Voici le temps favorable (texte intégral)

Conférence de la Sœur Marie-Raphaël de Hemptinne pour l’entrée en Carême, le 17 février 2018.

Voici le temps favorable

Nous lisons dans la Règle de saint Benoît, au chapitre 49 :  » La vie du moine devrait être en tout temps aussi observante que durant le Carême  » et  » Il attendra la sainte Pâque avec la joie du désir spirituel « .

Ce temps est donc un temps de joie. Mais le Carême est aussi, dans toute la tradition spirituelle, le temps d’un combat spirituel.

Si le Carême est le temps de  » la joie du désir spirituel  » et si  » la vie du moine doit être en tout temps comme en Carême « … c’est donc que le moine ne doit pas avoir en tout temps une  » mine de Carême « , mais qu’il doit vivre en tout temps dans cette joie du désir spirituel que procure la perspective de la sainte Pâque…

Ce temps est donc un temps de joie. Mais le Carême est aussi, dans toute la tradition spirituelle, le temps d’un combat spirituel

Commençons donc par quelques considérations sur le combat que nous impose ‘le temps’.

1. Les épreuves du temps .

Cette partie de l’exposé s’inspire largement du livre de Marguerite Léna, Patience de l’avenir, Petite philosophie théologale, Lessius, 2012,  première section : « le temps ou le don du possible », pp. 15-44. Toutes les citations suivantes s’y réfèrent.

Nous pouvons considérer trois types d’épreuves liées au temps : celle du ‘temps réel’, celle de la durée, celle de l’événement. Je pense que cette réflexion touche de près notre expérience à chacun, les uns se reconnaitront plus dans l’une, les autres dans une autre. A chacune de ces épreuves, notre liberté est interpellée d’une façon spécifique.

a. L’épreuve du ‘temps réel’

L’expression ‘temps réel’ est devenue ambiguë. Dans notre monde,  » le ‘temps réel’ désigne désormais la coïncidence immédiate de l’émetteur et du récepteur, et se réduit ainsi à la fugacité de l’instant. Je peux consulter en temps réel l’horaire de mon train, ou visionner en temps réel un match de foot à l’autre bout du monde…

Mais si l’on entend par temps réel le temps qu’il faut pour que quelque chose se fasse, on est dans le réalisme du temps. Je sais par exemple que mon trajet de Hurtebise à Libramont prendra un temps réel de minimum 15 minutes et je partirai à temps pour avoir mon train.

 » [Les femmes] savent, dans leur propre chair, ce qu’est le temps réel, au-delà des dérives sémantiques qui le réduisent à l’instantané. Est réel le temps qui permet le surgissement d’une réalité neuve, imprévisible, irremplaçable. Ainsi la naissance d’un visage comme il n’y en avait jamais eu, comme il n’y en aura jamais d’autre : la merveille d’un enfant. Puis elles apprennent, au fil des jours, ce qu’est une enfance, cette incompressible distance vers l’âge d’homme, cet écart de la faiblesse consentie à la promesse accomplie, où un être tâtonne vers sa propre stature. Où il subit la dure loi d’exode qui, de figure en figure, déplace et éduque en lui le désir.  » (Léna, Patience, p.18.)

L’épreuve du temps réel, très prégnant dans notre monde aujourd’hui, c’est en fait le refus du réalisme du temps, le refus des médiations qui imposent des limites au temps, la tentation de tout avoir tout de suite, de tout pouvoir tout de suite, d’en faire toujours plus. Notre monde nous impose un sentiment permanent d’urgence qui devient épuisant, parce que cela dépasse nos forces, les limitations de notre condition humaine. Il y a disproportion entre le vouloir et le pouvoir. Cela mène au burn-out.

Jésus face à la première tentation : celle de l’immédiateté.

