On n’y arrivera pas : tant mieux !

Septième dimanche du Temps Ordinaire

On n’y arrivera pas : tant mieux !
Evangile selon saint Matthieu 5, 38-48
Homélie du dimanche 19 février 2017

« Qu’est ce qui a pu bien faire que nous soyons si souvent habités par cette idée absurde que nous devons mériter l’amour ? »

Tant qu’il parle de bonheur, de béatitudes, ça va. Mais là… il en rajoute.
Tant qu’il appelle des gens à le suivre, et qu’il les envoie au devant de lui, ça passe…
Tant qu’il guérit, tant qu’il console, tant qu’il raconte des petites histoires paraboliques, on est plutôt pour…
Mais là… c’est autre chose.

« Je vous dis de ne pas riposter au méchant ; si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui l’autre. Si quelqu’un prend ta tunique, laisse-lui encore ton manteau. Si on te demande, donne ; ne tourne pas le dos ! »
Et plus terrible encore : « Aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent, soyez parfait comme votre Père céleste est parfait. »
Et frère Grégoire, après tout cela, vous dit: « acclamons la Parole de Dieu » ; vous répondez la bouche en cœur « louange à toi Seigneur Jésus » !

Ces paroles de Jésus, on en a fait une morale. « Il faut ». « On doit ». « Ça s’impose ».
On en a fait une dette, une épreuve. Et on s’est dit : « on va y arriver ». Il faut viser la perfection.
Alors on a serré les dents. On a gardé le sourire, un peu crispé, il faut bien l’avouer. On a fait « bonne figure », on sait faire ça chez les cathos. On a gardé le moral, youpi.  On s’est mis au travail comme des acharnés. On est devenu des bien pensants, des bien-faisants : donnés, offerts, livrés, sacrifiés, acquis et quelquefois amidonnés. On s’est dit qu’à tout prix, il fallait être des « gens bien », des « comme il faut », des gens « comme il se doit ». Des gens parfaits, quoi…
« Chez ces gens là, Monsieur… », il manque souvent la joie profonde !

Sincèrement, vous avez, vous, envie de tendre l’autre joue quand on vous frappe ?
Et vous avez envie de donner votre manteau quand il fait froid ? et de ne jamais tourner le dos ?…  Pourtant, messieurs-dames, il le « faut »…  C’est le Seigneur qui l’a dit : il faut être « parfait comme le Père céleste ».

Soyons honnêtes : nous n’y arrivons pas ! Et nous n’y arriverons pas.
Le souci, c’est que nous nous en faisons de ne pas y parvenir. Le drame, c’est que nous nous en voulons. Le pire, c’est que nous en voulons aussi aux autres. Cette exigence de Jésus – sans doute mal comprise – nous a conduit à de la culpabilité, un mot qui rime malheureusement avec « humanité » .

Nous entendons en ce moment au monastère un beau livre sur Luther, de Michel Leplay, pasteur dans l’Eglise réformée de France. Son livre est éclairant.  On y découvre bien sûr que Luther avait quelques comptes à régler avec une Eglise devenue n’importe quoi, qui monnayait les indulgences, où les pasteurs vivaient comme des princes. Mais on y découvre surtout l’angoisse terrible de cet homme, conscient de sa fragilité, honteux de sa médiocrité, prenant conscience qu’il ne parvenait pas à vivre cette perfection à laquelle il aspirait  parce qu’on l’avait élevé et formaté dans ce sens là. Il était habité – comme tant d’hommes et de femmes d’aujourd’hui encore – par cette idée que l’amour se mérite, que la tendresse de Dieu se monnaye à coup de sacrifices et n’y arrivant pas, sombrait dans une désolation sans fin.

Qu’est ce qui a pu bien faire que nous soyons si souvent habités par cette idée absurde que nous devons mériter l’amour ? D’où vient donc cette idée qu’il nous faut d’abord nous montrer dignes et qu’ensuite – ensuite seulement – nous serons aimés ?

Cela semble venir de loin… de cette archaïque conscience, enfouie au fond du fond de nous, qu’il faut payer pour vivre et qui nous fait alors mener nos vies d’une façon pesante, cumulant nos efforts disgracieux pour plaire à Dieu et plaire aux autres, et jouant notre vie comme des mauvais artistes contractés sur des morceaux trop difficiles, montrant à tous la peine que nous prenons à vivre…

L’Ennemi – le menteur-meurtrier à l’origine – écrit Maurice Bellet, use de la parole de Dieu pour prendre l’homme au piège de la mort. « Dieu n’a-t-il pas dit… ? »
Dieu n’a-t-il pas dit en effet, et par Jésus lui-même, que nous devions obéir aux commandements, être parfaits comme notre Père est parfait, dépasser la justice des Pharisiens en nettoyant à fond le dedans de la coupe et du plat ?
« On vous a dit… moi je vous dis… »

Ces paroles de Jésus voulaient d’abord nous dire l’amour du Père qui ne veut que notre vie et rien d’autre… Mais nous sommes laissés aller à un épouvantable contresens qui a dévié nos énergies dans une certaine idée qu’on se fait du bien, de la perfection et de la sainteté, figure de l’homme parfait, de l’homme accompli, que désignent, dans le langage courant du petit monde catholique, les mots redoutables de saint et de sainteté.

Stop.
Allez, il faut que nous nous détendions avec tous ça, les amis. Il faut que nous reconnaissions que nous n’y arriverons pas. Que nous serons toujours des intermittents de l’amour, et que notre vie oscillera toujours entre le don de soi et la réserve, entre la joie et la tristesse, entre la charité et la violence.
Il faut que nous reconnaissions sans plus nous lamenter que nous serons toujours balbutiants, équivoques, compliqués, entortillés, et tout penauds. Et que la sainteté à laquelle nous sommes appelés n’a rien à voir avec une perfection morale, mais avec un désir qu’il convient d’ajuster à la grâce première de Dieu. Parce qu’elle est là, la Bonne Nouvelle !

Il ne s’agit pas d’abord de vivre notre vie comme une bonne réponse, mais de nous laisser saisir par une Bonne Nouvelle, une nouvelle qui fait du bien à l’homme et qui va nous sauver, nous libérer de tout ce qui nous encombre. Elle seule est capable de nous sauver de cette demi-mort dans laquelle la culpabilité nous plonge.

Je suis touché depuis des années par cette parole entendue dans le livre d’Ezéchiel :  « je passais près de toi, je t’ai vu et j’ai dit : je veux que tu vives… »
Tout le reste de l’Ecriture est ordonné à ça. Toute l’expérience du peuple d’Israël témoigne de cela. Et la résurrection de Jésus, rendu à l’homme pour toujours, est le signe indéfectible,  le signe sûr, le signe constant, et le signe éternel de cette promesse là.
« Je veux que tu vives. »

Ce qui a sauvé Luther de ses angoisses métaphysiques, c’est l’entendement lumineux de cette nouvelle entraperçue dans la lettre aux Romains. Non pas celle d’un Dieu qui est amour mais Bonne Nouvelle d’un Dieu qui n’est qu’amour. Bonne Nouvelle d’une grâce offerte sans réserve à qui veut l’accueillir : un point c’est tout.  Découverte d’un évangile qui a pris le visage d’une très pure tendresse qui enveloppe tout l’homme. D’un évangile brûlant, et brûle tout l’homme sans jamais le consumer.

Nos liturgies se trompent et nous trompent – je l’écris avec tremblement parce que j’y consens moi-même – quand nous passons notre temps à confesser nos fautes, à nous lamenter de nos échecs et de nos misères d’aimer au lieu de confesser d’abord l’amour dans condition du Père.
Nos prières font allégeance à l’Ennemi quand elles sont contristées par la répétition de nos incapacités, de nos carences, de nos imperfections et de nos médiocrités.
Et nos actions, si pieuses soient-elles, sont contre-témoignage quand elles ne sont pas animées de l’intérieur par la joie d’exister et de vivre avec d’autres.
Chacun sait bien qu’il y a des ascèses qui sont vécues sans amour de la vie, « parce qu’il faut » , « parce qu’on doit » . Chacun sait bien qu’il y a des efforts, des sacrifices comme on disait, qui se logent dans les carences de nos amours, et qu’il y a aujourd’hui des mortifications – même si on ne dit plus le mot – qui ne sont que des destructions de l’homme alors qu’elles sont vécues, pense-t-on, comme des témoignages de notre amour intense de Dieu. Erreur fatale.
Jésus ne s’est pas crucifié lui-même, qu’on se le dise ! Il a seulement choisi de ne pas se dérober à la folie humaine pour que Dieu passe jusqu’en ce creux et que rien ne demeure en dehors de son amour.

« Soyez parfaits comme votre père est parfait ».
Sans doute.
Mais il s’agit d’une perfection dans la joie d’exister, et rien d’autre.
« Je veux que tu vives… »

Nous n’avons plus à nous tourmenter de notre impuissance.
Nous n’avons plus à enrager de nos faiblesses.
Nous n’avons plus à nous tendre dans une raideur désespérée pour nous rendre conforme à ce qu’il faudrait que nous soyons pour que Dieu daigne enfin abaisser son regard sur nous.
La Bonne Nouvelle de l’évangile, c’est que Dieu vient vers nous, et qu’il nous aime en son Christ, et qu’il aime notre vie. Le sacrement de l’eucharistie en est un signe fort quand il fait du « petit pain de nos nos existences » le signe de sa présence fidèle.
La Bonne Nouvelle, c’est qu’il transforme « nos vieux démons en diables de papier », comme l’écrivait encore Maurice Bellet, et qu’il fait de nos fautes de vieilles peaux mortes  qui sont tombées au lever du petit matin de Pâques.
La Bonne Nouvelle, c’est que Dieu est grâce en nous, c’est-à-dire don, cadeau, simple abondance et parfaite charité. Et que le cadeau qu’il nous fait, c’est notre vie, notre liberté, notre joie d’exister, notre communion avec tous les êtres et avec les frères qu’il nous donne.
La vraie Bonne Nouvelle, c’est la foi que rien ne peut nous séparer de cet insaisissable amour venu d’En-haut que nous ne pouvons ni reproduire ni maîtriser, bienheureuse impuissance…
La grâce nous projette hors de la prison de nos angoisses et de nos peurs. La vraie Bonne Nouvelle, c’est qu’il nous aime non pas malgré nos pauvretés, mais au travers celles-ci. Il les arrache à cette culpabilité qui nous abime tant.
Nous comprenons trop peu la Bonne Nouvelle de la grâce.
Nous pouvons avec les meilleurs intentions du monde nous dévouer, nous engager, nous consacrer. Mais tout cela n’a de sens que si nous gardons dans notre cœur l’étonnement que devait avoir le paralysé de l’évangile quand  Jésus lui a dit : « Lève-toi ! Et marche !»..

La Bonne Nouvelle de l’évangile, c’est un appel à vivre.
Un cri qui nous appelle à exister fortement.
C’est peut-être quelque chose comme ça, « être parfait comme le Père ».
Exister fortement.
Exister joyeusement.
Il n’y a que ça d’intéressant…

P. Raphaël Buyse

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