La Promesse de Dieu. Texte intégral de la conférence

Conférence du frère Bernard, le 2 décembre 2017

La Promesse de Dieu

Rêvons un peu autour de ce mot : Promesse.
Promettre.
Il a un champ signifiant très étendu, depuis les promesses solennelles qui ont orienté nos vies jusqu’aux menus engagements pour répondre à une demande de service : promis !
La promesse ouvre l’avenir en lui offrant un sens, elle invite à s’avancer avec confiance.

Mais elle est aussi entourée d’un halo d’hésitation : que de promesses non tenues, de fausses promesses ! et il ne s’agit pas seulement des promesses formulées, mais aussi de tous les possibles dont l’avenir est gros.
Un être jeune est plein de promesses. Elles peuvent l’entrainer, le dynamiser. Elles peuvent aussi lui être pesantes quand elles excèdent sa capacité ou quand l’attente des autres est fantasmée et du même coup menacée de désillusion. Ainsi des parents qui rêvent trop l’avenir de leurs enfants et l’échafaudent déjà au risque de brimer leur liberté et de paralyser leur créativité.

La Promesse de Dieu est un grand arc de la Bible qui va de Noé à la lettre aux Hébreux, et elle est scellée par la fidélité de Dieu, son souvenir de sa Promesse. Nous la chantons dans le Magnificat : « Il se souvient de la promesse faite à nos pères », et dans le Cantique de Zacharie : « Il se souvient de son alliance sainte, du serment qu’il a juré à notre père Abraham ».
Dieu n’oublie jamais, il se souvient.

La promesse de dieu à Abraham, par RaphaëlMais la promesse est conditionnelle : « Si tu écoutes les commandements du Seigneur ton Dieu que je te prescris aujourd’hui, et que tu aimes le Seigneur ton Dieu, que tu marches dans ses voies, que tu gardes ses commandements, ses lois et ses coutumes, tu vivras et tu te multiplieras, le Seigneur ton Dieu te bénira dans le pays où tu entres pour en prendre possession. Mais si ton cœur se dévoie, si tu n’écoutes point, et si tu te laisses entrainer à te prosterner devant d’autres dieux et à les servir, je vous déclare aujourd’hui que vous périrez certainement et que vous ne vivrez pas de longs jours sur la terre où vous pénétrez pour en prendre possession ». Dt 30, 16-17
Nous savons que par la suite l’histoire d’Israël a été une longue succession d’égarements, de pardons et de recommencements. Le conditionnel de la promesse s’est vérifié continument.

Mais Dieu n’est pas le seul à mettre ses conditions. Jacob nous offre un remarquable exemple de conditions mises à sa fidélité. Abraham obéissait à Dieu sans dire un mot : Dieu lui demandait de partir, il partait, sans même savoir où il devait aller, et alors même qu’il marchait sur la terre qui serait celle de la promesse.

Le songe de Jacob, par Gustave DoréSon petit-fils Jacob n’a pas la même obéissance inconditionnelle : à Bethel, alors que Dieu lui promet une terre et une descendance sans mettre aucune condition, Jacob répond en multipliant les conditions : « Si Dieu est avec moi et me garde en la route où je vais, s’il me donne du pain à manger et des habits pour me vêtir, si je reviens sain et sauf chez mon père, alors le Seigneur sera mon Dieu ».( Gn 28, 20-21)
Nous connaissons bien ce genre de vœu au conditionnel : si Dieu me guérit, j’irai au pèlerinage à Lourdes.
Le psaume 65 par contre ne met aucune condition : « je tiendrai mes promesses envers toi, les promesses qui m’ouvrirent les lèvres, que ma bouche a prononcées dans ma détresse. »

Dans la démarche de discernement de la volonté de Dieu, Ignace de Loyola invite à un état d’abandon confiant dans le bonheur ou dans l’épreuve, dans la santé où la maladie, dans la consolation ou la désolation. L’engagement du mariage comporte exactement les mêmes éventualités pour le soutien mutuel. C’est aussi ce qui fait la force de la vie communautaire : on sera soutenu et on soutiendra jusqu’au bout. Avoir la détermination et l’assurance de ce soutien donne à vivre dans la confiance.