Comment notre liberté peut-elle réagir face à cette épreuve ? Il faudrait apprendre à  » obéir au temps « . Tenir compte du temps réel que chaque chose réclame et avoir l’humilité de ne pas vouloir toujours plus. Entrer dans le temps de la patience, de la déprise, de l’humilité. L’acceptation du manque (y compris du manque de temps…). Nous savons que cela ne dépend pas toujours de nous, mais il y a un apprentissage.

b. l’épreuve de la durée

Une autre face du temps est celle de la durée, de la répétition, de ce que l’on appelle le  » temps ordinaire « , où  » il ne se passe rien « … Là aussi, il y a une épreuve qui nous guette : celle de ne plus voir le sens de ce temps-là, de ne plus percevoir sa valeur, de vouloir  » tuer le temps « …

La maladie du temps ordinaire est la morosité. Mise à l’épreuve du sens et du goût. Le danger de la répétition, de l’habitude…

Le casseur de pierres : toute une phénoménologie du temps ordinaire.
 » Un conte indien évoque le dialogue d’un sage avec des ouvriers peinant dans une carrière sous la chaleur du jour. Il demande à chacun d’eux ce qu’il est en train de faire. Le premier lève vers lui un visage morose et déclare : ‘tu le vois bien, je casse des pierres’ ; le deuxième le regarde avec fierté : ‘tu le sais bien, je gagne ma vie’. Le troisième, les yeux pleins de lumière, lui dit : ‘Ne le devines-tu pas ? Je bâtis un temple pour mon Dieu’ « 

Distance entre la fin et les moyens.

 » Alors surgit la tentation de la morosité : le casseur de pierres ne peut déchiffrer son propre geste, il n’est plus qu’un mouvement lourd de peine, vide de sens. La structure normale de l’action volontaire, qui articule l’un à l’autre l’ordre des moyens et celui des fins, et assure entre eux la circulation du sens, se disloque. « 

La répétition peut entraîner l’usure, l’ennui, la morosité. On entre dans le  » règne morne des âmes habituées  » , pour qui il ne faut surtout rien changer…

D’où  » la désaffection, souvent, vis-à-vis des tâches et des engagements de longue haleine et de lente maturation, qu’il s’agisse d’apprentissage ou d’éducation, de vie conjugale ou de vie consacrée. « 

Deux figures de l’Antiquité grecque reflètent ces deux attitudes opposées : Sisyphe n’attend plus rien et rouler sa pierre n’a pour lui aucun sens. Pénélope, par contre, ne peut s’empêcher d’attendre son Ulysse, et cela change tout.

 » Pénélope pouvait chaque matin, sans morosité aucune, défaire la tapisserie de la veille et la recommencer : chaque jour qui passait lui promettait le retour d’Ulysse. Mais il ne faut pas s’imaginer Sisyphe heureux tandis qu’il roule son rocher. L’effrayante symétrie d’hier et de demain ne peut nourrir en lui qu’une humeur morose. Il transporte une pierre qui ne fera jamais une cathédrale. « 

On parle de  » tuer le temps « , de  » temps morts « …

 » Ici, la morosité lève enfin le masque : son nom véritable est le nihilisme, la perte du goût de l’être qui s’offre et se réserve sous les espèces fragiles d’une temporalité sensée, c’est-à-dire orientée et signifiante. Pour le nihilisme, le passé est mort, et l’avenir va à la mort. À quoi bon se souvenir et s’engager, à quoi bon espérer ? Quand se perd ainsi, par ennui et satiété mêlés, le sens du temps, c’est le sens même de l’être qui s’altère. « 

