Jeudi Saint 2018

Jeudi Saint : un soir, un repas

Un soir, un repas,

Jeudi Saint du 29/02/2018

Le dernier soir, mais un dernier repas qui devient le premier de tous ceux que Jésus demande de faire après lui, en mémoire de lui, en tout lieu et tout au long du temps. « Faites cela en mémoire de moi ».

Magie du repas et génie de Dieu

Où sommes-nous en plus intime et profonde communion ? Dans le silence où nous pouvons consentir à habiter ensemble, bien au-delà de nos paroles, et c’est déjà une belle percée de nos relations qui ne va nullement de soi. Pour y consentir, il faut le vouloir, vouloir aller plus loin ou plus profond que là où nous nous satisfaisons aisément d’être ensemble, en vis-à-vis spontané. Le silence est sûrement la maison de nos communions. Il n’est pas insignifiant que les moines privilégient cette alliance improbable du repas et du silence. Car le repas est aussi la maison de nos rencontres. C’est bien pourquoi nous nous invitons à manger ensemble, à partager les repas. Et nous taire en ces moments friserait l’affront. A table, le taciturne est bien près d’une méchante humeur. Le moine n’est pas taciturne, il est silencieux, même à table, et il ose la rencontre dans ce silence. Il a donc inventé les repas communs en silence. Et le miracle est alors la force de la présence, soutenue par les multiples attentions qui témoignent du commun vouloir. Voilà donc posé le repas et le silence.

Comment le repas n’y répugne-t-il pas ? Il faut y répugner un temps pour approcher l’attrait de Dieu pour le repas, ou pour mieux dire : la recherche antique et constante d’une communion avec Dieu dans le repas. Les anciens sacrifices escomptaient que Dieu consomme ce qu’on lui offrait et puis disparaissait en cachette. Dans la bible, c’est le sens de l’holocauste où tout ce qui a été offert est brûlé. Il n’y a pas de repas avec Dieu, mais la rencontre de Moïse avec Dieu est suivie d’un repas de communion des anciens, le repas de l’alliance auquel Jésus s’est référé  en qualifiant le dernier repas comme celui de l’alliance nouvelle. Il n’est plus question ici ni de parole ni de silence. Ou plutôt : le repas est instauré pour la parole qui le fonde : « vous ferez cela en mémoire de moi« 

Le repas était là, depuis toujours, comme lieu de partage, et donc de présence. C’est le génie de Dieu de l’avoir ainsi saisi pour en faire le moment de sa présence, et de la rencontre. Un soir, un repas.
Des repas qui se succéderont dans la suite des soirs, jusqu’à ce soir maintenant.

Que se passe-t-il alors ? L’évangile le manifeste : il prit et il donna. Prendre et donner. Il prit et il dit de prendre : il prit le pain, il prit la coupe, il les leur donna en disant : prenez ! L’avons-nous assez observé ? Nous disons si facilement qu’il faut donner, même si le dire est plus facile que le faire. Mais pour donner, il faut non seulement recevoir mais encore prendre. Cela ne paraît pas toujours bienséant : on hésite à prendre quand on y est pas invité. Et justement Jésus y invite : prenez ! C’est la liberté des enfants de Dieu de prendre allègrement comme si c’était déjà à nous. Et c’est à nous ! Dans la parabole du prodigue, le fils aîné reproche à son père de ne lui avoir jamais rien donné, et le père lui répond : mais tout ce qui est à moi est à toi ! Il fallait prendre ! Jésus dit pareillement au Père : ils sont à toi et tu me les a donnés. Il nous reçoit sans vraiment nous prendre car là se joue la liberté : Prendre spontanément est bien le sceau de la liberté, mais non prendre pour garder à soi. Je suis libre en prenant, mais je blesse la liberté si je garde. Jésus prend le pain et il dit : prenez ! Sa manière de prendre est déjà de donner.

Un soir, un repas. ce soir, ce repas. Nous pouvons être enclins à dire comme Pierre  au Thabor : il est bon d’être ici, comment rester ? La soirée est belle, la salle bien ornée, les tables apprêtées, les convives charmants. Captons ce moment pour en jouir sereinement. Mais justement, il faut en jouir  sans le capter. Il ne durera pas. Les tables seront dépouillées tout à l’heure. La nuit reprendra le dessus. Et il faudra aller au jardin des oliviers pour communier à toute l’angoisse du monde. La beauté du dernier soir au cénacle, la chaude intimité de ce repas déjà pascal sont secrètement menacées par la honte du reniement et la noirceur de la trahison. Jésus le sait, et il le dit. Il a la force tranquille de celui qui se tient dans le vouloir du Père, mais dans le même temps, il est en proie à l’angoisse qu’il transpire de tout son corps. Mon âme est triste à mourir, mais ta volonté est la mienne.

Jésus a pris un énorme risque en nous invitant à répéter son geste : le risque de nous accoutumer, de ne plus nous étonner, et c’est le grand risque de nos eucharisties quotidiennes. Nous sommes habitués au miracle. Nos semaines, nos journées, sont trouées par cette béance vers l’absolu, et il nous arrive tristement d’en être distraits. Pascal disait d’en être divertis.  Alors il est bon de changer le décor, de dire et de célébrer autrement, comme ce soir. Il faudrait, chaque dimanche, chaque jour, chercher comment nous étonner encore. ce n’est pas aisé, car nous craignons que l’étonnement suscite une gêne. Et il est bien délicat pour un célébrant d’étonner sans gêner.

Et pourtant,, il est tout de même inouï que l’eucharistie fasse irruption dans la monotonie de nos vies quotidiennes. Au demeurant, Jésus a bien dit de refaire son geste en mémoire de lui, mais il n’a pas précisé à quels rythmes ni à quels moments. Il nous en a laissé la liberté, et plût à Dieu que ce ne soit à nos dépens. Certains pratiquent un jeûne d’eucharistie pour éviter l’accoutumance. Il faut des jours sans pour qu’il y ait des jours avec. heureux ceux qui s’en étonnent toujours comme des enfants. Ce soir l’eucharistie ne nous étonnera pas car nous sommes réunis pour la vivre. Tout est bien disposé autrement que d’habitude, mais c’est encore une habitude annuelle. Que l’Esprit fasse donc craquer l’habitude et qu’il nous fasse la grâce d’un joyeux étonnement. rien ne va de soi. rien n’est déterminé. Nous pouvons nous contenter de rappeler ce qu’a fait Jésus le dernier soir, et le méditer. Il faudrait que le geste soit refait en surgissant. Impossible. Nous savons que nous allons le refaire. Alors, étonnons-nous quand même de le refaire toujours.

Magie du repas et génie de Dieu. Depuis Emmaüs, le Christ réapparaît quand le pain est rompu et la coupe levée. Et il ne réapparaît pas pour être seulement exposé : qui aurait l’idée d’exposer du pain pour le remettre aussitôt dans un buffet ? Il est là pour être mangé et bu, pour que sa chair irradie notre chair, que son sang coule dans notre sang. c’est une incarnation, une mise en chair continue. Pouvons-nous murmurer ce soir : tu es la chair de ma chair et le sang de mon sang ? Et tu formes encore ton corps en faisant de nous ensemble ce corps sacré. Nous pouvons en vérité adorer notre assemblée, notre communauté : c’est le corps du Christ. Et partir alors dans la nuit du monde, dans le jour du monde, comme des semences d’incarnation, car c’est de l’humanité toute entière que le Christ veut faire son corps. Elle ne le sait pas alors même qu’elle le devient. A nous qui le savons, de le faire pressentir, avant d’oser le dire.

fr. Bernard

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