Dieu hôte

Dimanche de la Trinité (2017)

(Exode 34, 4-9 ; Jean 3, 16-18)
Dieu hôte

«Dieu a tant aimé le monde…»
Tant, tellement, c’est-à-dire sans mesure, éperdument, donnant même son propre Fils «en rançon pour la multitude»…

…et nous savons ce que les hommes en ont fait… Mes frères, mes sœurs, c’est la mesure sans mesure de l’amour de Dieu que nous évoquons, que nous célébrons, aujourd’hui, telle qu’elle s’est manifestée dans toute l’histoire des hommes.

Les mots de la théologie ne nous aident pas beaucoup. Le mot ‘Trinité’ fait plutôt penser à une formule algébrique ou une image de géométrie dans l’espace. Au cours de l’histoire les théologiens ont beaucoup spéculé au sujet de la Trinité, pour réfuter toutes sortes d’hérésies, comme le monophysitisme, le nestorianisme, l’adoptianisme ou le patripatianisme. Et cela n’a abouti qu’à de nouvelles divisions parmi le chrétiens.

ais la liturgie, qui est la source de notre foi, nous rappelle d’abord que Dieu est un, unique, et unifiant tous les croyants. La première lecture de ce dimanche est en effet tirée de l’Ancien Testament. Notre foi au Dieu unique n’est pas différente de celle de juifs qui récitent chaque jour le ‘Shema Israël’ : « Écoute, Israël, le Seigneur ton Dieu est l’Unique … » C’était la foi de Jésus. Par toute sa vie, il nous l’a exposée, illustrée, explicitée, comme l’écrit saint Jean dans le prologue de son évangile : « lui qui est dans le sein du Père, il nous a dévoilé le mystère du Dieu invisible ».

Il est important de rappeler cela : fondamentalement notre foi chrétienne au Dieu unique n’est pas différente de celle des juifs et des musulmans, même si en de nombreux points elle diffère. Nous sommes en communion fondamentale avec tous ceux qui cherchent Dieu et croient en Lui, même si notre foi diffère énormément de celle qu’enseignent les autres religions. Mais nous savons, ̶ et nous pouvons faire l’expérience de cette commune ‘capacité de Dieu’. Tout homme est en effet capax Dei, ‘capable de Dieu’, de nature compatible avec la nature divine, comme le disait saint Paul aux Athéniens, citant d’ailleurs un poète païen, : « Nous sommes tous de la race de Dieu ».
C’est pourquoi nous sommes aussi solidaires avec tous les croyants de par le monde dans leur recherchent du sens de Dieu, pour notre époque où toutes les représentations de Dieu sont profondément remises en question. Vous savez que toutes les religions ont aujourd’hui de la peine à affronter le monde moderne ; elles s’affaiblissent et se folklorisent, ou elles se durcissent et deviennent intolérantes. Nous, les chrétiens, nous nous posons également de graves questions sur Dieu qui n’est « ni là-haut, ni là-bas », mais dans le cœur des humains et au cœur de ce « monde qu’il a tant aimé ».
Oui, nous sommes mis au défi de « rendre compte de l’espérance qui est en nous ». Relever ce défi est un service très important à rendre à nos contemporains. Car, en tant que chrétiens, nous, sommes particulièrement responsables de l’image de Dieu. Je vous livre donc ici le fruit de ma méditation personnelle. Et je constate que cette remise en question de l’image de Dieu est bien sûr une interpellation redoutable, mais elle est aussi une chance, pour purifier cette image, si souvent déformée au cours de notre histoire.
Heureusement, dans la vie de Jésus nous avons, non pas une réponse théorique à ce questionnement, mais un témoignage. Les évangélistes attestent que Jésus est constamment en relation avec son Père dont il veut accomplir la volonté, et cela dès la première mention que Luc fait de lui, lors de son premier pèlerinage à Jérusalem, quand il avait douze ans. Et sa mission consiste à nous donner l’Esprit, jusqu’au terme de sa vie, quand, sur la croix, « il a donné l’Esprit », selon les mots de Jean. Toute sa vie et son enseignement sont portés par sa relation vitale au Père et à l’Esprit.

