Le sacrement du moment présent (Texte intégral)

Le texte in extenso de la dernière conférence du fr. Bernard à Clerlande, en date du mercredi 22 mars 2017.

Le sacrement du moment présent

J’emprunte ce titre à Jean-Pierre de Caussade, jésuite du XVIIIème siècle à qui a été attribué le traité de « L’abandon à la Providence divine ». Évoquant les spirituels des premiers âges, il écrivait : « On y savait seulement que chaque moment amène un devoir qu’il faut remplir avec fidélité ; c’en était assez pour les spirituels d’alors : toute leur attention s’y concentrait successivement, semblable à l’aiguille qui marque les heures et qui répond à chaque minute à l’espace qu’elle doit parcourir ; leur esprit, mû sans cesse par l’impulsion divine, se trouvait insensiblement tourné vers le nouvel objet qui s’offrait à eux, selon Dieu, à chaque heure du jour. »

La manne était donnée aux hébreux dans le désert pour le jour même, on ne pouvait pas la garder en provision. Elle demandait la confiance

Il écrivait aussi : « La volonté de Dieu se présente à chaque instant comme une mer immense que notre cœur ne peut épuiser. » C’est là que se joue notre fidélité à Dieu autant qu’à nous-mêmes. Je l’ai ainsi déjà écrit : « Je me déleste du passé, je laisse l’avenir à ses imprévus, et je m’adonne à la tâche requise. Je contemple aussi la course des nuages, les arbres familiers, et j’accueille ceux qui surviennent. Autant de mannes qui me nourrissent quotidiennement. La manne était donnée aux hébreux dans le désert pour le jour même, on ne pouvait pas la garder en provision. Elle demandait la confiance. » On dit si facilement que le carême est une marche vers Pâques ; je vous invite à ne pas marcher trop vite, à donner son temps au présent.

Dans la Bible, le moment présent, c’est l’aujourd’hui du Psaume 94 : « Aujourd’hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas votre cœur. » La lettre aux Hébreux ajoute : « Aussi longtemps que dure l’aujourd’hui de ce psaume, encouragez-vous les uns les autres, jour après jour. » L’aujourd’hui est là, il s’écoule, il file entre les doigts. L’image du fleuve convient si bien au temps.
L’aujourd’hui se mange aussi. C’est notre pain quotidien. Il ne faut pas l’avaler trop vite mais prendre le temps de le mâcher, d’en déguster la saveur sans apprêts.

L’absence de cœur est une froideur, une insensibilité à toute émotion. Mais le cœur dur est comme un mur où se brise tout sentiment. Le contraire est la douceur du cœur : Jésus est doux et humble de cœur.

« Si vous entendez sa voix… » Ce n’est donc pas certain, c’est au conditionnel. Ça peut arriver, et en fait ça arrive bien chaque jour dans les Écritures offertes. La voix est toujours là, le problème est de l’entendre, et de ne pas endurcir le cœur. Le cœur dur peut-il encore s’appeler un cœur ? La Bible oppose le cœur de chair au cœur de pierre : « J’enlèverai vos cœurs de pierre et je vous donnerai un cœur de chair. » (Ez. 11, 19) Avoir le cœur dur est pire que ne pas avoir de cœur. L’absence de cœur est une froideur, une insensibilité à toute émotion. Mais le cœur dur est comme un mur où se brise tout sentiment. Le contraire est la douceur du cœur : Jésus est doux et humble de cœur. Ce qui ne veut pas dire qu’il a un cœur d’artichaut. Son cœur est grand et fort, c’est même la grandeur et la force de la douceur. Michel Serres a écrit que le doux dure plus et mieux que le dur.

« Encouragez-vous les uns les autres jour après jour. » L’aujourd’hui est donc le temps du courage, et d’un courage qui se donne de l’un à l’autre, de l’un par l’autre. C’est bien ce que nous nous souhaitons quand nous nous croisons : « Allez, courage ! » Parce qu’il faut mettre du cœur à l’ouvrage, comme on dit. La vie demande toujours du courage, le courage d’être. Le matin, quand je sors humer l’air, je n’ai pas vraiment besoin de courage : je suis là, j’accueille le monde, et je rejoins Dieu qui le porte dans sa tendresse souvent affligée. Le courage doit venir après, dès les premières tâches.

