Tunrer, Eglise santa maria, venise, dans la brûme

« L’espérance : le courage de l’incertitude  » Un texte du Père Bernard Poupard

 

L’espérance : le courage de l’incertitude.

Le texte in extenso de la dernière conférence du fr. Bernard à Clerlande, en date du mercredi 18 janvier.

« Nos signes ont cessé, il n’y a plus de prophètes, et pour combien de temps nul ne le sait »

Le courage de l’incertitude était un thème avancé lors d’un colloque sur les cultures de la précarité en 2012 à l’université de Nanterre. La préoccupation était alors – et elle demeure aujourd’hui – celle de la précarité et de l’insécurité économique. Mais on peut aussi bien appliquer ces thèmes à la situation géopolitique globale actuelle : les premières incertitudes auxquelles on pense concernent les pays arabo-musulmans et plus généralement tous les pays affectés par les métastases des maladies de l’Islam. Mais on peut encore évoquer les incertitudes suscitées par la présidence de Donald Trump aux états-Unis comme de l’évolution des continents asiatique et africain. Et que dire de notre Europe en proie aux replis nationalistes et aux peurs des invasions ? L’avenir du monde est incertain et cette incertitude génère plus qu’un malaise : une angoisse. Nous devrions pourtant l’accepter sans trop de peine car elle n’est pas nouvelle : j’ai vu la carte du monde se redessiner plusieurs fois au cours de ma vie, des blocs anciens se défaire, des murs tomber, d’autres être érigés. Les futurologues sont disqualifiés aujourd’hui. Comme le dit le Psaume 73 (h 74) : « Nos signes ont cessé, il n’y a plus de prophètes, et pour combien de temps nul ne le sait ». Il nous faut vivre dans l’incertitude.

Branche d'amandier, d'après Van Gogh

La Bible vient-elle à notre secours ailleurs que dans ce psaume ? C’est Jérémie qu’il faut relire ici, et ses premières visions : une branche d’amandier dont le nom signifie le veilleur et qui indique que « Dieu veille sur sa parole pour l’accomplir », et une marmite bouillonnante qui penche vers le nord car l’invasion viendra du nord (Jr 1, 11-15). Jérémie n’était pas dans l’incertitude. Il savait, il voyait ce que personne ne voulait voir ni comprendre, et c’était son tourment. Et pourtant ce peuple n’a jamais été sous le régime de l’incertitude mais bien sous le signe de la promesse. Le Dieu d’Israël est Dieu de la promesse depuis Abraham. Mais c’est une promesse incertaine : Abraham part sans savoir où il va, et le comble est qu’il marche de campement en campement sur la terre qui est justement la terre promise. Moïse a conduit le peuple par combien de détours dans le désert avant de voir la terre promise dans laquelle il n’a pas pu lui-même entrer. La promesse établit dans l’espérance, pas dans la jouissance. Et l’espérance veut toujours narguer l’incertitude.

Pour l’heure et pour nous, l’incertitude des temps est plombée par une sorte de vide, d’absence d’indicateurs, de figures fortes. Quel philosophe marquant depuis la mort de Ricoeur ? Quel théologien depuis Rahner ? Quel écrivain de la taille de Camus ? Et vais-je ajouter : quel grand politique depuis la perte de Michel Rocard ? Nous avons quand même un grand pape, et il tient d’autant plus de place que la place est vide. Tous les autres, dans tous les domaines, sont plutôt de taille moyenne, sinon toute petite. Je ne citerai aucun nom pour ne pas faire ricaner. Ce monde manque de grandeur, de souffle. Dans l’église, à côté du pape, quel évêque se dresse comme une figure de proue avec une parole forte ? Il est vrai que les évêques de France ont publié un remarquable appel à retrouver le sens du politique. Et comme l’église n’est pas composée que d’évêques, quel prêtre, quel laïc ? Les catholiques de France se manifestent en défensive sur des sujets sociétaux qui les heurtent, et ils sont alors dans le refus, pas dans la proposition. Ceux de Belgique sont plutôt silencieux parce qu’ils sont moins titillés. Vous me direz : mais il y a l’Emmanuel, le Chemin Neuf, et plus près de nous les fraternités des parvis. Ces mouvements ont comblé le vide laissé par l’Action Catholique. Ont-ils la même prise sur la société ? Ils témoignent d’une réelle vitalité dans l’église. Ont-ils la même force de mobilisation dans la société ? Le Chemin Neuf en manifeste le souci et veut accompagner les jeunes qui s’engagent en politique. C’est un signal prometteur.