Proche de la promesse est le vœu. Mais le vœu a deux sens : il peut être un souhait, comme les vœux que nous nous adressons au nouvel an ou ceux que nous formulons lors d’un mariage ; il peut aussi exprimer un engagement ferme comme les vœux prononcés pour les religieux qui peuvent être temporaires pour un délai établi, ou définitifs, engageant toute la vie. Tout un cheminement va du souhait à l’engagement, et c’est un temps béni, celui des fiançailles ou du noviciat.

Le postulant aspire à vivre dans la communauté : il va tester sa capacité à y demeurer, et les frères testeront aussi leur consentement à l’accueillir avec sa personnalité propre, et précisément pour notre propos avec la promesse qu’il apporte.

Les réunions capitulaires qui jalonnent le cheminement d’un nouveau frère sont toujours délicates car elles vérifient la possibilité d’un accueil mutuel qui transformera la communauté autant que le candidat. Un avenir se joue là, une promesse qui demandera une sollicitude avisée. C’est pourquoi la Règle de St-Benoit confie le nouveau à de sages anciens qui se montreront autant circonspects que bienveillants.

Ces propos sur la promesse sont un peu trop raisonnés et graves. Or la promesse peut et doit bien être aussi rieuse.

Le nom d’Isaac, le fils de la promesse, signifie selon les interprétations le rieur ou celui qui fait rire, car sa mère Sarah a ri sous cape au fond de sa tente en entendant les trois visiteurs annoncer à Abraham qu’elle allait enfanter dans sa vieillesse et malgré sa stérilité.

Rire, et non seulement sourire. Les communautés vivantes sont celles qui libèrent le rire. Un bon prédicateur sait faire rire une assemblée, ce qui la rend bien plus attentive. C’est l’une des béatitudes de l’évangile de Luc : ceux qui pleurent riront.

Imaginez l’immense assemblée de l’humanité à la fin des temps, secouée d’un énorme rire parce que les justes auront gagné et brilleront comme ce soleil. Place au rire donc, car la promesse est jubilante.

​Malheureusement, St-Benoit n’aime pas beaucoup le rire : il ne faut pas dire des paroles qui portent à rire, ni aimer « le rire lourd et bruyant ». (RB4, 53-54)

Est-il en cela proche de Jésus ? Les évangiles ont gardé les pleurs de Jésus, mais jamais un rire, ni même un sourire. Pourtant bien des paroles de Jésus ne peuvent avoir été dites sans un sourire invitant à une connivence. J’aurais aimé ce sourire chez Benoit, comme j’aime les frères qui me sourient sans un mot en me croisant.

​​Saint Benoît expliquant la règle (miniature du XIVe siècle).La promesse, pour Benoit, est tellement sérieuse, qu’il multiplie les précautions dont il faut l’entourer. Alors que nous guettons avec quelque fébrilité les éventuels postulants, Benoit ne leur accorde pas facilement l’entrée du monastère : il faut les éprouver par des rebuffades et les faire attendre, leur montrer toutes « les choses dures et âpres par lesquelles on va à Dieu ». On leur relit plusieurs fois la Règle jusqu’au moment où ils sont admis, mais alors ils doivent promettre publiquement stabilité, conversion constante et obéissance. Et cette promesse revêt pour Benoit un caractère juridique très romain : elle est écrite de la main du nouveau frère, signée et déposée sur l’autel. Toute sa vie sera scellée par sa promesse.

​​La promesse de l’homme répond à celle de Dieu. C’est même par l’assurance de la fidélité de Dieu à ses promesses que l’on peut s’engager dans une promesse. Les deux promesses-celle de Dieu et la nôtre- s’échangent alors en un baiser.