Certains textes de Qohélet (influencé par la culture grecque) expriment déjà cette façon de voir.
Paroles de Qohèleth, fils de David, roi de Jérusalem. Vanité des vanités disait Qohèleth. Vanité des vanités, tout est vanité ! Quel profit l’homme retire-t-il de toute la peine qu’il se donne sous le soleil ? Une génération s’en va, une génération s’en vient, et la terre subsiste toujours. Le soleil se lève, le soleil se couche ; il se hâte de retourner à sa place, et de nouveau il se lèvera. Le vent part vers le sud, il tourne vers le nord ; il tourne et il tourne, et recommence à tournoyer. Tous les fleuves vont à la mer, et la mer n’est pas remplie ; dans le sens où vont les fleuves, les fleuves continuent de couler. Tout discours est fatigant, on ne peut jamais tout dire. L’œil n’a jamais fini de voir, ni l’oreille d’entendre. Ce qui a existé, c’est cela qui existera ; ce qui s’est fait, c’est cela qui se fera ; rien de nouveau sous le soleil. Y a-t-il une seule chose dont on dise :  » Voilà enfin du nouveau !  » – Non, cela existait déjà dans les siècles passés. Mais, il ne reste pas de souvenir d’autrefois ; de même, les événements futurs ne laisseront pas de souvenir après eux. (Qo 1, 1-11)
La tentation est alors de s’enfuir, de chercher des échappatoires (vacances, voyages,  » ailleurs « )

 » À l’érosion du sens répond l’évasion de la conscience. C’est dans l’imaginaire, dans l’ailleurs mythique des WE ou des vacances, des voyages ou des rêves, qu’elle projette l’ordre des fins, lui conférant par là même un statut idolâtre : à s’émanciper du réel et des tâches qui les rendent à la fois relatives et effectives, les fins s’absolutisent de manière anachronique, deviennent fantasmes. Le quotidien pauvre possède de riches idoles. « 

La morosité finit par tuer la vigilance.
La vigilance étant  » l’attention au présent qui en maintient le juste relief et assure l’exacte tension de la temporalité entre avenir et passé. « 

Comment notre liberté peut-elle réagir face à cette épreuve ?

 » Qui dit liberté dit pouvoir de commencer à neuf, de rompre avec ce qui a été, d’ouvrir le possible, de risquer le décisif. Mais les jours ordinaires sont précisément ceux où il y a beaucoup à répéter et peu à inventer. Rien n’y commence vraiment, rien ne s’y achève non plus, tout continue. Continuer, faire aujourd’hui les gestes d’hier et ceux de demain sans rien perdre de la fraîcheur des commencements ni de l’exaltation des accomplissements : tel est le défi des jours ordinaires. « 

Dans le temps  » ordinaire « , la liberté s’exprime non par sa capacité d’innovation, mais par sa patience et sa fidélité. Si nous transformons le morne aujourd’hui en  » bel aujourd’hui « , nous discernons la valeur de chaque instant, nous faisons de chaque instant un  » temps favorable « . C’est à cela que Paul nous invite au début du Carême quand il nous dit :  » le voici maintenant, le moment favorable, le voici maintenant, le jour du salut  » (2 Co, 6, 2).

Dans l’évangile de Luc, le mot aujourd’hui est très fréquent : il a chaque fois quelque chose à voir avec le salut.

c. l’épreuve de l’événement .

Trois aspects de l’événement.

L’événement dont nous parlons ici a trois caractéristiques : l’imprévisibilité, l’altérité et l’irréversibilité. Chacun de ces trois aspects de l’événement comporte une dimension d’épreuve.

– Imprévisibilité.

L’événement vient bouleverser nos plans, nos prévisions. Certaines personnes font profession d' » organiser des événements « . Ce n’est pas dans ce sens-là que nous utilisons le mot événement.

Les prévisions et planifications exercent leur pouvoir sur l’avenir. On parle d’événement quand il y a disproportion entre ce qui est attendu et ce qui advient, quand on est surpris.

On ne saurait tout prévoir… cette imprévisibilité est une épreuve pour la volonté.

L’imprévu peut faire irruption et changer le cours d’une vie en un instant.
Aussi sommes-nous souvent en défiance par rapport à l’événement. Nous nous efforçons d’en conjurer l’imprévisibilité. Il  » contrecarre nos projets et nous expose de plein fouet à la morsure du réel  » .