Ne faut-il pas, en effet, honorer et valoriser l’engagement politique des chrétiens ? La politique est trop souvent suspectée, voire méprisée. En son sens étymologique, elle est le soin apporté aux affaires de la polis, la cité. Or, si la politique doit rechercher le bien commun, elle est bien toujours sous le signe de l’incertitude : Dans nos démocraties, elle se décline dans une pluralité de partis qui s’opposent ou se liguent en alliances complexes et aléatoires. Les grandes promesses électorales ne trompent personne : on sait bien, quand un parti ou une coalition arrivent au pouvoir, qu’ils seront soumis aux mêmes enjeux économiques et aux mêmes défis sociaux ou sociétaux. Les marges de manœuvre sont réduites. L’incertitude peut alors susciter le scepticisme, un attentisme désabusé, ou même le désintérêt. Nous risquons souvent d’en oublier le prix de nos démocraties par rapport à tant de régimes totalitaires. Nous jouissons d’une liberté de pensée et d’expression qui est précisément une cible pour les islamistes.

Et si l’incertitude était précisément notre vérité ? Ce serait aller à l’encontre de « la splendeur de la vérité » chantée par Jean-Paul II. Voilà un beau choix : la splendeur de la vérité ou le courage de l’incertitude

Ceux-là veulent des certitudes, comme tous les nostalgiques d’un passé rêvé. C’est le propre des postures identitaires de se référer à un passé fantasmé : la première époque des compagnons du prophète Mohammed, ou plus près de nous l’idéal d’une chrétienté qui n’a pourtant jamais été idéale. L’Histoire n’a jamais été sous le signe du certain, elle a toujours rebondi par des imprévus. Qui aurait pu prévoir la révolution française au début du règne de Louis XVI ? C’est après coup que l’on peut rechercher des causes lointaines ou plus récentes de l’avènement des empires et de leur effondrement. Et le déchiffrer ne nous est guère profitable pour le présent : nous sommes si peu dociles aux leçons de l’Histoire, qui d’ailleurs ne se répète jamais. Si nous l’étions, nous pourrions discerner le prévisible, qui serait proche du certain. Mais au fond c’est bien l’incertitude qui nous permet d’agir : elle est ouverte au meilleur et au pire. À nous de choisir, et nous inclinons le plus souvent à l’entre-deux, au moindre mal ou à l’un peu mieux.

L’incertitude peut nourrir le scepticisme, voire une désillusion paralysante. Car elle semble ennemie de la vérité. « Nous souhaitons la vérité, écrivait Pascal, et ne trouvons en nous qu’incertitude. Nous recherchons le bonheur et ne trouvons que misère et mort » (Pensée 401). Et si l’incertitude était précisément notre vérité ? Ce serait aller à l’encontre de « la splendeur de la vérité » chantée par Jean-Paul II. Voilà un beau choix : la splendeur de la vérité ou le courage de l’incertitude.

La foi elle-même n’est-elle pas toujours confrontée à l’incertitude ? C’est bien ce qui conduisait Pascal à son fameux pari qui compare l’acte de foi à un jeu de hasard : « Si vous gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez, vous ne perdez rien ». Ce n’était certes pas le propos de l’auteur de la Lettre aux Hébreux qui rappelle longuement la foi de tous les grands personnages de la Bible, mais lorsqu’il arrive au Christ, « le chef de notre foi », c’est pour bien souligner qu’ « au lieu de la joie qui lui était proposée, il endura une croix dont il méprisa l’infamie » (He 12, 2). La foi du Christ a dû traverser la mort sur la croix. Et notre foi nous conduit toujours à cette croix. Or la mort du Christ sur la croix a signifié la fin de toutes les certitudes mises en lui. Ses dernières paroles en Marc et Matthieu sont le début du psaume 21 : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Et la croix a été « un scandale pour les juifs et une folie pour les païens » (I Co 1, 23). Le scandale et la folie peuvent du coup dissiper l’incertitude : ce n’est plus incertain, c’est simplement aberrant.