« Aussi longtemps que dure l’aujourd’hui du Psaume. » C’est un bel oxymore car l’aujourd’hui ne dure pas, il a suivi hier et il va vers demain. Mais l’aujourd’hui du Psaume, l’aujourd’hui de l’écoute de la voix peut durer tant que dure l’écoute, puisque la voix est toujours là. Et donc nous pouvons être dans un bel aujourd’hui.

« Jour après jour. » C’est le temps de la fidélité. Les couples en font l’épreuve quand ils vieillissent. Les moines aussi : le temps monastique est ponctué par la cloche qui invite à la prière, aux repas, au silence, aux rencontres. Les moines inscrivent leur fidélité dans la succession des jours.

C’est tout de même sournoisement trompeur : Qu’est-ce qu’un aujourd’hui ? Il se déroule selon les heures : l’aurore, la matinée, le zénith, l’après-midi, la soirée. Puis la nuit le mange. Nous trouvons souvent que le jour passe vite parce que nos activités prennent plus de temps que prévu. Le temps va plus vite que nous. D’autres éprouvent que le temps est long : ceux qui attendent en guettant l’horloge. Les attentes sont si différentes : attendre son tour dans une administration avec un numéro, attendre à l’hôpital, ou attendre une rencontre, la venue d’un être aimé. L’attente peut être angoissante ou riche de promesses. Il faut bien toujours en respecter le temps. La plus belle attente n’est-elle pas celle d’un enfant ? Elle dure neuf mois, et il n’est jamais très heureux de devoir la raccourcir. Il faudra ensuite une bonne trentaine d’années pour que l’enfant atteigne sa pleine maturité.

« Jour après jour. » C’est le temps de la fidélité. Les couples en font l’épreuve quand ils vieillissent. Les moines aussi : le temps monastique est ponctué par la cloche qui invite à la prière, aux repas, au silence, aux rencontres. Les moines inscrivent leur fidélité dans la succession des jours. Elle pourrait être monotone et sombrer dans l’acédie, cette tristesse de l’âme, l’ennui qui peut devenir du dégoût. Les anciens moines redoutaient cette torpeur qui replie sur soi-même. La solitude est périlleuse si elle devient un esseulement, un retrait protecteur des heurts de la vie commune, un refuge. Le retrait est bien inhérent à la vie monastique, mais il est risqué. On se retire en fait pour un affrontement avec les autres et avec nos propres remous intérieurs. Mais là encore, il faut ménager le retrait paisible dans la cellule ou les beaux moments de jouissance de la nature dans le jardin du cloître ou dans les allées du domaine.

Comme il y a une temporalité monastique, il y a donc aussi un espace monastique. Le temps s’inscrit dans un espace et cet espace marque le temps qui s’y déroule.

La plupart des monastères sont à l’écart des villes, et il faut alors se retirer pour s’y rendre, quitter son lieu de vie et faire le chemin. Certains monastères disposent leurs parkings à distance de sorte que les visiteurs aient un parcours à effectuer à pied. Mais plusieurs monastères sont établis en pleine ville. Parfois la ville s’est implantée autour d’eux. Ils sont alors des césures dans le tissu urbain, d’une autre manière que les espaces verts préservés. Les grandes abbayes anciennes disposaient d’imposants domaines qui assuraient autant leur tranquillité que leurs ressources variées. À Paris, Saint Germain était aux prés, et là comme ailleurs la ville a couvert les prés : il ne reste plus que l’appellation. Les monastères urbains jouissent la plupart du temps de vastes jardins qui peuvent être jalousés mais qui sont vitaux pour des frères ou des sœurs qui sortent peu. Clerlande n’est pas aux prés mais au bois. Le bois de Lauzelle ne nous appartient pas, mais comme nous n’avons pas de clôture, il nous est offert et nous en profitons bien.