 » Bonheur imprévisible d’une rencontre, ou catastrophe d’un accident, dans les deux cas, ce qui était possible avant ne l’est plus de la même manière, ce qui était impensable avant est devenu le réel même. Loin d’abolir nos possibilités d’action volontaire, l’événement les convoque et parfois les décuple : il faut réagir, agir en retour et à neuf, répondre à la situation inédite qui est désormais la nôtre par une action inédite. « 

La liberté est appelée, interpellée par l’événement : elle ne l’a pas créé elle-même – elle doit y répondre.

– Altérité

Au sens étymologique, l’événement (de evenit) est quelque chose qui survient, qui vient hors de, qui advient. Il vient d’ailleurs, d’autrui. En tant qu’il ne dépend pas de moi, il trouble ma liberté.

L’événement est une épreuve pour ma liberté (surtout si je pense ma liberté uniquement en termes d’autonomie) : par définition, il n’est pas choisi, mais subi. Mais ma liberté peut y répondre : elle ne s’exerce pas en amont, mais en aval.

Toute ma vie se tient entre deux événements qui m’adviennent : la naissance et la mort.
Les événements qui surviennent sont de l’ordre de
– la prolongation de ma naissance
– ou l’anticipation de ma mort.

On peut subir un événement en faisant le gros dos, ou bien tenter d’y échapper en le refoulant comme quelque chose qui reste extérieur. On peut refuser de se laisser affecter par lui.

Mais la liberté humaine peut aussi choisir d’accueillir l’événement, de se laisser affecter / transformer par lui.

Par exemple, Ignace de Loyola : l’événement inattendu et irréversible de sa jambe mutilée déclenche tout un chemin de conversion…

 » Car l’événement n’en est vraiment un que dans la mesure où il ne se donne pas simplement en spectacle, et où notre passivité devant lui se transforme en réceptivité. Ce qui fait événement pour un homme est ce qui réellement l’affecte, c’est-à-dire le transforme dans l’exercice même de sa liberté et lui devient par là même intérieur. Loin d’être simplement subi, il est alors le socle à partir duquel se détermine désormais toute l’existence « .

Cependant, il faut reconnaître que ce défi lancé à la liberté humaine est parfois insurmontable. Il y a aussi des événements négatifs qui peuvent affecter et blesser si profondément qu’on ne s’en relève jamais…

– Irréversibilité

L’irréversibilité : l’histoire ne se répète pas :  » Rien ne sera plus jamais comme avant « 

 » Alors que dans ‘le temps ordinaire’, passé et avenir tendaient à devenir symétriques par la répétition apparente du même, l’événement introduit une soudaine dénivellation. « 

L’événement opère une rupture entre le passé et l’avenir. Mais paradoxalement, souvent on ne s’en rend pas compte au moment même.  » L’événement, comme Dieu, ne se laisse voir que de dos  » .

 » […] chaque moment présent est situé entre un passé à consentir, car il n’est plus et ne sera jamais plus, et un avenir à inventer, car il n’est écrit nulle part par avance  » . Notre liberté se situe dans cette charnière

L’événement appelle le récit.

Après avoir évoqué ces trois aspects de l’événement, il nous faut encore ajouter ceci : l’événement appelle le récit. Il demande à être mis en récit. Notre façon de le mettre en récit reflétera quelque chose de notre façon de le vivre, de lui donner un sens à l’intérieur de notre existence. Quand on écrit une biographie, on le fait à partir des événements.

Les événements ne confèrent pas, par eux-mêmes, un sens à nos existences : c’est notre liberté qui va devoir le faire : c’est là qu’intervient la nécessité de les mettre en récit.

 » Si tout événement appelle le récit, c’est bien que ses trois caractères – imprévisibilité, altérité, irréversibilité – n’en font pas une réalité opaque à la liberté humaine ou proprement inintelligible. Raconter un événement, c’est le situer rétrospectivement dans une séquence causale intelligible, le mettre à la première personne, c’est-à-dire l’assumer comme sien, et l’inscrire dans une trame temporelle qu’il contribue alors à orienter. C’est en quelque manière la rapatrier au sein de la liberté sensée, fût-ce pour l’interroger et se laisser interroger par lui « .

