il « sauve l’homme » veut dire que sa venue atteste que l’homme ne s’identifie pas au péché, au désamour, à la dé-création, et que l’homme est plus grand que ce qu’il fait.
« Il enlève le péché du monde »: cela veut dire qu’il traverse le péché de l’homme, qu’il déchire ce voile et ouvre un avenir. C’est une des raisons pour lesquelles il va tant agacer les gens de son temps. Il ne vient pas « pour » sauver l’humanité, mais épousant l’humanité, il la sauve et ouvre un avenir pour l’homme. Il traverse un monde blessé.
Et ce n’est pas par ses souffrances que nous sommes guéris, mais c’est par son incarnation. Et ses souffrances, son semblant de procès et sa mise en croix ne sont que les conséquences de sa fidélité à l’homme. Et la résurrection est le signe que Dieu – malgré que nous ayons mis à mort Jésus, continue de croire en l’homme au point même de le rendre à la vie et pour toujours.
L’événement du matin de Pâques qui fait que ce matin nous sommes ici, c’est le témoignage indéfectible de la fidélité de Dieu. Depuis toujours et pour toujours il croit en l’homme, voilà la Bonne Nouvelle de l’évangile, une nouvelle qui fait du bien, une nouvelle bonne à entendre et à partager. C’est la seule raison d’être de l’Eglise, la seule raison d’être de nos communautés, de nos fraternités.

Une dernière chose : il va se passer ce matin quelque chose de très étrange.
Nous sommes dans cette chapelle, à la croisée de nos vies et de la Parole de Dieu. Nous sommes arrivés à Clerlande avec – chacun – nos soucis, nos joies… Nous sommes aussi porteurs aussi de la vie du monde, et en priant ensemble, nous exposons cette vie-là à la Parole du Seigneur.
Dans quelques instants, nous allons nous lever, nous tenir debout autour d‘une même table. Nous allons présenter au Seigneur un peu de pain, et un peu de vin : ce n’est vraiment pas grand-chose. Ce n’est même pas de la brioche…
Derrière ce pain et ce vin, il y aura notre vie, nos amours, nos chagrins, nos enthousiasmes. Et nous allons ensemble – et pas les prêtres seulement ! – invoquer l’Esprit du Seigneur. Et lui demander de faire de ce pain et de ce vin le lieu de sa présence. Le signe de son passage. Le sacrement de son alliance avec nous.
Et ce pain et ce vin vont devenir quoi ? Un « oui » de Dieu sur notre humanité ; le « je t’aime de Dieu » sur chacune de nos vies. Le « je suis ta force » de Dieu sur nos pauvretés.

Nous ne verrons presque rien, et nous aurons tout vu…
Nous ne verrons qu’un peu de pain et une coupe de vin.
En les voyant, comme Jean-Baptiste nous pourrons dire : « je vois le Christ venir à notre rencontre ».
« Voici l’agneau de Dieu ».

Et tout à l’heure, nous sortirons, les uns par devant et les autres par derrière, et nous ne nous verrons plus tout au long de cette semaine, mais nous serons liés les uns aux autres, soudés par une unique présence, celle de Jésus…
Nous ne verrons rien. Mais nous aurons tout vu…
Regardez-le, le Christ, il passe…

Père Raphaël Buyse

 illu:
Oeuvre attribuée à Léonard de Vinci
1510-1515
Huile sur bois
177 × 115 cm
Musée du Louvre

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