Comme il y a une temporalité monastique, il y a donc aussi un espace monastique. Le temps s’inscrit dans un espace et cet espace marque le temps qui s’y déroule. Les jours n’ont pas la même couleur dans la plaine des sœurs de Rixensart et dans la forêt de Clerlande. Le P. Frédéric aime parler du génie du lieu et il a su nicher le monastère à flanc de colline boisée. Le temps passe mais le lieu est stable. Son aspect est changeant selon les heures et les saisons, mais il est là, c’est notre lieu. Ma chambre donne sur le beau petit jardin intérieur : l’été il ouvre mon espace ; l’hiver il dort et il m’apprend à attendre le printemps.

Je voulais parler du présent et j’égrène en fait la succession des jours. Le présent serait-il une illusion, la buée dont parle Qohélet que l’on a traduit par « vanité » : « Le soleil se lève, le soleil se couche, il se hâte vers son lieu et c’est là qu’il se lève. Le vent part au midi, tourne au nord, il tourne, tourne et va, et sur son parcours retourne le vent. » (1, 5-6) En cherchant à honorer le présent, suis-je voué à la fugacité du temps ? Jean-Louis Schlegel a écrit : « Le présentisme est devenu l’apanage – la solution ? – de ceux qui sont persuadés qu’il n’y a qu’une vie, et qu’il faut en profiter au maximum, y compris en l’harmonisant ou en réduisant ses inconforts grâce aux sagesses. » (Esprit n°431, janvier 2017, p.99) Cette critique est bienvenue, et elle m’invite à me garder d’isoler le présent, et encore plus de m’y emprisonner. Car le présent est toujours gros d’un avenir, soulevé par une espérance. Que disaient les prophètes d’Israël ? Ils déchiffraient le présent et discernaient ses conséquences sur l’avenir. La clairvoyance des prophètes est toujours trop forte pour leurs contemporains. Isaïe en a fait l’expérience : « Ils disent aux voyants : n’ayez pas de visions ! Et à ceux qui voient : ne voyez pas des choses exactes, dites-nous des choses qui nous plaisent, voyez des illusions ! » (30, 10) Nous reconnaîtrons encore aujourd’hui les vrais prophètes en ce qu’ils dissipent nos illusions, mais il est rude de reconnaître que nos intuitions puissent être illusoires.

Regardons Jésus dans les évangiles. Comment vit-il le présent ? Il est toujours en mouvement, et son mot préféré est un appel à aller : va ! Mais il est pleinement offert à toute rencontre, et ceux qu’il rencontre le plus souvent sont des infirmes à libérer.

Le moment présent chasse toujours l’illusion : il est là, avec sa joie et son bonheur ou avec son manque et parfois sa détresse. Je ne peux y échapper, même si j’attends qu’il passe. Ne disons-nous pas souvent : ça passera ! Mais qu’est-ce que cela veut dire ? Un autre présent sera là, et il faut bien toujours ou l’accueillir ou le subir. Dire qu’il est un sacrement, c’est dire qu’il est la matière d’une grâce, que Dieu s’y offre.

Regardons Jésus dans les évangiles. Comment vit-il le présent ? Il est toujours en mouvement, et son mot préféré est un appel à aller : va ! Mais il est pleinement offert à toute rencontre, et ceux qu’il rencontre le plus souvent sont des infirmes à libérer. Il suit le centurion venu lui demander de venir guérir son serviteur, et il se laisse approcher en chemin par une femme qui perd son sang. Il aperçoit Zachée perché sur son sycomore et il s’invite chez lui. Ces rencontres n’étaient pas programmées : elles surviennent dans le présent de Jésus, et il y est disponible parce que son présent de chaque instant est de correspondre pleinement à la volonté du Père. Or quelle est la volonté du Père, son bon vouloir, son bon plaisir ? C’est toujours la vie, la liberté, et la fécondité, le fruit à porter. Le présent de Jésus est donc toujours de libérer et de faire vivre. Il ne demande jamais de contrepartie à ceux qu’il guérit mais il les laisse aller à leur vie propre. Il donne le goût de vivre dans un total désintéressement. Il est frappant qu’à son procès personne ne soit venu dire : « Il m’a guéri ! » Où étaient-ils tous sur le chemin de la croix ? C’est bien là le péché des hommes que révèlent les évangiles : l’ingratitude, l’oubli, l’abandon.