Difficulté de mettre en récit les moments les plus douloureux de l’histoire (personnelle ou collective), mais nécessité de le faire !

En hébreu, événement et parole se disent d’un même terme : davar.

 » Tant que l’événement n’est pas venu à la parole, tant que la parole n’est pas elle-même devenue événement, le premier reste un fait brut, sinon brutal, la seconde risque l’insignifiance et le bavardage « .

Par exemple : Le récit des  » disciples d’Emmaüs « . Dans ce récit que nous rapporte l’évangéliste Luc, il y a deux récits : celui des disciples et celui du Ressuscité. Ils racontent la même chose, mais pas dans la même perspective.
Eux font à Jésus le récit des événements, et leur récit va vers la mort. Jésus reprend le récit et le raconte une deuxième fois, mais dans une perspective beaucoup plus large, qui part de Moïse et des prophètes. L’événement de la Croix n’est plus une absurdité impossible à interpréter, mais l’accomplissement des promesses.  » L’événement, alors, se met soudain au présent : la présence du Ressuscité  » .

2. Jésus face au temps.

L’incarnation, avec toutes les limitations concrètes que cela implique.

 » Il est arrivé quelque chose au temps ordinaire depuis que Jésus Christ est entré en lui. Pas plus que l’Évangile ne réduit Qohélèt au silence, la venue de Jésus Christ n’abolit le temps des médiations et des répétitions, des délais et des ressassements. Il n’est pas venu abolir, mais accomplir. Il n’est pas venu condamner le temps ordinaire, mais le sauver. « 

Le long mûrissement de la vie cachée. Attentif au signe qui le lancera dans le temps de sa mission, son  » heure « . Pour les synoptiques : le moment du baptême. Pour Jean, les noces de Cana.

 » Pour reprendre l’expression de saint Irénée, c’était le temps où Dieu s’accoutumait à l’homme, s’offrait en son Fils aux médiations infinies de l’existence humaine. Dans le cheminement de Jésus vers l’âge adulte, dans sa progressive assimilation de la culture et de l’identité de son peuple, se laisse deviner l’immense respect de Dieu pour l’ordre des médiations qui, à distance des fins, les préparent dans la patience du temps. « 

Les 40 jours au désert pour tremper sa mission dans la durée symbolique du combat spirituel d’Israël.

La première parole de jésus dans l’évangile de Marc :  » Les temps sont accomplis  » : peplèrôtai ho kairos. (Mc 1, 15)

Jésus entre alors dans le temps de l’urgence (voir la fréquence de l’adverbe  » aussitôt  » dans les premières pages de Marc). Pas de temps à perdre…

Pourtant : il sait aussi prendre le temps de la prière : on le voit pour cela grignoter sur sa nuit, prendre le moment propice qui lui appartient, avant de se laisser dévorer par l’urgence des hommes qui le cherchent : Mc 1, 35.

Jésus face au sabbat. Il n’est certainement pas opposé au sabbat, mais il est opposé à une certaine interprétation qui rend les hommes esclaves des observances du sabbat, et détourne ainsi le vrai sens du sabbat. Quand une urgence se présente et que c’est précisément le jour du sabbat, il n’hésite pas une seconde : le sabbat est pour l’homme et non l’homme pour le sabbat.

Obéir à l’événement : dans chaque rencontre, il se laisse interrompre sur son chemin, perturber, voire affecter.

Impatiences face aux lenteurs de compréhension des disciples, des Pharisiens et des scribes (soupirs !)

Pourtant : quand il parle du temps du Royaume (dans les paraboles), il connaît la nécessité du temps de l’enfouissement, de la lente croissance, de l’ivraie mêlée au bon grain jusqu’au temps de la moisson, rien ne sert de précipiter. Il y a aussi des choses qui vont trop vite à son goût. Il sait qu’il ne faut pas devancer l’heure (cf. le  » secret messianique « ).

Il y a aussi les paraboles de la vigilance : il s’agit d’attendre quelque chose qui va se produire, le retour de quelqu’un, la moisson, l’époux… mais nul ne sait ni le jour ni l’heure (pas même le Fils !).