Tous ceux qui s’avancent, ou qui s’aventurent dans l’expérience de la vie spirituelle font dans le même temps l’expérience du doute. La nuit des mystiques est même plus épaisse que le doute : elle les affronte au néant. Car il y a plus éprouvant que l’incertitude : c’est la certitude redoutable du néant qui peut attaquer le spirituel. « Avance, avance, disait la voix des ténèbres à Thérèse de Lisieux, réjouis-toi de la mort qui te donnera, non ce que tu espères, mais une nuit plus profonde encore, la nuit du néant ».

« Si quelqu’un dit qu’il a rencontré Dieu avec une totale certitude et qu’il n’y a aucune marge d’incertitude, c’est que quelque chose ne va pas»

Je l’ai moi-même écrit naguère : « Avancez-vous dans le silence de la solitude et essayez d’y rester. Je l’ai fait, longuement, et je continue. Tous les moines vous diront que c’est l’épreuve de la cellule, même s’ils en adoucissent l’aridité en l’agrémentant joliment » (Dieu à fleur d’homme, p.56-7) à force de se taire, Dieu a pris le risque d’être incertain pour l’homme. Je n’ai plus alors d’autre issue que de me tenir comme lui dans le silence, silence contre silence. L’incroyant pourra bien me dire : « Que faites-vous là ? Ne comprenez-vous pas qu’il n’y a rien et que c’est à ce silence du néant que vous voulez faire face ? » Ces pensées m’ont aussi assailli. Mais je n’ai jamais adhéré aux propos de l’auteur du « Nuage de l’inconnaissance » qui est si loin de la Bible, et ma prière, ma recherche spirituelle ne se départissent jamais du Livre ouvert chaque jour. Là se fend le silence pour faire entendre des paroles qui me touchent au cœur. Et là j’éprouve la certitude intime que c’est Dieu qui me parle.

L’incertitude est-elle alors dissipée ? Oui, quand cette parole m’advient. Mais elle me taraude bien vite dès que je quitte le Livre pour aller à mes affaires. Elle est partout : dans les évènements comme dans la rencontre des autres. Elle m’expose à la joie comme à la déception. Comment l’autre avec qui je m’assieds sera-t-il avec moi ? Comment accueillera-t-il ma parole ? C’est sans doute cette incertitude qui m’incline si souvent à me taire, à attendre le moment où ma parole pourra être reçue. Je suis déconcerté par les bavards dont les paroles sont sans contenu, vides, alors qu’elles veulent justement conjurer le vide. On croit qu’il faut parler tout de suite parce qu’on a peur du silence qui laisserait pourtant la parole se chercher avec justesse.

Or avoir le courage d’entrer dans le silence et d’y rester, c’est aussi avoir le courage de vivre dans l’incertitude. Voici encore Pascal : « S’il ne fallait rien faire que pour le certain, on ne devrait rien faire pour la religion, car elle n’est pas certaine. Mais combien de choses fait-on pour l’incertain, les voyages sur mer, les batailles ! Je dis donc qu’il ne faudrait rien faire du tout, car rien n’est certain » (Pensée 32).

Le pape François abonde dans le même sens : « Si quelqu’un dit qu’il a rencontré Dieu avec une totale certitude et qu’il n’y a aucune marge d’incertitude, c’est que quelque chose ne va pas. L’incertitude se rencontre dans tout vrai discernement qui est ouvert à la confirmation de la consolation spirituelle » (Interview aux revues jésuites, « études » oct. 2013). Quelle libération dans ces paroles alors qu’on nous avait imposé de recevoir les paroles papales comme des oracles indiscutables. La parole de François met justement en garde contre les oracles. Nous avons retenu sa célèbre réponse : « Qui suis-je pour juger ? » Voici donc un pape incertain, et du même coup celui dont les paroles sont écoutées par tout le monde.