Le contraire, c’est la gratitude, l’action de grâces, la mémoire vive, la fidélité. Vivre le moment présent dans ces sentiments, c’est le recueillir dans la continuité d’une histoire et l’ouvrir aux possibles à venir. Nous fêtons régulièrement des jubilés, des anniversaires de mariage ou de vie religieuse. Il y a la manière commune de les célébrer qui retient surtout la fidélité et la fécondité. Mais il y a aussi une manière intime de relire le passé sans occulter les épreuves, les drames, les échecs.

Il y a tellement de manières de se divertir, de pratiquer l’esquive pour éviter la rude confrontation au mystère. Le contraire peut être le consentement, et je retrouve alors ici le moment présent qui est toujours celui auquel il faut consentir.

Heureux ceux qui peuvent revenir sur leur passé sans en renier les failles et qui reconnaissent à chaque étape la mystérieuse et silencieuse présence de Dieu. J’ai commis beaucoup d’erreurs dans ma vie, des fautes aussi, et quand je m’en souviens, je me remets à la miséricorde de Dieu. J’ai heureusement aussi vécu des moments bienheureux dans la solitude de mon cheminement spirituel et dans la chaleur de la vie communautaire. Je garde le souvenir ému de la main qui m’a ouvert l’évangile de Jean à la deuxième page, celle des premières rencontres où il est écrit que les disciples ont demeuré chez Jésus qui les avait invités à venir voir. Je me suis dit alors : moi aussi, je veux demeurer chez lui, avec lui. Il m’est arrivé de m’égarer ailleurs, dans les régions que Pascal appelait le divertissement. Il y a tellement de manières de se divertir, de pratiquer l’esquive pour éviter la rude confrontation au mystère. Le contraire peut être le consentement, et je retrouve alors ici le moment présent qui est toujours celui auquel il faut consentir. Le consentement ne peut se jouer dans un raidissement : il y faut de la souplesse, une sorte de grâce, une bienveillance. Car la bienveillance ne concerne pas seulement le rapport aux autres mais aussi le regard porté sur les choses et l’attention aux menus évènements quotidiens. C’est le sourire au monde.

Jentends déjà ce qu’on peut me rétorquer : comment sourire au monde quand les images que nous en recevons sont celles des pendus de Damas ou les faces grimaçantes de certains dirigeants ? Le cours du monde est si souvent tragique. Mais justement Emmanuel Mounier nous conviait à un optimisme tragique. Ce n’est pas seulement une heureuse formule. C’est très exactement la manière de regarder le monde et de le porter dans la prière dans la confiance en la providence divine chère à Jean-Pierre de Caussade.

Dieu accueille les évènements du monde avec nous. Ce qui signifie aussi qu’il n’y a pas de destin ; l’avenir n’est pas écrit en filigrane à l’avance. Il dépendra de l’évolution du cosmos, et à notre échelle du cours que nous donnerons à l’Histoire en l’infléchissant selon nos décisions.

Quel est le sens de la providence ? Wikipedia dit que c’est « un hasard ressenti comme un signe de l’action bienveillante de Dieu ». C’est évidemment une interprétation non-croyante. Pour le croyant, l’action bienveillante de Dieu se joue du hasard, elle s’inscrit dans l’épaisseur de l’évènement. Dieu ne crée pas les évènements de l’Histoire : il a lancé le monde et l’Histoire, mais pour que le monde existe et pour que l’Histoire se déroule, il a dû s’en retirer : c’est le tsimtsoum de la Kabbale juive, la contraction de Dieu pour qu’autre chose puisse exister en dehors de lui. Dieu laisse de la place, mais alors il la laisse pleinement, et l’on peut ainsi dire en toute rigueur que les évènements lui adviennent autant qu’à nous. Et c’est très beau : Dieu accueille les évènements du monde avec nous. Ce qui signifie aussi qu’il n’y a pas de destin ; l’avenir n’est pas écrit en filigrane à l’avance. Il dépendra de l’évolution du cosmos, et à notre échelle du cours que nous donnerons à l’Histoire en l’infléchissant selon nos décisions. C’est dans ce sens qu’il faut comprendre les notations répétées dans le Nouveau Testament : « Il fallait que… » Elles ne peuvent pas signifier que tout était déterminé à l’avance. Les choses auraient fort bien pu se passer autrement : Judas aurait pu ne pas trahir Jésus ni Pilate le condamner. Dieu avait un dessein, celui de sauver, de guérir et de faire vivre, et il aurait pu l’atteindre de mille manières, selon les dispositions des hommes. Son dessein a dépendu des disciples de Jésus et de ses ennemis. Il s’est inscrit dans une Histoire que Dieu n’écrivait pas.