Sa réaction face à l’agitation de Marthe, le  » nez dans le guidon « … : prendre un peu de la hauteur, pour discerner l’unique nécessaire…

La répétition. Chaque fois que Jésus dit  » aujourd’hui « , cela a quelque chose à voir avec le salut.

Jésus face à  » son Heure  » (évangile de Jean). Toute sa vie était orientée vers cette Heure, il s’y est préparé… malgré tout, quand elle arrive, il est saisi d’effroi.
Il y avait quelques Grecs parmi ceux qui étaient montés à Jérusalem pour adorer Dieu pendant la fête de la Pâque. Ils abordèrent Philippe, qui était de Bethsaïde en Galilée, et lui firent cette demande :  » Nous voudrions voir Jésus.  » Philippe va le dire à André, et tous deux vont le dire à Jésus. Alors Jésus leur déclare :  » L’heure est venue où le Fils de l’homme doit être glorifié. Amen, amen, je vous le dis : si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit. Qui aime sa vie la perd ; qui s’en détache en ce monde la gardera pour la vie éternelle. Si quelqu’un veut me servir, qu’il me suive ; et là où moi je suis, là aussi sera mon serviteur. Si quelqu’un me sert, mon Père l’honorera. Maintenant mon âme est bouleversée. Que vais-je dire ? « Père, sauve-moi de cette heure » ? – Mais non ! C’est pour cela que je suis parvenu à cette heure-ci ! (Jn 12, 20-27).
De sa passion, on ne peut pas dire qu’elle était inattendue,  » imprévisible « , car il la pressentait et l’avait d’ailleurs annoncée trois fois. Elle a cependant constitué un événement irréversible. Face à l’inéluctable, loin de subir, il a choisi : il a transformé l’événement de mort en don de vie :  » ma vie, nul ne la prend, c’est moi qui la donne « . (Jn 10, 18)

Il répond par l’institution de l’Eucharistie : introduire l’éternité dans le temps, le définitif dans le répétitif, transformer l’usure de la répétition en  » temps favorable « .

 » Jésus Christ choisit le geste le plus répétitif et le plus banal, manger, boire, les médiations les plus ordinaires et les plus modestes de la vie, pour y enfouir l’acte le plus inédit, le plus chargé de sens et de finalité, le seul capable d’ouvrir l’histoire au-delà de la mort : l’amour jusqu’à l’extrême, le don de soi jusqu’à la Croix. Il livre ainsi l’unique événement de sa Pâque, l’Heure entre toutes les heures, à l’ordinaire des jours dans la répétition sacramentelle. « 

Mais c’est l’événement de la Résurrection qui constitue l’inattendu par excellence, l’irréversible, venant d’autrui. Cette Résurrection qui est la réponse du Père à l’acte libre du Fils donnant sa vie jusqu’à l’extrême.

3. La vie du chrétien dans la lumière pascale.

Si toutes les dimensions du temps sont ainsi assumées,  » sauvées  » par Jésus, qu’est-ce que cela change pour moi ? Le chrétien vit à partir de la lumière pascale : qu’est-ce que cela veut dire pour moi ? Comment m’affecte-t-elle ? Comment Pâques est-il un  » événement  » pour moi ?

La Résurrection : l’événement en qui tous les autres prennent sens.

Radicalement imprévisible, venant d’ailleurs et hors de nos prises, irréversible. La résurrection nous est accessible par la foi : l’accueil du possible divin. Et elle nous ouvre un possible : par elle, le passé n’est pas définitivement perdu, puisqu’il peut être assumé dans le pardon, la grâce.

Paradoxe : la Croix se dresse seule et immobile à un moment donné de l’histoire, mais la Résurrection est un événement perpétuellement actuel.
 » Naît un nouveau rapport à l’avenir. De l’irréversible a eu lieu qui n’a pas le caractère de la mort irrémédiable, mais celui de la vie communiquée, de la présence du Ressuscité jusqu’à la fin des temps, et de l’Esprit répandu à l’intime de nos libertés. « 

Est-ce que cette lumière me vient du passé, de l’avenir ou du présent ?