J’entends déjà tout ce qu’on peut rétorquer à mon propos : Comment peut-on mobiliser avec de l’incertain ? Comment va-t-on donner du souffle ? Car nous avons besoin d’ardeur. Beaucoup attendent qu’on leur propose des projets qui rassemblent et dynamisent, et donc aussi des meneurs qui les entraînent. Je dois bien avouer ici que je suis plus à l’aise dans un accompagnement amical avec des hommes et des femmes de conviction qui résistent à toutes les formes d’embrigadement. J’aime qu’il y ait dans l’église des lieux ouverts de partage. Je suis aussi très sensible aux paroles qui raniment l’ardeur. Car le courage de l’incertitude ne s’accommode pas avec la médiocrité. On peut entendre bien diversement le « que sais- je ? » de Montaigne : l’aveu des limites de nos connaissances ou même la fragilité de nos savoirs, mais ce n’est pas la désinvolture du « qu’est-ce que j’en sais ? » Ce qui nous permet de tester notre honnêteté intérieure, c’est bien une recherche constante pour conjuguer conviction et incertitude. C’est sans doute justement le courage de l’incertitude qui permet des engagements de conviction. C’est tout le contraire des engagements imposés par tous les systèmes totalitaires qui éliminent les opposants.

On vient de le voir : les apôtres avaient l’assurance de la certitude. Mais nous qui avons un horizon incertain, comment pouvons-nous avancer dans la foi avec assurance ?

Regardons les disciples de Jésus dans les évangiles. Où peut-on trouver plus d’incertitude que dans les appels de Jésus à le suivre ? Il ne dit pas où il veut les emmener, il ne donne ni programme ni charte. Et d’ailleurs les disciples ne lui demandent pas de leur expliquer son projet. Il faut le suivre, lui, personnellement, sans savoir, et c’est en le suivant qu’on comprendra petit à petit et souvent avec peine où il va. Les évangiles notent souvent que les disciples ne comprennent pas ses propos. Voyez-vous un seul homme aujourd’hui qui entraîne des disciples sans rien leur proposer de précis ? Et le comble est que lorsqu’il commence à annoncer ce vers quoi il va, c’est inacceptable. Mais il l’annonce alors comme une certitude : le Fils de l’Homme sera livré aux pouvoirs du monde et ils le tueront. À sa mort, toute certitude sera balayée et personne n’attendra vraiment une incertaine résurrection. Mais à Pentecôte, les disciples sortis de leur abattement annoncent sa résurrection avec une surprenante certitude : « Dieu l’a ressuscité, nous en sommes témoins (Actes 3, 15)… Nous ne pouvons pas ne pas publier ce que nous avons vu et entendu (4, 20) ». On cherchera vainement chez Paul la trace d’un doute. Et Luc insiste dans le livre des Actes sur l’assurance avec laquelle la Parole est proclamée. C’est même son dernier mot : Paul, à Rome, « proclame le Royaume de Dieu et enseigne ce qui concerne le Seigneur Jésus-Christ avec pleine assurance et sans obstacle » Ac 28, 31).

Cette finale oriente autrement notre réflexion : peut-on concilier incertitude et assurance ? On vient de le voir : les apôtres avaient l’assurance de la certitude. Mais nous qui avons un horizon incertain, comment pouvons-nous avancer dans la foi avec assurance ? Car la foi, qui est un acte risqué à la manière du pari de Pascal, est aussi un engagement qui requiert la fidélité. À celui qui demande le baptême, il n’est pas demandé seulement d’adhérer à la révélation chrétienne mais tout autant de conformer sa vie à l’évangile et il doit savoir que ce sera une conversion constante. L’assurance ne peut alors être en soi-même, du moins si l’on a l’honnêteté de mesurer sa propre fragilité. D’une manière étonnante, elle se trouve dans un mouvement au-delà de soi. Les fiancés qui se promettent fidélité pour toute leur vie s’élancent au-delà d’eux-mêmes et n’ont d’autre assurance que la force de leur amour. Parmi ceux qui les écoutent, certains ont fait l’amère expérience d’un échec et d’une déchirure. Mais tous ont besoin de voir des êtres neufs en partance. L’incertitude est bien reconnue dans les formules d’usage : pour le meilleur et pour le pire, dans le bonheur et le malheur. C’est un pacte, une alliance, et c’est très exactement ce qui se joue entre Dieu et nous dans l’acte de foi. Nous sommes descendants d’Abraham qui partit sans savoir où il allait.