Ce qui caractérise Jésus est donc qu’il n’est jamais autosuffisant, mais toujours référé au Père, à l’Esprit. Il est le Fils qui reçoit tout de son Père, et il est celui qui nous envoie l’Esprit en abondance. Par toute sa façon d’être, parmi nous, il témoigne que Dieu n’est pas autosuffisant. Dieu n’est pas la ‘Cause Première’, le ‘moteur immobile’ à l’origine de tout. Non, il est mouvement, parce qu’il est celui qui donne tout, dans la réciprocité. C’est de ce mouvement que nous pouvons témoigner, parce que nous y sommes engagés. Humblement, à la mesure de notre peu de foi, mais dans la confiance.

Mais concrètement, qu’est-ce que cela veut dire ?
Jésus ne nous demande pas de dire à nos contemporains qui est Dieu ; il nous demande de le vivre. « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » « Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux. » Il ne faut pas attendre d’être compétent en théologie et de tout savoir sur Dieu pour essayer de devenir comme Lui. Il faut suivre la démarche inverse : c’est seulement en devenant nous-mêmes doux et humbles de cœur, pacifiques, purs, affamés de justice et miséricordieux que nous pourrons rendre témoignage au Dieu de Jésus-Christ.
Par toute sa vie, en toutes ses rencontres, Jésus nous a révélé que Dieu est amour, communion, mouvement d’accueil réciproque. Il nous révèle ainsi le secret de ce que nous appelons la Trinité. Les théologiens, pour dire le mouvement qui habite la Trinité, parlent de périchoresis, en grec (ou circumincessio, en latin) : littéralement une danse, un cercle de danse où tous sont conviés. C’est ce qu’exprime merveilleusement l’icône de Roubliov : notre Dieu est ce mouvement circulaire où chacune des Personnes est tournée vers l’autre dans une hospitalité réciproque.

Mais il faut ajouter, et c’est fondamental, qu’en tout son enseignement, Jésus nous a aussi révélé le cœur du mystère de notre propre salut : nous sommes invités à entrer nous-mêmes dans ce mouvement, comme on entre dans une ronde de danse. Dieu n’est pas devant nous, comme un objet, ou au dessus de nous, ou en nous. C’est nous qui sommes en Lui, invités à entrer dans ce mouvement, pour danser notre vie.

Vous savez que l’icône de la Trinité représentait à l’origine l’hospitalité d’Abraham. C’est cet épisode de la Bible qui a été retenu pour illustrer le mystère de la Trinité, parce que l’image de l’hospitalité d’Abraham exprime si bien la vie de Dieu qui est accueil, accueil mutuel. Mais en réalité toute hospitalité, gratuite, généreuse et réciproque, ̶ et pas seulement celle d’Abraham, ̶ représente et révèle, à sa façon, la vie de Dieu, au foyer ardent de sa divinité. Et non seulement elle la représente, mais elle la rend présente. Tel est bien le témoignage que nous pouvons rendre de l’espérance qui est en nous. Cet accueil mutuel : « Voyez comme ils s’aiment ! » ̶ rend présent le Dieu de Jésus-Christ à nos contemporains, non comme une évidence qui s’impose, mais, comme en creux, comme une question car cette façon d’accueillir tout homme, comme on voit les saints l’offrir, ne s’explique pas sans une motivation plus fondamentale, sans une inspiration mystérieuse et une force d’en haut. Notre témoignage n’est pas une affirmation péremptoire, mais une question qui ne nous lâche pas. C’est un peu comme le mouvement de notre univers qui ne s’explique pas sans le recours à une hypothétique matière noire ou énergie sombre : on ne sait pas ce que sont ces forces mystérieuses, mais on en fait l’expérience.

omme vous le voyez, chers frères et sœurs, cette méditation sur le mystère de la Trinité nous indique un chemin de conversion et d’évangélisation. Mais c’est seulement en suivant Jésus, tel que les évangélistes nous le montrent, que nous pouvons parcourir ce chemin. C’est en partageant notre vie, comme il nous partage le pain, sa vie donnée, que nous entrons à notre tour dans le mouvement de Dieu et son amour sans mesure pour notre monde.

fr. Pierre

Icône: L’hospitalité d’Abraham, vers 1375 – 1400

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