– du passé.

L’événement pascal est irréversible. Il correspond à un  » une fois pour toutes  » qui se situe dans le passé et que je rejoins par le témoignage. Il m’assure que je suis  » déjà sauvé  » (la  » rédemption « ). Il m’invite à faire, dans la foi, le récit de ma vie à cette lumière :  » souviens-toi  » (Dt 8)

– de l’avenir

Parce que je suis inscrit dans le temps, je vais forcément vers un but, une fin. Le temps n’est pas cyclique, il est orienté, et à l’orient il y a cette étoile qui me fait signe (la parousie, la  » glorification « ). Parce que le Christ est ressuscité, nous sommes tous entraînés dans sa résurrection.

L’espérance est une ancre jetée vers l’avant, même si, paradoxalement, elle s’enracine aussi dans le passé (quelque chose que je possède déjà).

 » L’espérance chrétienne n’est pas une attente : elle ne prend pas sa source dans notre besoin ou notre manque […]. Elle n’est possible que parce que Dieu s’est donné le premier. Il ne s’agit pas d’attente mais de don – un don que nous devons simplement recevoir. Contrairement à l’objet de nos espérances courantes, Dieu n’est pas à venir ni à attendre : il est déjà donné et la seule difficulté consiste à accepter ce don. Espérer, c’est déjà posséder.  » (André Candiard, Veilleur, où en est la nuit ?, Ed. du Cerf, 2016, p. 67, cité dans le Missel des Dimanches 2018, p. 175.)

– du présent

Si tout cela est vrai, je peux vivre le  » bel aujourd’hui  » dans la grâce de la fidélité, et non dans l’usure de la répétition, ni dans le tiraillement de l’urgence (Marthe).

Le temps d’après la Pentecôte est le temps de l’Esprit et se vit dans la charité, c’est le temps de la  » sanctification « . Un temps de patience qui va de Pâques à Pâques ( » Patience de l’avenir « )

 » Le ‘retard de la Parousie’ offre à l’Esprit répandu et communiqué la coupe profonde de l’Histoire pour qu’il la remplisse et consacre jusqu’au bord. « 

 » La vie cachée de Jésus se répète dans le temps de l’Église en vie cachée de l’Esprit Saint au cœur de toutes les cultures humaines, s’accoutumant à l’homme par les délais de son histoire. « 

 » Répéter, c’est déployer dans la durée l’instant de la libre décision, en éprouver par là l’authenticité et en assurer l’effectivité. Où guette la morosité veille l’amour. Seul le langage de l’amour est répétitif sans être routinier, seul l’amour peut transformer l’habitude en fidélité. « 

Dans la pédagogie de la prière de St Ignace, la répétition obtient le contraire de l’usure : elle vise à accentuer le regard et le goût / la sensibilité des choses de Dieu, à nous faire  » goûter et sentir intérieurement  » les motions de l’Esprit.  » Si elle appauvrit progressivement le discours, ce n’est pas pour le perdre dans l’insignifiance, mais pour introduire le cœur dans sa grande simplicité. « 

La répétition, secret de liberté, devient ainsi l’antidote de la morosité.

 » Parce que Jésus Christ est entré dans notre histoire, toutes les fins à hauteur d’homme sont devenues seulement des moyens vers la Fin qu’est le Royaume. Mais en retour le Royaume est au milieu de nous, immanent à toutes les fins que nous visons et à tous les moyens que nous mettons en œuvre pour accomplir droitement nos tâches d’hommes. Car les moyens de l’amour sont déjà de l’amour, et l’amour n’aura jamais assez de moyens pour égaler ou épuiser ses fins. « 

En mode de conclusion : la grâce du possible.

Face à la morsure de l’urgence, face à l’épreuve du temps réel, face à la tentation de l’immédiateté, face à la saturation du trop-plein : oser introduire le manque, la limite, l’espace de la respiration.