​​ Mais nos promesses humaines sont fragiles. Combien d’abandons avec leurs déchirures et leurs blessures si longues à cicatriser ? Pourquoi faisons-nous si pieusement mémoire des frères et des sœurs défunts et n’évoquons- nous jamais ceux qui ont quitté la vie religieuse ? Pourquoi les couples qui se remarient après un divorce répugnent-ils tellement à évoquer la première union ? Les nations aussi célèbrent leurs victoires mais ne font pas mémoire de leurs défaites, qui leur ont pourtant coûté beaucoup de vies. Trafalgar a donné son nom à une place de Londres ; pour les Français, le mot signifie le désastre. Les communautés religieuses n’échappent pas à cet enfouissement des moments pénibles de leur histoire. Visitant un monastère ami, j’ai reçu un jeune frère venu me demander de lui dire ce qui s’était passé lors d’une crise que personne ne voulait évoquer. Je lui ai répondu de contraindre ses ainés à lui en parler. Le non-dit est toujours malsain. Dans une communauté de moniales, tout souvenir d’une abbesse écartée a été effacé. Qu’y gagne-t-on ? L’histoire pèse d’autant plus qu’elle est occluse.

​​A l’inverse, quel bonheur de pouvoir caresser son histoire, avec ses heurs et ses malheurs, et de l’aimer parce que c’est là que Dieu nous a gardés sous son regard paternel qui nous couvre encore. Benoit le dit bien : « L’homme estimera que Dieu, du haut du ciel, le regarde à tout moment, qu’en tout lieu le regard de la divinité voit ses actes et que les anges le lui rapportent à tout moment ». (RB7, 13)

Je n’aime guère ces anges rapporteurs, mais si le regard de Dieu est tout bienveillant, il me plait que les anges lui apportent, et non lui rapportent, tout ce qui nous émerveille. Nous avons assez souffert du Dieu juge sévère que les relents de jansénisme nous ont ressassés. Je ne veux pas me dérober au jugement : il me purifie, me sort de ma ténèbre pour me laisser venir au grand jour, comme le dit Luc : « Rien n’est secret qui ne doive être connu et venir au grand jour ». (Lc 8, 17) Mais le Dieu juge est le Dieu sauveur qui « n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui » (Jn 3, 17). Voilà la Promesse. Elle nous dilate. Jean-Louis Chrétien l’écrivait sans son beau livre « La joie spacieuse, essai sur la dilatation » : « la joie intérieure, avec sa dilatation, se porte elle-même, avec un doigté de sourcier, à la rencontre du joyeux dans le monde. Nous sommes prêts pour lui, nous sommes préparés pour lui, car nous sommes déjà au large. L’ouverture de la joie forme un espace pour ce qui arrive ».

« Ce qui arrive », c’est le fruit de la Promesse toujours spacieuse et qui nous met au large. Où l’on voit que la joie est l’autre nom de la promesse.

​​Considérons l’inverse pour l’instant : la tristesse emplit l’âme quand il n’y a plus de promesse. Ainsi des personnes en fin de vie qui n’attendent plus que la mort. Mais sont-elles toujours tristes. J’ai connu deux exemples du contraire. Celui d’une dame me confiant comme d’une faute son désir de mourir alors que toute sa vie avait été heureuse et féconde. Je lui ai conseillé de libérer ce désir bien normal, et elle est morte le lendemain. Et celui d’une moniale à l’agonie à qui je demandais comment elle envisageait sa mort et qui me répondit : « avec une immense curiosité ! ». Car la religion a su faire de la mort elle-même une ultime promesse. « Je ne meurs pas, j’entre dans la vie » disait Thérèse de Lisieux alors même qu’elle avait été envahie par l’angoisse terrible du néant quand la voix ténébreuse lui disait : « avance, avance, réjouis-toi de la mort qui te donnera non ce que tu espères, mais une nuit plus profonde encore, la nuit du néant ». La foi chrétienne est sublime quand elle mêle ainsi l’angoisse et l’espérance, le vertige du néant et la promesse de la lumière.

La promesse engage la mémoire. Dieu se souvient de sa promesse : qu’est-ce à dire ? Il donne, il réalise ce qu’il a promis. Se souvenir, c’est donc tenir une promesse. Mais il y a dans le souvenir, dans le travail de mémoire, une manière d’honorer le passé, ce que j’appelais caresser son histoire. C’est bien ce que Moise sait rappeler à Dieu quand il voudrait laisser libre cours à sa colère : « vas-tu oublier tout ce que tu as fait pour ce peuple ? Vas-tu laisser dire aux autres peuples que tu étais perfide, que tu conduisais ce peuple à sa perte ? » Il est poignant de voir Moise rappeler ainsi à Dieu qu’il est Dieu, et précisément le Dieu de la Promesse.