Partir sans savoir où l’on va, se lancer pour le meilleur et pour le pire, suivre Jésus en laissant tout, cela requiert du courage, le courage de l’incertitude. Qu’est-ce alors que le courage ? Il y a du cœur dans ce mot, mais on dit aussi : la force d’âme. Le courage est requis quand il faut surmonter une difficulté, un obstacle, ou s’engager dans une démarche périlleuse. Le mot grec tharsos ne se trouve qu’une fois dans le Nouveau Testament, à la finale du livre des Actes : à Rome, Paul reçoit la visite des frères, il en rend grâce et prend courage. Le courage résiste, fait tenir. On traduit ainsi parfois le verset de Luc où il est dit que Jésus prend résolument le chemin de Jérusalem. Le texte grec dit qu’il durcit sa face. Paul montre son assurance et sa persévérance en évoquant toutes les épreuves qu’il a dû affronter. N’y a-t-il pas aussi pour nous un humble courage ordinaire, le courage du quotidien, des tâches habituelles et parfois monotones, qui ne comportent pas beaucoup d’incertitudes. Les femmes sont les artistes de ce courage-là.

Le prophète Joel, ivoire, Art byzantin. illustration tesxte de B. Poupard

Le courage de l’incertitude a un nom chrétien : c’est l’espérance. À Pentecôte, au jour de la naissance de l’église, Pierre a cité le prophète Joël : « Vos fils et vos filles prophétiseront, vos jeunes gens auront des visions et vos vieillards des songes ». C’est une très belle prophétie pour les temps d’incertitude, pour nous en ce temps. J’ai écrit naguère que « pour ce qui est des vieillards, je peux dire que ça marche : je n’arrête pas de songer. Je songe au passé, bien sûr, à ma propre histoire que j’aime bien, dont je suis content. Mais il ne faut point trop songer au passé : les vieux sont embêtants quand ils radotent sur leur passé » (Dieu à fleur d’homme, p. 139). Les jeunes communautés bruissent de projets quand les vieilles ressassent leur histoire. Nous avons besoin de jeunes qui rêvent : leurs rêves porteront notre espérance. Car notre société a été abattue par la désillusion après l’effondrement des grandes utopies. L’absence de mobilisation collective, le manque de projets pouvant rassembler et dynamiser ont pour conséquence de renforcer l’intérêt individuel, le souci de soi-même. Voyez le succès de toutes les méthodes d’apaisement et d’éveil de la conscience. « L’homme occidental veut imposer aux autres sa modernité scientifique et économique, ai-je écrit, mais il souffre lui-même de la faiblesse de son âme, ce qui n’échappe pas aux croyants des autres religions ». Et j’ajoutais : «  Je suis convaincu que le témoignage le plus fort des chrétiens aujourd’hui doit être celui d’une espérance éclairée et volontaire. Non pas une espérance naïve, inconsciente, incantatoire, comme si nous devions bêler : « espérance ! espérance ! » quand d’autres crient : « malheur ! malheur ! » Nous ne sommes pas moins lucides que d’autres, et notre tâche est toujours de discerner, avec tous les autres, ce qui est bien et ce qui est mal, en nous rappelant que le bon grain et l’ivraie poussent toujours ensemble, et d’abord en nous-mêmes. Où sont les limites ? Où est l’inacceptable, l’intolérable ? Quand ils apparaissent, il faut résister, comme les plus lucides et les plus courageux ont résisté au nazisme et aux divers totalitarismes, et aujourd’hui à toutes les violences et à toutes les formes d’injustice. Nous avons la responsabilité de notre espérance. Elle nous engage. Mais alors, forts de tous les prophètes et de tous les martyrs de ce monde, nous pouvons et nous devons regarder notre humanité avec confiance, non seulement parce qu’elle a su se sortir de tant de malheurs, mais parce que nous croyons que le Dieu de la vie la travaille irrésistiblement en son cœur même ». (Dieu à fleur d’homme, p.146-7)

