Sel et Lumière

Homélie du 5 février 2017
5è semaine du Temps ordinaire, année A

Sel et Lumière

Le programme ou la mission donnés par Jésus à ses disciples dans le discours de Matthieu est exorbitant: être le sel de la terre et la lumière du monde. Á la lettre, ce n’est même pas un programme, mais un constat: vous êtes le sel et la lumière. En étant mes disciples, voilà ce que vous êtes, pas en vous-mêmes mais pour le monde. Ce n’est donc pas une affaire privée, comme on aime à le dire aujourd’hui de la religion.

Le sel est indispensable à la nourriture mais il n’en faut ni trop ni trop peu. Sans sel les mets sont fades et leur saveur propre est amoindrie. Trop salés, ils deviennent immangeables. Le sel a donc la vertu que Saint Benoît recommande à l’abbé: la discrétion, qui est une modération. Être le sel de la terre pourrait bien signifier: en rehausser la saveur. Et c’est une belle vocation pour les chrétiens: rehausser, mettre en valeur la saveur du monde. Il faut dès lors savoir goûter la saveur du monde. Les chrétiens sont conviés à savourer le monde pour en donner le goût. Reconnaissons qu’il y faut un peu de vertu car souvent le monde nous apparaît non seulement fade mais dé-goûtant. Nous voici donc appelés à lui trouver du goût, et à le rehausser. C’est toute une manière de regarder le monde qui est en jeu ici, une manière d’y tenir notre place. Et c’est à notre mesure.

Il n’en va pas de même pour la lumière: si les chrétiens affirmaient aux autres qu’ils sont la lumière du monde, on se moquerait d’eux et on ne manquerait pas de leur rappeler leurs erreurs et leurs fautes. On pourrait aussi faire valoir toute la lumière que d’autres donnent au monde dans les engagements de leurs convictions. Mais il n’empêche, Jésus fait un constat: une ville perchée sur une hauteur ne peut être cachée, on la voit de partout. Et on ne place pas les lampes sous les tables ou les chaises. Un constat et une exigence: votre lumière doit briller aux yeux des hommes. Nous ne sommes pas très enclins à briller, encore moins à être brillants. Nous serions plus volontiers des lumignons. Mais Jésus parle d’une lampe haut placée et d’une ville élevée. Il ne s’agit pas de se vanter, mais d’être nous-mêmes, de ne pas garder nos convictions par devers nous, entre nous. Nous avons une lumière, celle de la Parole de Dieu, elle éclaire notre route et nous fait marcher en ce monde avec assurance. Jésus ne dit pas: on entendra vos belles paroles, mais bien: on verra vos bonnes œuvres. Et c’est vrai, nous savons bien que les autres prêtent plus d’attention à nos actes qu’à nos paroles. Et c’est ce que demande Isaïe dans la première lecture: partager, recueillir, couvrir, ne pas se dérober, donner de bon cœur, combler.

Le témoignage de Paul est différent. Il dit qu’il n’est pas venu chez les corinthiens avec le prestige de la sagesse humaine, mais dans la faiblesse, craintif et tout tremblant. Il fallait que brille non pas sa propre sagesse mais la puissance de l’Esprit. Les corinthiens disaient: « Ses lettres sont énergiques et sévères, mais quand il est là, c’est un corps chétif et sa parole est nulle » (II Co. 10, 10). Paul nous fait donc comprendre autrement les paroles de Jésus sur la lumière qui doit briller: elle brille dans nos faiblesses mêmes. Autrement, comment pourrions-nous comprendre que Jésus dise de nous exactement ce qu’il dit de lui-même: Je suis la lumière du monde – Vous êtes la lumière du monde.

Nous pouvons recevoir cette parole et ne pas la garder pour nous, mais la dire à notre tour aux autres autour de nous: « Vous êtes la lumière du monde ». Car il y a de la lumière dans le monde, mais elle ne vient pas de ceux qui ont la prétention ou à qui l’on a donné la mission d’éclairer le monde. Ceux-là nous plongent parfois dans l’obscurité, ils enténèbrent le monde et nous laissent dans le désarroi, quand ce n’est pas dans le dégoût. La lumière qui brille dans le monde vient des humbles, de tous ceux qui accomplissent fidèlement leurs devoirs ordinaires et parfois extraordinaires. Songeons aux mères de familles en Syrie, et aussi aux pères qui veulent sauver l’avenir de leurs enfants dans la tourmente. Et si les médias se plaisent à montrer les mensonges, les fraudes, les corruptions, songeons à la multitude de ceux qu’on appelle les braves gens pour qui l’honnêteté va de pair avec la simplicité. Ce sont eux qui font tenir le monde et qui nous donnent de l’espérance.

Sel de la terre, lumière du monde. La terre, le monde. Jésus ne nous invite pas à chercher le ciel, à regarder les nuages, à nous préparer à monter au ciel. Il est bien écrit que nous sommes des pèlerins sur cette terre, des nomades, et qu’une autre patrie nous attend. Mais pour l’heure, notre place est dans le monde. Dans sa dernière longue prière en Saint Jean, Jésus a bien dit: » Je ne te demande pas de les enlever du monde… Comme tu m’as envoyé dans le monde, moi aussi je les ai envoyés dans le monde. » On peut être dans le monde sans y être vraiment, en délimitant soigneusement son territoire pour s’y mettre à l’abri, se calfeutrer. Comme ce brave homme qui me disait un jour dans sa confession: « Je ne fais de tort à personne car je ne m’occupe de personne ». Ne pas s’occuper des autres, c’est pourtant leur faire un grand tort, les priver d’existence. Ceux qui ne comptent plus pour personne, qui sont délaissés, n’existent plus. Et malheureusement ils sont nombreux partout. Comme l’aveugle Bar Timée qui était au bord du chemin, qui ne pouvait pas cheminer avec les autres. Ou comme le paralysé de la piscine de Siloé qui dit à Jésus: « Je n’ai personne. » À celui-là Jésus a dit: « Compte sur toi-même, prends ton brancard et marche! » Car il faut les deux pour vivre: compter sur soi-même et compter sur les autres. Ce qui veut dire aussi que les autres puissent compter sur nous.

Sel de la terre, lumière du monde. Saveur et clarté. Au lieu de déplorer la manière dont va le monde, nous pouvons chacun à notre place donner du goût à la terre et de la lumière à ceux qui marchent dans les obscurités de leurs détresses. C’est cela être compagnons d’humanité, selon la belle expression d’un évêque français. Ni donneurs de leçons, ni frileusement retirés, mais joyeux compagnons d’humanité.

fr. Bernard

Oeuvre: Morandi, nature morte.

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