​​Or, quelle était la Promesse ? Il faut remonter à Abraham. Dieu lui a fait une double promesse ; une terre et un lignage. Le lignage devait bien dépasser les limites du peuple d’Israël puisqu’il était promis aussi nombreux que les étoiles du ciel et que le sable des rivages de la mer. En vérité, c’est toute l’humanité qui était appelée à devenir la descendance d’Abraham : « Par toi se béniront toutes les nations de la terre ». (Gn 12, 5)

Quant à la terre, pouvait-elle n’être que le petit territoire de Canaan ? J’y ai longuement pensé au bord du lac de Tibériade. Je regardais les collines du pourtour en évoquant, bien sûr, le début printanier de l’activité de Jésus. Des skis nautiques sont alors venus sillonner le lac en tous sens. Le charme était rompu et la réalité s’imposait : le lac est aujourd’hui aux habitants des villes qui l’entourent. Je ne devais plus chercher Jésus en ces lieux, mais là où je vis. La terre de la Promesse, la terre promise, c’est ma terre. C’est là que le Royaume de Dieu advient, dans un nouveau printemps de l’évangile.

​​La Lettre aux Hébreux le dit bien dans sa propre perspective : elle nous presse « d’imiter ceux qui, par la foi et la persévérance, héritent des promesses ». C’est dans le même passage que nous trouvons l’image de l’ancre pour illustrer l’espérance dans la Promesse, mais c’est une ancre fichée dans le ciel, qui nous arrime donc en haut et non au fond de la mer. Cette image de l’ancre est restée, mais il faut l’orienter à l’envers, sa pointe vers le haut. La Promesse nous assure en nous tirant en haut, dans le grand large du ciel.

Le large, l’espace : voilà donc à quoi s’ouvre la Promesse. Il faut nous le rappeler dans notre quotidien qui menace toujours de nous asservir à l’étroitesse, à la mesquinerie, à la médiocrité. Comme je demandais à un Père Abbé qui avait visité beaucoup de monastères ce qu’il en retenait, il me dit : « J’ai vu beaucoup de générosité, mais aussi beaucoup de médiocrité. Fuyez la médiocrité ». Il faut la fuir, certes, mais ne faut-il pas aussi d’une autre manière, prendre la mesure de nos étroitesses pour nous élargir ? La vie commune est tissée, surtout avec l’âge, d’habitudes qui deviennent des manies. Elles sont si prégnantes que je n’y vois plus qu’un seul remède : l’humour. C’est une tournure d’esprit, un penchant à voir ce qui était drôle. Saint Benoit semble bien l’ignorer, comme le sourire qui l’accompagne, et pourtant il faut de bonnes doses d’humour dans la vie commune, sans quoi on pourrait devenir cynique.

Le Christ accomplit la Promesse, comme l’exprime le cantique deZacharie : « En lui, Dieu a fait surgir la force qui nous sauve… comme il l’avait dit pour son prophète depuis les temps anciens ». La promesse est-elle alors épuisée dans son accomplissement ? N’y a-t-il plus de Promesse depuis cet accomplissement en Christ ? N’a-t-elle plus de place dès lors dans le Nouveau Testament ? Saint Pierre témoigne du contraire : les disciples à qui il s’adresse dans ses lettres attendaient bien l’accomplissement des promesses de Dieu, mais comme cet accomplissement tardait à venir, ils incriminaient Dieu de ce retard ; Pierre leur explique alors que ce qui leur apparaît comme un retard est en fait le témoignage de la patience de Dieu : Dieu ne retarde pas l’accomplissement de son projet, comme s’il n’était pas pressé d’y parvenir, mais il use de patience envers nous. Il n’est pas en retard, comme peuvent le penser ceux qui voudraient que tout se réalise dès maintenant, mais il attend, il prend le temps, il laisse le temps. Et c’est une bien belle manière de vivre le présent que de mettre à profit le temps que Dieu nous laisse. Chaque matin, un jour nous est offert pour nous ouvrir davantage à la volonté de Dieu, à son bon vouloir qui est toujours une volonté d’amour et de paix. Lorsque nous demandons dans le « Notre Père » : « que ta volonté soit faite ! », que demandons-nous d’autre ? Que la volonté d’amour et de paix qui est celle de Dieu se répande dans l’humanité, comme elle a été accomplie par tous les saints disciples qui nous ont précédés.