Voici donc la certitude que nous donne notre foi : l’Esprit de Dieu travaille au cœur de l’humanité. Nous pouvons alors en guetter les signes. Nous sommes trop souvent dans la déploration devant le déroulement de l’Histoire aujourd’hui. Les medias nous y poussent, et il est malheureusement vrai que les malheurs abondent dans le monde. Nous les portons quotidiennement devant Dieu dans notre intercession, nous les mettons dans ses mains en pleurant sur l’humanité avec Isaac le syrien dont le cœur compatissant brûlait pour toute la création et lui faisait verser des larmes. Mais la compassion ne va pas sans l’attendrissement devant le courage et l’inépuisable bonté des humains. Partout où frappe le malheur se manifestent aussitôt la solidarité et le secours, et c’est bien là que nous reconnaissons le travail de l’Esprit. Dans nos incertitudes, nous pouvons alors avoir confiance en la noblesse du cœur de l’homme. Dans notre communauté, nous avons réfléchi ensemble au sens de l’ « humanité » dont saint Benoît parle une seule fois dans sa Règle à propos de l’accueil des hôtes : « On leur témoignera toute l’humanité possible. » (ch. 53) Il est remarquable que Benoît n’allègue pas ici la charité chrétienne, mais la simple et belle humanité, ce qui nous fait humains ensemble comme Dieu nous a voulus pour nous trouver bons.

Nous répétons souvent l’invitation de Jésus à déchiffrer les signes des temps. C’est une tâche délicate avec de gros risques d’erreurs d’interprétation. Qu’est-ce qui se joue dans les secousses du monde aujourd’hui ? à quoi nous conduit toute la violence qui semble se régénérer elle-même ?

Que reste-t-il alors de notre incertitude ? Elle est dans notre finitude et notre culpabilité, pour reprendre les termes de Paul Ricoeur. Notre bonté et notre confiance sont toujours fragilisées par nos limites et les remous de nos mauvais vouloirs. Paul l’a si bien dit : nous ne faisons pas le bien que nous voudrions et nous tombons dans le mal que nous ne voulions pas. C’est entre le vouloir et le faire qu’est fichée notre blessure. Et c’est bien là aussi qu’intervient le courage de l’incertitude. Il prend alors la forme d’une humilité profonde devant ce qui nous dépasse, d’un consentement à ce qui nous advient, et aussi d’une confiance en nos ressources mises ensemble. Ce courage est fortifié s’il est aussi souriant. Il y a bien des moments où il faut serrer les dents, mais il y en a aussi où nous pouvons les desserrer et laisser sourire nos lèvres. L’incertitude est notre demeure : à nous de l’habiter tranquillement.

Or elle ne nous empêche pas de faire des projets, et voilà un autre paradoxe de notre incertitude. J’ai écrit ces lignes en période de rentrée, au moment où nous finalisions les activités de l’année. Au même moment, la maladie frappait quelques-uns d’entre nous et nous rappelait nos âges et nos fragilités. C’est la belle force de notre communauté d’être toujours capable de projets, et ce ne sont pas les plus anciens qui sont les derniers à cet égard. Il fut un temps pas bien lointain où certains demandaient : la communauté de Clerlande a-t-elle encore un projet ? La question suscitait de grandes discussions, et je n’y ai jamais été à l’aise. Je ne crois pas beaucoup à ce projet au singulier. Ou plutôt, nous avons toujours le même projet fondamental, celui de la vie monastique telle que nous la propose la Règle de Benoît. C’est dans ce cadre que nous pouvons élaborer des projets au pluriel, ce que nous avons toujours fait avec nos « ateliers de Clerlande » chaque année. Ce sont des projets qui déclinent aujourd’hui notre manière d’être moines en ce temps et en ce lieu. Ils sont par essence même transitoires et ils ne peuvent être soutenus que sur le fond de notre vie régulière, au double sens de ce mot : la régularité et le cadre de la Règle de Benoît.