Face à l’usure du même, face à la perte du goût et du sens, face à la morosité : prendre de la hauteur pour discerner l’horizon, prendre conscience de l’espérance qui nous fait aller de Pâques à Pâques.

Face au désir de tout contrôler / maîtriser / planifier : oser la joie possible de l’événement qui me surprend et laisse ouverte une brèche pour Dieu. Mais cela se fait, malgré tout, dans le clair-obscur de la foi :

Clair-obscur de l’imprévisible. Dieu peut s’inviter dans nos existences en passant par des  » brèches  » : les événements peuvent être de ces brèches. Par exemple Jacob qui interprète ainsi son songe :  » En vérité, Dieu était là et je ne le savais pas  » (Gn 28,16) .

Clair-obscur de l’altérité.  » Pour rencontrer le Dieu vivant, il nous faut lâcher prise. Nous laisser faire. Ne pas prétendre tout dominer, tout prévoir, tout vérifier. Ces événements qui nous dépassent, nous affectent, parfois nous bouleversent, sont une école de déprise. « 

Clair-obscur de l’irréversible.  » Celui de nos vies, que chaque événement marquant rend plus sensible, et parfois plus douloureux, a désormais changé de sens : depuis le matin de Pâques, ce n’est pas la mort qui est irréversible, mais la vie « .

 » Quelle grâce peut répondre à l’épreuve souvent bouleversante de la surprise ? J’aimerais l’appeler la grâce du possible : surgissement inattendu de nouveauté, l’événement nous met à l’heure de Celui à qui ‘rien n’est impossible’ et qui ‘fait toutes choses nouvelles‘ « .

4. La joie du désir spirituel.

Rappelons la phrase de saint Benoît : le Carême est le temps où le moine  » attend la sainte Pâque dans la joie du désir spirituel « . Comment peut-on affirmer que le désir est une joie ?

Le désir vient de l’expérience d’un manque, mais il n’est pas négatif. Il transforme l’épreuve du manque en élan vers l’autre, il transforme la tentation de repli sur soi en ouverture vers l’absolu. En cela, il est le moteur de la vie spirituelle. D’où vient sa joie ? C’est paradoxal, mais cela correspond à l’expérience humaine : la joie vient de l’acceptation du manque, alors que le refus du manque entraîne la tristesse et la peur de perdre.

Cf. Jean Giono, Que ma joie demeure. Le paysan qui engrange plus que de nécessaire ne ressent aucune joie. Quand Bobby lui suggère de rendre à la nature (et aux oiseaux) son superflu de grains, le miracle se produit…

Le défi de la liturgie :

Par la liturgie, l’ordinaire des jours est assumé dans la dynamique pascale.

Consacrer un temps réel à introduire dans le temps linéaire (chronos) l’espace du temps favorable (kairos). Quand notre vie se laisse façonner par la régularité de la liturgie des Heures, c’est toute notre façon de vivre le temps qui en est affectée.

La liturgie comporte la dimension du récit et celle du sacrement. Ces deux dimensions font de nous un peuple en  » communion « .

 » Le temps de l’Église vient de Pâques et va à Pâques, de la Pâque advenue une fois pour toutes dans l’histoire à la Pâque éternelle. Notre mort individuelle et toutes les morts de l’histoire ne réduisent pas à l’absurde l’écoulement du temps, n’en indifférencient plus le cours. Elles sont elles-mêmes prises dans le Mémorial eucharistique qui déjà les a assumées et offertes, et qui un jour les transfigurera en plénitude de vie. Il suffit de rappeler avec quelle vigueur l’anamnèse eucharistique articule l’un à l’autre le passé, le présent et l’avenir pour comprendre en quel sens décisif la liturgie de l’Église est gardienne du sens de la temporalité : ‘quand nous mangeons ce pain et buvons à cette coupe, nous célébrons le mystère de la foi, nous rappelons ta mort, Seigneur ressuscité, et nous attendons que tu viennes. « 

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