La patience de Dieu est une attente ardente. Nous parlons souvent de notre attente, et nous voulons sincèrement la réveiller, la ranimer, chaque année au temps de l’Avent. Mais c’est Dieu qui nous attend le premier. Le temps de l’Avent devient alors celui de la réponse à l’attente de Dieu. En ce sens, nous pouvons bien dire que Dieu nous prie avant même que nous le prions. Lorsque nous demandons à Dieu de donner la paix au monde si troublé, il nous répond que c’est lui qui attend que nous fassions la paix. Nous devrions toujours prier en pensant que Dieu nous a précédés dans sa propre prière. Vous connaissez ce sketch de Raymond Devos où il rencontre Dieu qui prie, qui prie l’homme de se manifester à lui parce qu’il se demande si l’homme existe vraiment tant il le rencontre peu, s’il n’est pas, dit joliment Devos, une « vue de l’esprit ».
​​
La Promesse a été accomplie dans le Christ, mais il faut encore que cet accomplissement se déploie dans l’Eglise, c’est à dire finalement dans nos vies. La Promesse est donc devenue notre charge au point que nous pouvons la comprendre à rebours de son sens premier : Dieu a promis, mais il nous a confié sa Promesse si bien que c’est lui qui attend de nous la pleine réalisation de sa Promesse. Étrange et mystérieuse Promesse où celui qui promet est celui qui attend et où celui qui reçoit la Promesse doit lui-même l’accomplir. M​ais ainsi fait Dieu avec les hommes : il leur renvoie leur demande qu’il a faite sienne. « Vous me demandez la paix, mais je ne peux vous la donner que si vous la faites ». Marie demandait à Bernadette : « voulez-vous me faire la grâce de venir ici chaque jour ? » Ainsi Dieu nous prie-t-il toujours : « voulez-vous me faire la grâce de la paix ? »

Que va donc signifier pour nous : accomplir la Promesse ?
Pour le demander autrement : quelle est la vocation des chrétiens et leur responsabilité dans le monde ? Jésus l’a dit : nous sommes dans le monde, mais nous ne sommes pas du monde. La « lettre à Diognète » d’un auteur du IIème siècle l’exprime bien :
Les chrétiens ne se distinguent des autres hommes ni par le pays, ni par le langage, ni par les coutumes. Car ils n’habitent pas les villes qui leur soient propres, ils n’emploient pas quelque dialecte extraordinaire, leur genre de vie n’a rien de singulier. Leur doctrine n’a pas été découverte par l’imagination ou par les rêveries d’esprits inquiets ; ils ne se font pas, comme tant d’autres, les champions d’une doctrine d’origine humaine.
Ils habitent les cités grecques et les cités barbares suivant le destin de chacun ; ils se conforment aux usages locaux pour les vêtements, la nourriture et le reste de l’existence, tout en manifestant les lois extraordinaires et vraiment paradoxales de leur manière de vivre. Ils résident chacun dans sa propre patrie, mais comme des étrangers domiciliés. Ils s’acquittent de tous leurs devoirs de citoyens, et supportent toutes les charges comme des étrangers. Toute terre étrangère leur est une patrie, et toute patrie leur est une terre étrangère. Ils se marient comme tout le monde, ils ont des enfants, mais ils n’abandonnent pas leurs nouveau-nés. Ils prennent place à une table commune, mais qui n’est pas une table ordinaire. Ils sont dans la chair, mais ils ne vivent pas selon la chair. Ils passent leur vie sur la terre, mais ils sont citoyens du ciel. Ils obéissent aux lois établies, et leur manière de vivre est plus parfaite que les lois.
En un mot, ce que l’âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde. L’âme est répandue dans les membres du corps comme les chrétiens dans les cités du monde. L’âme habite dans le corps, et pourtant elle n’appartient pas au corps, comme les chrétiens habitent dans le monde mais n’appartiennent pas au monde.