La Règle fait-elle une place à l’incertitude ? Benoît module la vie communautaire selon les saisons, mais il a aussi constamment le souci de prévoir des aides en cas de besoin dans toutes les charges. Encore faut-il que la communauté soit assez nombreuse pour y pourvoir. Autrement ce sont les tâches qu’il faut modérer. L’abbé doit être prévoyant et circonspect (providus et consideratus). « Dans les tâches qu’il distribuera, soit qu’il s’agisse des choses de Dieu soit de celles du monde, il se conduira avec discernement et modération (discernet et temperet) et se rappellera la discrétion du saint patriarche Jacob qui disait : si je fatigue mes troupeaux en les faisant trop marcher, ils périront tous en un jour. » La discrétion a ici le sens de modération, bien exprimée par le verbe tempérer. Benoît y voit la mère des vertus. Elle apparaît constamment chaque fois qu’il envisage une condition : si l’on dispose de ceci ou cela, si le nombre le permet, si les travaux le demandent. Toutes ces conditions ne laissent guère de place à l’incertitude. L’abbé imite le bon serviteur de l’évangile qui distribue le froment à chacun en temps opportun. L’idéal recherché est « que personne ne soit troublé ni contristé dans la maison de Dieu ».

Il nous faut bien reconnaître que nous sommes souvent troublés et contristés, et de deux manières : par les aléas, les tensions, les heurts dans la vie commune, et par les évènements du monde. Notre communauté est composée de personnalités assez fortes et plusieurs frères ont eu et ont encore des engagements personnels qui ne sont pas forcément assumés par tous, qui peuvent même susciter des réserves et une distance. Nous avons une belle liberté d’initiatives. Encore faut-il qu’elles ne soient pas imposées et que l’ensemble de la communauté puisse en tirer profit, ce qui requiert un discernement communautaire pour lequel nous manquons de méthode. Nous avons eu pendant plusieurs années un conseil moines-laïcs qui avait la charge d’organiser et de suivre nos activités. C’était un bon lieu de partage et de discernement, et un nouveau conseil de ce type est en projet. Quant aux évènements du monde, nous les portons fidèlement dans notre intercession quotidienne et à l’eucharistie du dimanche. Ils requièrent parfois des engagements plus précis, comme ce fut le cas pour l’accueil des réfugiés selon la demande expresse du pape François aux monastères.

L’incertitude nous affecte davantage aujourd’hui : la communauté n’en finit pas de vieillir et elle semble avoir perdu la clé du paradis. C’est le lot de pratiquement toutes les communautés religieuses, sauf les communautés dites nouvelles, qui connaissent cependant elles aussi un tassement de leur recrutement. Par contre, en France particulièrement, quelques familles religieuses très conservatrices et fortement identitaires bénéficient d’un essor assez spectaculaire. Le pendule de l’Histoire ira-t-il encore longtemps de ce côté ? Ce n’est pas notre situation, et nous ne sommes pas du tout disposés à changer d’orientation. Mais nous avons le renfort de ceux qui nous ont rejoints et nous comptons sur le soutien de nos frères indiens de Kappadu. Il n’y a donc pas lieu de nous laisser aller à la sinistrose. Et même si la communauté diminue sérieusement dans les années toutes proches, Clerlande continuera à vivre et à tenir sa place en ce lieu. Nous pensons aussi depuis longtemps à favoriser de nouvelles formes d’appartenances à la communauté qui se dessinent déjà sous des modalités diverses. Il importe seulement, mais clairement, que ce soit bien la vie monastique qui se poursuive ici, même si d’autres configurations communautaires peuvent s’y adosser.

Et puis prenons du champ et de la hauteur. Aucun monastère n’a reçu une promesse d’éternité. Nos régions sont au contraire bien pourvues en ruines d’abbayes prestigieuses soigneusement préservées pour le tourisme. L’incertitude de notre avenir est un appel à vivre notre présent dans un détachement tranquille et confiant. Jean-Pierre de Caussade parlait du sacrement du moment présent. La force de nos monastères ne réside pas dans les projets que nous pouvons imaginer mais dans la régularité de notre vie où chacun est fidèlement à sa place. Ce n’est pas pour rien que nous avons fait vœu de stabilité.

