Le lien de la paix

23ème dimanche  2017

Le lien de la paix

(Mt 18, 15-22)

Pour bien comprendre le sens de ces quelques versets, pour en saisir toute l’importance, il nous faut les situer dans l’ensemble du chapitre 18 de saint Matthieu. L’évangéliste y a regroupé un certain nombre de recommandations de Jésus sur la vie communautaire. Les versets lus aujourd’hui sont au centre de ce discours communautaire’.

Ils sont précédés par un enseignement sur le respect à apporter aux plus petits, aux derniers. Cette partie de l’enseignement de Jésus n’a malheureusement pas été retenue dans la liturgie des dimanches. L’évangéliste y raconte comment Jésus commence par un geste significatif en plaçant un enfant au milieu de l’attroupement. Après une mise en garde contre ceux qui pourraient scandaliser les petits, Jésus conclut cette première partie par la parabole de la brebis perdue que le berger va rechercher en laissant là les 99 autres. C’est dire que, pour qu’une communauté puisse être crée, il faut commencer par opérer une subversion totale des hiérarchies en mettant au centre de ses préoccupations le dernier, le plus pauvre en son sein, — et le plus fragile en chacun. C’est la condition première.

Nous verrons dimanche prochain comment ce ‘discours communautaire est conclu par une invitation instante au pardon mutuel, « jusqu’à septante sept fois sept fois ». C’est une exigence fondamentale pour assurer que le lien qui unit chacun des membres puisse s’approfondir et que la communauté puisse tenir.

Mais au cœur de cet entretien, il y a le passage que nous avons entendu sur la correction fraternelle et la prière commune. Voyons ça de plus près.

Il s’agit d’abord de recommandations très pratiques : « Si ton frère a péché contre toi, va le trouver, montre lui sa faute… » Quand il y a des difficultés entre les partenaires d’une communauté, il ne faut pas renoncer à parler. On serait quelquefois tenté de se taire et d’‘écraser’, de ruminer tout seul son amertume quitte à se plaindre aux autres de son sort, mais il faut oser parler. Il y a là un conseil très clair de Jésus. Est-ce que nous le prenons au sérieux ? Parler ensemble, en communauté, en couple, est un art à toujours cultiver et à développer. Oui, il faut parfois attendre de parler et savoir se taire, même un long temps, mais vient le moment où il ne faut pas avoir peur de parler clair. Ce serait un manque de confiance en l’autre que de le supposer toujours incapable de supporter ce que nous pensons de lui, et lui disons avec sincérité. Mais, dans une communauté, cet art doit être cultivé de part et d’autre. Pour cela, il ne suffit pas de parler ; il faut encore savoir entendre, savoir écouter les réactions de celui ou celle auquel nous avons parlé sincèrement, savoir répondre sans faire dévier la conversation, bref il faut toujours réapprendre à dialoguer.

Dans certains cas, il convient d’appeler d’autres à la rescousse, comme Jésus le recommande : « prends encore avec toi une ou deux personnes » ou même « dis-le à la communauté de l’église » Et si vraiment le frère n’écoute pas, on revient à la case départ : il n’est plus membre de la communauté, mais un étranger, auquel on doit, par ailleurs aussi beaucoup de respect, ̶  mais c’est à un autre niveau.

Ces conseils sont le bon sens même. Mais Jésus n’est pas venu pour nous révéler des choses élémentaires que les bons psychologues nous recommandent.

Car il ajoute une précision fondamentale : il promet quil sera présent à ce dialogue chaque fois qu’il se réalise dans un climat de prière. « Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux. » En effet cet échange confiant est alors éclairé par la présence d’un tiers. Il n’est plus seulement bilatéral ; il se fait sur ce vaste horizon qu’ouvre la prière.

Il n’est donc pas indifférent que cette évocation de la prière soit située exactement au centre du discours communautaire : la prière est la clef de voûte de toute communauté, à deux, à douze ou à cinquante. Tant que les partenaires, même au cœur de grandes tensions, restent fidèles à une prière vécue ensemble, il y ont comme un îlot de paix, la garantie d’une objectivité qui les dépasse ; ils ont accès à une source de bienveillance, plus profonde que tous les malentendus et que toutes les amertumes, et ils peuvent toujours espérer retrouver concrètement la paix.

Et cette prière est aussi ce qui permet de ‘délier’, c’est-à-dire de remettre les dettes. En effet, s’il faut oser parler, il faut aussi savoir oublier et finalement pardonner et donner une nouvelle paix. Il en sera question dimanche prochain, quand Jésus conclura ce discours sur la vie fraternelle.

Mais voyons encore, dans ce climat de prière, ce que signifie concrètement ‘délier’, parce que cette partie du texte d’évangile est aussi très importante. ‘Délier’ est une expression biblique qui signifie délier les liens du péché. Les péchés sont en effet des liens qui nous enchainent et nous retiennent hors de la communauté des fidèles ; ils nous maintiennent excommuniés, hors de l’Alliance du Seigneur, le lien sacré qui nous donne la vie.

Or, traditionnellement, Dieu seul peut remettre les péchés et délier les pécheurs des conséquences de leurs actes. Et cependant nous voyons dans les évangiles que Jésus remet aussi les péchés. Et cela scandalise les scribes : « Ils se dirent en eux-mêmes : ‘Cet homme blasphème !’ » Mais il y a plus grave : il ne s’en tient pas à cette transgression ! En plusieurs endroits, comme ici, il dit même à ses disciples : « Ce que vous aurez délié sur terre sera délié dans le ciel », c’est à dire par Dieu.

Oui, mes frères, mes sœurs, aujourd’hui encore, nous sommes appelés à délier les liens du péché les uns aux autres, à pardonner et à apporter la paix qui vient de Dieu ! Bien sûr, cette paix vient de Dieu, mais nous en sommes les intermédiaires indispensables.

Dans l’évangile selon saint Jean, il y a d’ailleurs un appel semblable à l’accueil mutuel qui éclaire encore notre façon d’y correspondre. C’est après la Résurrection, quand « Jésus vint et se tint au milieu d’eux et leur dit : ‘La paix soit avec vous. Tout en parlant il leur montra ses mains et son côté. » Puis il leur dit encore : « Ceux à qui vous remettrez  les péchés, ils seront remis. Ceux à qui vous les retiendrez, ils seront retenus ». (Jn 20, 19,20,23) La paix que Jésus nous communique est issue de ses blessures, de ses mains percées, de son côté ouvert. Elle n’est pas qu’uns simple bienveillance ; elle est le fruit de son sacrifice, sa vie donnée pour la multitude. Il a payé le prix fort pour nous sauver de nos penchants à le vengeance…

Nous y participons quand nous célébrons l’eucharistie, le mémorial de son sacrifice. Au cours de cette célébration, il y a en effet un moment pour nous donner la paix. Dans d’autres liturgies, ce baiser de paix est échangé avant la prière eucharistique, pour que les fidèles y accèdent dans un esprit de réconciliation. Mais dans la liturgie romaine, la nôtre, ici, cette paix est échangée juste avant la communion. C’est parce que nous savons, comme saint Jean nous l’a expliqué, que cette paix procède du corps brisé du Christ, et de son sang versé. Elle part de l’autel, du Christ présent dans les saintes espèces, et elle se répand dans toute l’assemblée des fidèles. Mais c’est à nous, à chacun de nous, de la communiquer, de la faire circuler jusqu’au dernier des participants à la prière.

Aujourd’hui donc,  ̶   une fois n’est pas coutume  ̶  je propose de donner la paix de cette façon. Tout comme, la nuit de Pâques, nous communiquons la flamme du grand cierge et la transmettons de proche en proche, jusqu’au fond de la chapelle, et tout en haut de la tribune, de même aujourd’hui, nous allons répandre de proche en proche ce baiser de paix issu de l’autel, jusqu’au dernier des participants de notre célébration. Cette proposition n’est pas une initiative farfelue : c’est ainsi que nous faisions toujours dans les monastères, avant le Concile. Actuellement, quand le prêtre dit « Que la paix du Seigneur soit toujours avec vous ! », nous nous tournons de tous les côtés, vers nos voisins les plus proches, et c’est très bien. Mais pour une fois, je propose que nous fassions un peu différemment. Je vais baiser l’autel et les oblats, et puis communiquer la paix qui en est issue à mes voisins, et plus loin aussi, et cette paix envahira peu à peu toute la chapelle. Nous la transmettrons à nos voisins, peut-être des personnes que nous ne connaissons pas, mais elle fera son chemin pour unir toute l’Assemblée. Ensuite, par le même chemin, nous transmettrons les uns aux autres le pain et le vin consacrés, le Corps et le Sang, pour la vie du monde.

fr. Pierre

Photographie de Mario Giacomelli, Séminaristes jouant, 1961-1963

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