Les chrétiens peuvent se trouver à toutes les responsabilités civiles et sociales et les assumer pleinement, mais ils doivent veiller à ne pas être « mondains », non au sens coutumier des « mondanités », mais au sens de ce qui dans le monde est étranger au Royaume de Dieu. C’est une exigence difficile parce que le « monde » est infiniment complexe, mêlant des compromissions redoutables aux exigences les plus nobles. On le voit bien dans le comportement des hommes politiques si difficile à apprécier.

La Promesse est notre charge, mais elle est aussi et d’abord toujours en avant de nous. Elle est nécessaire pour vivre car il nous faut bien toujours un avenir. Or l’avenir est incertain. Nous ne savons pas ce que sera demain. Jésus nous enseigne bien à ne pas nous soucier du lendemain : « Demain, dit-il, s’occupera de lui-même. A chaque jour suffit sa peine ». Et il nous invite à regarder les fleurs des champs qui ne tissent pas leurs parures et les oiseaux du ciel qui ne sèment ni ne moissonnent. (Mt 6, 25-34) Il n’empêche : qui ne cherche pas à prendre des assurances pour l’avenir ? Qui ne se préoccuperait pas de l’avenir des enfants ? Mais considérer que l’avenir a sa promesse, c’est faire confiance à la fois en la vie et en Dieu qui y pourvoit. Il nous revient donc de conjuguer une saine prévision et un abandon confiant. La Promesse est un autre nom de la Providence, et la foi en la Providence fait vivre dans la confiance. Nous sommes dans les mains de Dieu et Jésus nous dit que personne ne peut rien arracher des mains du Père. (Jn 10, 29) Chaque soir, nous pouvons confier à Dieu le jour qui s’achève et celui qui suivra.
​​
La Promesse nous donne un au-delà de nous-mêmes qui nous console de notre finitude. La finitude a pour nous un double sens : nous sommes finis parce que notre vie aura une fin, mais tant que nous vivons, nous éprouvons aussi les limites de notre être : nos capacités, même avec la meilleure volonté, sont réduites. Il nous faut honorer toutes nos capacités, c’est le sens et la valeur de toutes nos initiatives. Les personnes comme les communautés sont constamment confrontées à cette mise en œuvre de leurs capacités qui atteste leur vitalité. Mais elles doivent bien aussi veiller à ne pas aller au-delà, et donc ne pas fantasmer des projets hors de leur atteinte. Or c’est une tentation récurrente de se projeter dans un imaginaire bien au-delà du réel, et cette tentation est périlleuse et ravageuse car le réel résiste et la déconvenue est à la mesure du fantasme. Que de beaux projets qui se sont avérés être des rêves trompeurs ! On demande parfois aux communautés d’exprimer leurs projets pour attester de leur vitalité, mais un projet, même s’il peut être rêvé, n’est pas un rêve. Il doit conjuguer le désir et la finitude. Le désir va toujours au-delà de nous-mêmes, il est même ouvert à l’infini, mais pour ne concrétiser dans un projet réel il doit s’affronter aux limites de celui qui le porte et prendre en compte ce qu’on appelle l’alignement des planètes. De quoi une personne ou une communauté sont-elles capables compte tenu de leurs ressources réelles et des opportunités du moment ?