Je Exemple de tétradrachme d’Athènes à la chouette, frappé après 449 avant JC. 17,07 grammes. A/ Tête casquée d’Athéna à droite. R/ Chouette tournée vers la droiteprenais naguère l’image des taupes et des chouettes. Les taupes sont des petites bêtes soyeuses et aveugles qui se rappellent à nos souvenirs dans nos jardins et qui sont très utiles pour les assainir. Les imiter serait mener une existence souterraine, enfouie dans nos étroitesses et indifférente à ce qui se passe à la surface du monde. Triste existence pour un moine, mais faire la taupe est une tentation fréquente pour ceux qui redoutent les courants d’air. La chouette était l’oiseau d’Athéna ou de Minerve, symbole des philosophes avant de devenir celui des moines. Des philosophes parce qu’ils réfléchissent après coup, après les évènements du jour et dans l’ombre de leurs cabinets. Des moines dans un tout autre sens : parce qu’ils sont postés comme des veilleurs pour dire au monde où en est la nuit et pointer le jour qui vient.

Nous répétons souvent l’invitation de Jésus à déchiffrer les signes des temps. C’est une tâche délicate avec de gros risques d’erreurs d’interprétation. Qu’est-ce qui se joue dans les secousses du monde aujourd’hui ? à quoi nous conduit toute la violence qui semble se régénérer elle-même ? Nous voilà de nouveau confrontés à l’incertitude. Mais n’est-ce pas aussi le moment de nous rappeler que nous sommes toujours acteurs de l’Histoire ? Cela peut nous sembler bien au-delà de nos faibles capacités. Mais si les responsables des nations écrivent l’histoire actuelle, nous savons qu’ils doivent tenir compte des opinions, et donc de nous si nous savons nous manifester. Or nous avons aujourd’hui avec internet des moyens décuplés de nous exprimer sans descendre dans la rue. Encore une fois, l’incertitude nous oblige aux choix, aux orientations, aux décisions. C’est à nous de décider de ce que nous rendrons certain parce que nous l’aurons voulu.

L’incertitude nous place donc devant notre responsabilité. L’irresponsabilité serait de laisser faire, de subir les évènements et d’être ballotés par les flux de l’Histoire. Il y va de notre dignité humaine, de notre noblesse. Si Dieu tient le monde dans ses mains, si son regard est posé sur l’humanité dans sa bienveillance paternelle, ce n’est quand même pas lui qui écrit l’Histoire. Il nous l’a confiée. Il nous demande seulement de chercher toujours à aller à la rencontre de sa volonté, et nous savons que son vouloir est un vouloir de vie et d’amour.

fr Bernard

Image: William Turner: Eglise Santa Maria della Salute dans la brûme du matin, Venise

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Billets apparentés

Le sacrement du moment présent (Texte intégral) Le texte in extenso de la dernière conférence du fr. Bernard à Clerlande, en date du mercredi 22 mars 2017. Le sacrement du moment présent J'emprunt...
Conférence de Carême, par le père B. Poupard, le 2... "Sacrement du moment présent" Le 22 mars à 20h.Conférence de Carême, par le Père Bernard Poupard C'est dans le moment présent que se joue notre ...
« L’espérance : le courage de l’i...  Conférence du fr. Bernard L'espérance: le courage de l'incertitude Mercredi 18 janvier 2017, à 20h L' avenir du monde est incertain, notre avenir ...

2 réflexions sur “ « L’espérance : le courage de l’incertitude  » Un texte du Père Bernard Poupard ”

  1. Merci de publier la conférence pour les lointains et les malades.
    Merci du contenu et du temps passé à le préparer.
    Oui pour le courage de l’incertitude… dans une confiance renouvelée par la lecture, la méditation des textes et la rencontre de  » vivants »…
    Oui pour une espérance éclairée et décidée… au jour le jour… avec ses temps forts et ses temps faibles…
    Bonne route au quotidien aux chercheurs et aux veilleurs.
    Madeleine.

  2. Merci par cette mise en ligne d’avoir pu à mon aise prendre connaissance de cette fiche conférence. J’avais prévu de venir, la maladie en a décidé autrement. Finalement j’en profite davantage car je peux revenir comme je veux sur les divers thèmes abordés. L’incertitude, la confiance et la responsabilité, voilà de quoi méditer durant ce temps de repos forcé, et, m’aider à éclairer ce que je vis, comment je vis et comment essayer de mieux vivre.
    Merci à Bertrand Poupard pour lece beau travail et à la communauté accessible par internet à tous ceux qui en sont éloignés.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.