Le dessein de Dieu dépend encore de nous, il s’inscrit encore dans l’histoire que nous écrivons. Et comment peut-il s’y inscrire ? C’est à la mesure de place que nous lui offrons. Nous vivons dans une société qui se passe de Dieu et de religion et qui paraît ne pas en éprouver le manque. Il faut tout de même tempérer ce constat de deux manières : D’abord les gens reviennent encore à l’église pour célébrer l’amour, la vie, la mort, même si ce recours est nettement moindre que dans le passé. Beaucoup ne retrouvent le chemin de l’église que pour les funérailles. Ensuite l’éloignement de Dieu ne concerne pas du tout les fidèles de l’Islam qui constituent une part considérable de notre société. Ceux-là maintiennent ce qui s’est affaibli chez nous : l’attestation de Dieu. La confession de foi : Allahou aqbar, Dieu est grand, le plus grand, est malheureusement salie par des fanatiques et des criminels qui la professent pour justifier leurs forfaits, mais elle demeure le témoignage de l’absolu de Dieu. Comme je contemplais l’imposante étendue des plateaux du Moyen-Atlas, je dis à l’ami marocain qui m’accompagnait : « C’est grandiose ! » Il me dit : « Dieu seul est grand ! » J’y repense encore devant la beauté d’un paysage, et j’aime alors célébrer non seulement la grandeur mais aussi la beauté de Dieu avec saint Augustin : « ô pulchritudo tam nova et tam vetera, ô beauté si nouvelle et si ancienne ! »

Ai-je perdu en chemin le sacrement du moment présent ? Je le reprends autrement dans cette nouvelle perspective : la grandeur et la beauté sont toujours à contempler dans le moment présent. Il est vrai qu’il y faut parfois, peut-être même souvent, une sorte d’obstination têtue. Il y a tant de laideur et de tragique dans le monde. Mais j’ai été ébloui par l’image d’un homme dansant dans les ruines d’Alep. Même au plus fort des guerres, des couples s’unissent et des enfants naissent. Et dans notre vie de communauté, la bonté est toujours au seuil de notre présent. Il faut parfois la faire éclore par un sourire, une parole ou un geste bienveillants. Si nous y sommes enclins, le présent s’illumine et devient sacrement.

Lorsqu’il s’agit d’évaluer le cheminement d’un nouveau frère dans la communauté, on est toujours conduit à vérifier s’il aime les frères, s’il aime la communauté dans son présent. Saint Benoît parle de l’honneur mutuel. Honorer la communauté consiste en un dosage subtil entre l’acceptation de ce qu’elle est, de ses limites et de sa générosité, et le désir de la porter au-delà d’elle-même. C’est exactement à cette attitude que s’évalue l’aptitude à y rester. On peut être lucide sur l’état de la communauté et en même temps en être fier, comme on sait être fier de sa propre famille. Il nous arrive, bien sûr, d’être déçus par des immobilismes ou des résistances, mais pour continuer il faut toujours pouvoir compter sur un bon vouloir et garder vive l’espérance. Encore faut-il s’entendre non seulement sur les mots mais sur l’attitude intérieure : il ne s’agit pas d’une espérance béate en un avenir forcément meilleur. Que me donnerait cette espérance-là si je dois mourir demain ? L’espérance germe dans le présent. Elle requiert de vivre le moment présent avec une connivence de l’âme et du cœur. Je ne peux que reprendre encore une fois l’image de la manducation : il faut déguster le présent, le savourer. C’est parfois une saveur bien amère, mais là se vérifie aussi ce qui est écrit dans l’Apocalypse : le voyant doit manger le petit livre ouvert pris dans la main de l’ange : « Il te remplira les entrailles d’amertume, mais en ta bouche il aura la douceur du miel » (Ap. 10, 9) Amertume et douceur ne conviennent pas de la même manière au moment présent : l’amertume est liée au moment passé quand il nous a déçus, et nous désirons alors la douceur dans le présent, ce qu’exprime bien l’opposition des entrailles et de la bouche. L’amertume est bien éprouvée quand on goûte un aliment qu’on n’aime pas, mais elle affecte plus longuement la digestion. La douceur plaît au palais au moment même. Elle compense, elle convient au dessert.

Ce qui menace toujours le présent, c’est l’inquiétude du lendemain. Jésus la connaissait bien et il savait qu’elle pouvait peser lourdement : « Ne vous faites donc pas tant de souci pour votre vie au sujet de la nourriture, ni pour votre corps au sujet des vêtements » (Mt 6, 24). Or ce souci du lendemain est lancinant chez les pauvres ; les riches ne se font pas de souci. Et Jésus parlait justement aux pauvres. Il avait sans doute vu sa mère se faire du souci pour lui, et elle a dû s’en faire beaucoup quand il s’est lancé dans sa mission. Mais nous aimons penser qu’elle avait confiance en Dieu et que Jésus avait reçu cette confiance d’elle et de Joseph.

« Regardez les oiseaux, dit Jésus, ils ne font ni semailles ni récoltes, ils ne font pas de réserves dans des greniers, mais votre Père céleste les nourrit. » Il est votre Père, et il veillera encore plus sur vous que sur les oiseaux. « Regardez les fleurs des champs, elles ne tissent pas, et elles sont mieux parées que Salomon dans toute sa gloire ». Jésus nous invite donc d’abord à regarder, et pas à regarder le monde pour y chercher des signes d’encouragement, mais regarder les oiseaux et les fleurs. Cela pourrait paraître vraiment offusquant de dire : le monde va mal, mais regardez les oiseaux et les fleurs, vous y trouverez un secret. Et pourtant nous avons aussi bien besoin d’être libérés, déchargés du souci. « Vous ne pourrez jamais prolonger votre vie à force de souci » dit encore Jésus. Alors mieux vaut regarder les oiseaux et les fleurs, non pour nous désintéresser du monde mais pour trouver la confiance : Dieu veille encore mieux sur nous que sur les oiseaux et les fleurs.

La confiance est l’antidote du souci, de l’inquiétude. Il faut miser sur la confiance pour se marier, confiance l’un en l’autre et confiance en Dieu. Et c’est encore dans la confiance que l’on met au monde des enfants. Il est vrai que les soucis apparaissent en même temps que les enfants, mais il y a de bons soucis qui découlent simplement de nos responsabilités. La confiance n’est pas l’insouciance.

« Ne vous faites pas tant de souci pour demain, dit Jésus, demain se souciera de lui-même ; à chaque jour suffit sa peine. » Nous pouvons bien traduire : vivez l’aujourd’hui tranquillement, pleinement. Nous disons dans le Notre Père : « Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour. » Mais l’aujourd’hui est lui-même le pain que Dieu nous donne, ce jour que nous vivons avec lui, confiants en sa présence. Saint Luc aime particulièrement le noter, comme avec Zachée : « aujourd’hui il me faut demeurer chez toi », « aujourd’hui le salut est venu dans cette maison. » (Lc 19)

L’aujourd’hui, c’est le moment présent. Et chaque jour, chaque moment contient sa grâce, le don secret que Dieu nous fait au cœur, et c’est pourquoi il est un sacrement. Je suis délesté du passé, l’avenir vient avec ses promesses et ses craintes. Je peux manger le pain de l’aujourd’hui.

Mais pourquoi Jésus dit-il seulement : « À chaque jour suffit sa peine » ? Il n’y a pas que de la peine dans l’aujourd’hui. Chaque jour a aussi ses joies, son bonheur simple, et c’est bien pour le goûter que nous pouvons laisser demain s’occuper de lui-même.

Tout cela n’est que sagesse, et les stoïciens disaient la même chose. Le message propre de Jésus est de chercher d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et le reste nous sera donné par surcroît. Qu’est-ce donc que chercher le royaume de Dieu dans les activités professionnelles ou dans nos multiples relations ? Nous parlons volontiers de vivre l’évangile, et la question rebondit alors : qu’est-ce que vivre l’évangile concrètement ?

Quand nous y réfléchissons dans nos partages, il y a deux manières de procéder : ou bien choisir une situation vécue et chercher un passage d’évangile qui peut l’éclairer, ou bien lire une page et chercher en quoi elle concerne notre vie. Je voudrais pourtant dire qu’il faut aussi lire l’évangile gratuitement, sans chercher tout de suite ce qu’il touche en nous. Manger l’évangile comme le pain de ce jour, boire l’évangile comme on se désaltère à la fraîcheur d’une source. Il nous mettra en travail petit à petit, il s’insinuera dans nos journées, ou encore il y germera comme une graine, puisque Jésus aimait cette image de la graine qui pousse toute seule.

Je disais que la confiance est l’antidote de l’inquiétude. Nous pouvons dire encore que goûter la saveur du moment présent est l’antidote de la mélancolie. Je n’entends pas ici la mélancolie au sens que lui donnent les psychiatres, mais au sens spirituel si bien décrit par Romano Guardini, en allemand schwer Mut, l’humeur lourde. « Dans sa substance la plus intime, écrit-il, la mélancolie est nostalgie de l’amour. De l’amour sous toutes ses formes et à tous ses degrés, de la sensualité la plus élémentaire jusqu’à l’amour suprême de l’esprit. L’impulsion de la mélancolie est l’Eros, l’exigence d’amour et de beauté. »

Il y aurait donc une belle mélancolie, mais aussi une mélancolie funeste, celle qui produit l’ennui. Je songe à ce vieux couple que je visite parfois dans leur maison de retraite. La fenêtre de leur chambre donne sur un mur : il faut beaucoup lever la tête pour voir le ciel. Ils vivent devant la télévision, et elle les maintient sans doute ouverts sur le monde. Ils m’accueillent avec de larges sourires et ne se plaignent jamais. C’est moi qui songe à l’ennui en les voyant. Et je mesure alors l’immense bienfait de notre vie commune : les plus anciens sont portés par les offices, les repas, les réunions, et toute leur vie leur a appris à habiter la solitude. La vie monastique ne laisse pas de place à l’ennui.

Le moment présent est bien toujours soulevé par cette « exigence d’amour et de beauté » dont parle Guardini. Quand je le vis avec douceur, il me porte à aimer le monde et dans ma prière à l’offrir à Dieu, et ainsi j’embellis le monde.

La beauté des monastères correspond à des canons bien différents selon les époques et les régions : le baroque des abbayes bavaroises ou autrichiennes paraît presque offusquant à côté de la pure rigueur de Fontenay ; mais la beauté est plurielle. La Règle de Benoît ignore le mot de beauté. En bon romain, Benoît privilégie plutôt l’ordre : chaque frère et chaque chose à sa place et à son temps. Mais il demande d’honorer chaque chose : tous les objets et les biens du monastère doivent être regardés comme les objets sacrés de l’autel (ch. 31). Cette notation signifie que chaque objet est sacré et doit être traité avec tact et respect. Il y a une manière bénédictine d’user de chaque chose, même la plus triviale : une éponge, un linge à essuyer. On ne jette pas ces choses avec désinvolture, on les pose, on les dépose. Tous ces humbles gestes quotidiens doivent qualifier les plus menus moments présents. Traiter chaque chose comme un objet sacré de l’autel signifie encore que les travaux les plus humbles devraient être exercés comme des liturgies. Il y a ainsi une liturgie de chaque moment présent.

Il n’est pas toujours aisé de la célébrer, car le moment présent est parfois dur à vivre, dans l’épreuve, dans la perte, dans le deuil, dans la déprime. C’est alors la liturgie du vendredi saint, et parfois celle du silence du tombeau du samedi saint. Guardini le dit encore : « Le Seigneur a été triste jusqu’à la mort et il a porté jusqu’au bout le lourd fardeau. C’est seulement dans la croix du Christ que se trouve la solution à la détresse de la mélancolie. »

Vient la lumière neuve du jour de Pâques, festa dies, jour de fête entre les fêtes. Le moment présent est toujours pascal. La mort opère en nous son œuvre lente ou brutale, mais la résurrection du Christ nous transfigure avec une puissance plus grande que celle de la mort. À chaque petite transfiguration quotidienne, Christ détruit la mort en nous et nous ressuscite à la vie éternelle. Nous nous affligeons souvent de toutes les petites morts qui nous frappent quotidiennement, de toutes les pertes successives que l’âge inflige, mais nous pouvons aussi être à l’affût des lueurs de résurrection. Les plus belles nous sont offertes par l’amitié qui ravive le cœur. Nous voulons cultiver la fraternité entre nous, c’est même le titre que nous nous donnons avec notre prénom : frère untel. Mais quel bonheur lorsque naît la douce amitié. Jésus ne nous a-t-il pas dit : « Désormais je vous appelle mes amis » ? Nous l’appelons trop peu ainsi : Jésus notre ami, mon ami qui m’accompagne et qui m’écoute. Et quelle joie quand le moment présent est celui de l’amitié.

L’amitié ne se force pas. Elle ne se décrète pas. On peut être amical, c’est-à-dire bienveillant avec les autres sans que pour autant naisse une véritable amitié. L’amitié est une grâce, un cadeau. Elle requiert une secrète connivence dans les réactions aux évènements comme aux propos des autres. Elle ne se décrète pas mais il faut l’entretenir par une attention mutuelle qui nous fait deviner nos états intérieurs, et aussi par le partage. Son ennemi est l’isolement, tellement triste lorsqu’il vient d’un délaissement. « Je n’ai personne » dit le paralytique de la piscine de Bethzatha (Jn 5, 7). À celui-là Jésus dit de compter d’abord sur lui-même : « Lève-toi, prends ton grabat et marche ! » Mais pour qu’il puisse le faire, il a fallu que Jésus passe, le regarde, lui parle : quelqu’un entrait dans sa solitude et le faisait revivre.

Chaque moment présent est offert à la fois à l’assurance intérieure de soi-même et à la rencontre, et c’est bien en ce double sens qu’il peut être un sacrement. La grâce de chaque moment n’est-elle pas de nous renouveler nous-mêmes et de nous établir en communion ? Dans le moment présent j’appelle l’Esprit qui me fortifie et qui m’ouvre. Alors naît en mon cœur la vraie joie promise par Jésus, la joie de la demeure : « Demeurez en mon amour comme je demeure dans l’amour du Père. Je vous dis cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit complète. » (Jn 15, 11) La joie du cœur est le fruit du sacrement du moment présent.

Fr. Bernard

Photographie: Flying Bird – 1887 – Muybridge Eadweard (1830-1904) – Paris, musée d’Orsay

Enregistrer

Billets apparentés

Conférence de Carême, par le père B. Poupard, le 2... "Sacrement du moment présent" Le 22 mars à 20h. Conférence de Carême, par le Père Bernard Poupard C'est dans le moment présent que se joue notre ...
« L’espérance : le courage de l’incertitude  ...   L’espérance : le courage de l’incertitude. Le texte in extenso de la dernière conférence du fr. Bernard à Clerlande, en date du mercredi 18 janv...
La face humaine de Dieu Propos d’un moine sur le Christ en sa chair par le F. Bernard Poupard « Les moines se présentent souvent comme des chercheurs de Dieu. J’ai bien l...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.