Promesse, projet, rêve… Il est écrit au début du livre des Actes des Apôtres que Pierre, à Pentecôte, cite le prophète Joël pour expliquer le flux de paroles en toutes langues des apôtres : « Vos fils et vos filles prophétiseront, vos jeunes gens auront des visions, et nos vieillards des songes ».(Act 2, 17) Aux jeunes donc les visions, aux communautés jeunes d’envisager l’avenir, le leur et celui de l’Église, et bien sûr de commencer à le mettre en œuvre. L’Église, comme le monde, ont besoin de jeunes visionnaires qui saisissent le possible. Et aux vieillards, aux vieilles communautés, les songes. Mais quels songes ? La tentation est de songer toujours au passé, car chacun sait que le passé était mieux que le présent. Pourtant, songer est une manière de déchiffrer du sens, ou de le construire. Le songe voisine le rêve, et comme le rêve, il peut entrainer l’échappement du réel. Etre songeur signifie souvent douter, être perplexe. Le risque est de s’abîmer dans le songe, comme le lièvre de La Fontaine : « Un lièvre en son gîte songeait, car que faire en un gîte à moins que l’on ne songe ? ». Le lièvre finit bien par sortir de son gîte et courir. Si le songe permet de trouver du sens, sortir du songe signifie s’atteler à mettre en œuvre le sens trouvé. Les songeurs doivent exprimer le fruit de leurs songes : leurs doutes, leurs hésitations, mais aussi les projets qu’ils ont entrevus. Le songe doit s’ouvrir à la vision. Considérer le passé, en prendre acte, conduit à envisager plus sagement l’avenir.

Mais peut-il s’agir de sagesse quand on a une promesse ? La promesse n’induit-elle pas un excès ? Ne contient-elle pas plus que ce qui est envisagé, ou même envisageable ? La promesse fait rêver. Elle allège le fardeau du présent en laissant entrevoir un avenir merveilleux. Le peuple de la Promesse va vers une terre qui deviendra sa terre, une terre où couleront lait et miel, comme lui-même deviendra un peuple immense. C’était le rêve d’Abraham contemplant la nuit pleine d’étoiles : « Ainsi deviendra ta descendance ». Or ce rêve est celui d’un homme dont la femme est stérile et âgée. La Promesse défie la stérilité et le vieillissement. Nos communautés chrétiennes ou religieuses doivent y songer quand le pessimisme est le découragement les assaillent. Vivre avec une Promesse, c’est faire le pari de l’optimisme. Emmanuel Mounier parlait d’un optimisme tragique, un optimisme qui défie les épreuves parce qu’il les traverse. C’est donc bien une sagesse, mais une sagesse qui pressent l’excès du possible. Une sagesse qui fait signe à une folie.

Les fiancés reçoivent fréquemment le nom de « promis, promise » ; ils sont ainsi l’objet d’une promesse qu’ils devront eux-mêmes honorer par leur mariage. Cette belle appellation pourrait s’élargir à tous : chacun est promis aux autres dans ses riches potentialités, et ainsi chacun est une promesse qu’il doit lui-même honorer. C’est tout le contraire de ce que nous sommes toujours enclins à penser et à attendre des autres : il est bien toujours le même, il ne changera pas !

Ce constat désabusé brise la confiance et l’espérance. Il faudrait pouvoir se dire : quelle bonne surprise va-t-il encore nous faire ? Que va-t-il nous apporter de neuf ? C’est un état d’esprit résolument optimiste qui favorise la nouveauté. Celui qui se sait attendu pour une nouveauté sera enclin à la rechercher pour l’offrir. Et bien sûr, à l’inverse, celui dont on n’attend rien ne cherchera rien et perdra le goût du don. Car il y a bien un goût à donner. Nos en faisons l’heureuse expérience par les cadeaux que nous nous offrons à l’occasion des fêtes, ou simplement gratuitement. Aimer donner sans attendre de retour est une telle grâce, et la grâce signifie justement le don. Le Saint Esprit est appelé le Don de Dieu, donum Dei, et il est donateur car il se donne lui-même.

Le livre des Actes des Apôtres a gardé une parole de Jésus que les évangiles n’ont pas retenue : « Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir » (Act 20, 35). L’Esprit pourrait donc bien être appelé : le Bonheur ou la Joie. C’est le bonheur de Dieu de se donner, et d’abord en lui-même par le don que les Personnes divines se font l’une à l’autre, comme le montre si bien l’icône de Roublev. Et c’est le bonheur de Dieu de créer, de lancer dans l’existence d’autres êtres que lui-même. Sans la création, Dieu serait fermé sur son amour de lui-même, comme un suprême Narcisse. Mais en créant, Dieu se retire, il fait de la place à d’autres qu’il veut se donner à aimer.

« Dieu a tant aimé le monde » dit Jean, et il poursuit : « Qu’il lui a donné son Fils unique ». Dieu aime le monde en lui-même et pour lui-même, mais il lui faut encore, osons le dire, lui faire un don, et il donne son Fils pour donner ensuite l’Esprit. Le don est la joie de Dieu, son bonheur.

​​Quand St-Pierre nous invite à être les imitateurs de Dieu, il nous invite au don. Le don ne se commande pas, il doit venir de lui-même, en quoi il est bien une grâce. Mais on peut s’y disposer, y être enclin, comme on peut le retenir, s’en abstenir, garder pour soi. La vie communautaire est le lieu du don, sans lequel elle ne serait justement pas communautaire mais seulement juxtaposition. C’est bien ce qu’il nous faut toujours rappeler et ré-entreprendre : ne pas nous contenter de vivre à côté les uns des autres mais être offerts les uns aux autres pour la joie du don mutuel.

Etre offerts comme des promesses, cela signifie être offerts comme au-delà de ce que nous sommes. Il y faut une attente, attendre plus que ce que nous donnons. C’est à la fois stimulant et pesant. Nous pouvons estimer raisonnablement que nous avons donné ce que nous pouvions et en attendre simplement un merci. Mais le serviteur qui revient du travail, dont parle Jésus, n’est pas remercié et invité à se mettre à table : il doit encore préparer le repas du maitre et le servir. Il y a toujours plus à faire.

​​Il se souvient de sa Promesse. Se souvenir, c’est ici à la fois préserver de l’oubli et réaliser. Dieu n’oublie pas, sa Promesse est toujours maintenue, et même renouvelée. Et il la réalise. Elle est réalisée dans le Christ, mais elle l’est aussi chaque jour dans nos vies. C’est nous qui sommes guettés par l’oubli autant de la Promesse de Dieu que des nôtres, quand nous nous laissons aller à la lassitude, à la torpeur de l’âme, quand nous sommes enfermés dans l’espace étroit d’un quotidien morne. « Souviens- toi de ton amour » disons –nous à Dieu. Et il peut bien nous répondre : « Souviens-toi aussi de mon amour quand tu es dans l’épreuve et le doute et souviens-toi de l’amour que j’attends de toi ». Il est doux de penser que nous nous joignons à Dieu dans le souvenir mutuel, lui de nous et nous de lui. Nous parlons ainsi à Marie : « Memento, souviens-toi que personne ne t’a jamais invoquée en vain ». Au vrai, quand nous demandons à Dieu ou à Marie de se souvenir, c’est notre propre souvenir que nous avons à ranimer. Se souvenir d’une promesse est paradoxal car le souvenir concerne le passé et la Promesse l’avenir. Mais il s’agit ici de la Promesse faite dans le passé et dont on attend la réalisation. « Souviens-toi de l’avenir que tu as promis ». Mais Dieu s’en souvient toujours et il l’ouvre devant nous. Sans sa Promesse, notre avenir ne serait qu’une inquiétude, une incertitude, et même une angoisse. Nous n’avons pas le droit de penser à l’avenir dans le doute : il est toujours l’avenir de la Promesse de Dieu. Nous l’envisageons dans l’Espérance, une espérance tenace qui nourrit la Promesse.

fr. Bernard

Billets apparentés

« L’espérance : le courage de l’incertitude  ...   L’espérance : le courage de l’incertitude.Le texte in extenso de la dernière conférence du fr. Bernard à Clerlande, en date du mercredi 18 janv...
« L’espérance : le courage de l’i...  Conférence du fr. Bernard L'espérance: le courage de l'incertitude Mercredi 18 janvier 2017, à 20h L' avenir du monde est incertain, notre avenir ...
Conférence de Carême, par le père B. Poupard, le 2... "Sacrement du moment présent" Le 22 mars à 20h.Conférence de Carême, par le Père Bernard Poupard C'est dans le moment présent que se joue notre ...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *