Rembrandt, "Jésus"

Texte intégral de la conférence du Samedi Saint, par Paul Scolas

Clerlande – Samedi Saint 2018

Texte intégral de la conférence du Samedi saint,
par Paul Scolas

Quand la Parole se donne en silence

«La Parole en silence se consume pour nous. L’espoir du monde a parcouru sa route…
… la nuit s’étend sur le corps : Jésus meurt. »

Le Christ crucifié, Diego Velasquez

Faut-il dès lors considérer que le silence est le lieu théologique par excellence ? Mais quel silence ?
Cet hymne pour le Vendredi Saint énonce superbement l’immense et troublant paradoxe dans lequel s’accomplit tout le christianisme. Un paradoxe proprement théo-logique car c’est bien de la Parole de Dieu et même de Dieu qu’il s’agit ici. C’est la Parole créatrice, la Parole de salut – l’espoir du monde dit justement l’hymne –, c’est le Fils unique, vrai Dieu né du vrai Dieu, qui se consume en silence. Or, toute la Tradition judéo-chrétienne présente un Dieu qui parle, qui s’adresse aux hommes. C’est sans doute même la caractéristique la plus décisive de cette Tradition, de notre Tradition de foi : nous écoutons un Dieu qui parle aux humains. Et voilà que cette Parole devenue chair se consume en silence. Voilà que Dieu se tait du silence de la mort… A moins que dans ce silence et dans cette mort, il ne livre pleinement sa Parole.

Faut-il dès lors considérer que le silence est le lieu théologique par excellence ? Mais quel silence ? La question est d’une très grande importance si la Parole de Dieu se donne en silence ; ce n’est pas une question parmi d’autres. Beaucoup seront d’accord pour dire que l’écoute de la Parole de Dieu et d’ailleurs de toute parole d’une certaine manière, requiert le silence autour de soi et aussi en soi. Un silence paisible, réconfortant, celui que l’on trouve dans la grande nature, la forêt, la montagne. Celui que l’on ne trouve pas dans les quartiers chauds, dans les favelas ou autres lieux de misère où la télé et les chaîne hi-fi fonctionnent en continu. Silence précieux, mais peut-être quand même silence de privilégiés, de riches. Le silence dans lequel se consume la Parole est, lui, par excellence silence de pauvre. C’est le silence de celui que l’on a fait taire à jamais en l’éliminant, en le tuant. C’est le silence de la mort et d’une mort infligée volontairement et violemment à la Parole. Ce silence de la croix, c’est celui de Jésus et de chaque humain pris dans les filets de la violence et de la mort. Le silence de la croix, c’est aussi le silence troublant de Dieu au Golgotha, à Auschwitz ou devant les crimes que Daech commet en son nom.

Mais peut-être le premier silence ouvre-t-il sur le second ? N’est-ce pas en ces lieux-là de notre être et de l’être du monde, les lieux de notre fragilité, que nous conduit tout vrai silence ? N’est-ce pas là que nous conduit le silence d’une vraie retraite qui laisse émerger la question Qu’est-ce que je fais ici ? et même Qu’est-ce que je fais sur cette terre ? N’est-ce pas la portée du grand silence du Samedi Saint si tant est qu’on ne l’esquive pas ?
Je repartirai de ce silence de la croix dont Paul ose dire qu’il est un langage. Je poserai à partir de là, mais aussi plus largement, la question de la possibilité de connaître Dieu et de parler de lui. Je ferai alors un petit éloge de l’arcane, c’est-à-dire non seulement du silence, mais d’un certain secret sur les choses de Dieu.

Le langage de la croix

Au départ, je relève deux expressions fortes venant de deux textes assez différents du Nouveau Testament, deux expressions que nous connaissons (trop) bien et dont nous ne percevons peut-être plus qu’elles sont provocantes et scandaleuses. Dans le prologue du quatrième évangile : Le Verbe (Logos) est devenu chair (Jn 1, 14). Dans la première Lettre de Paul aux Corinthiens : Le langage (Logos) de la croix (1 Co 1, 18). Audace de la foi qui entend à la croix une parole, une parole que la foi ose désigner par un mot dont le prestige est grand dans la pensée grecque : Logos. Ce n’est pas un mot grec dérivé de lalein (bavarder, parler) qu’ils choisissent pour évoquer la Parole-action de Dieu portée en particulier par les prophètes, c’est un mot qui évoque l’intelligence, la rationalité, la logique. Ils affirment en quelque sorte que la Parole de Dieu manifeste sa rationalité, son intelligence, dans la fragilité de la chair et d’une chair crucifiée. Paul affirme d’ailleurs qu’il s’agit là de scandale et de folie, mais il ajoute : « Ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes » (1 Co 1, 25). Quant au Prologue de Jean, après avoir lui aussi évoqué la croix (le monde ne l’a pas reconnu Jn 1, 10), il se termine ainsi : Dieu, personne ne l’a jamais vu, mais Dieu Fils unique qui est dans le sein du Père nous l’a dévoilé (Jn 1, 18).
Une petite et importante mise au point. Lorsque Paul parle ainsi de la croix, et lorsque j’en parlerai en disant moi aussi simplement la croix, il s’agit toujours de la croix regardée dans la foi de Pâques. C’est évidemment seulement là qu’elle devient langage sinon elle demeure un horrible et insensé instrument de torture.

Un grand et abyssal silence

La croix, je l’ai remarqué d’entrée de jeu, ce n’est évidemment pas le silence paisible de vacances loin des bruits du monde. C’est le silence insoutenable de la mort et d’une mort provoquée pour ne plus entendre une parole qui dérange. C’est bien sûr, le silence déjà en lui-même troublant de Jésus, le Verbe venu en ce monde pour rendre témoignage à la vérité. C’est aussi le silence, peut-être plus troublant encore, de Dieu devant le silence imposé à son Messie. C’est la descente au Shéol, ce séjour où la mort règne en maître, où il n’y a plus ni parole, ni relation. Car l’abandon par les amis et par Dieu fait partie de cet abîme du silence.
Ce qui est ici porté au paroxysme, c’est cette expérience du silence de Dieu devant la détresse de celui qui l’appelle. Ce silence sur lequel l’Écriture, dès l’Ancien Testament, non seulement ne fait pas l’impasse mais a l’audace d’interpeller vivement Dieu. « Le jour j’appelle et tu ne réponds pas » (Ps 22, 3) ; « O Dieu, ne reste pas muet, plus de repos, plus de silence, ô Dieu » (Ps 83, 2) où l’on perçoit la différence entre le silence qui repose et celui qui ne permet plus de vivre. Et puis, il y a Job : « Je hurle vers toi et tu ne réponds pas » (30, 20). Ce cri-là qui vient de l’abîme du silence et en est comme une facette, il sera, précisément à la croix, poussé par celui même de qui beaucoup attendaient la réponse de Dieu : « Mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné ? ». Ce silence de la croix s’inscrit dans l’ensemble de l’itinéraire humain de Jésus, il ne survient pas comme un accident, il est un aboutissement. Cet itinéraire, écrit Sesboüé, « est à la fois un mystère de parole et de silence ». Le moine de Scourmont, Charles Dumont, l’évoque en s’appuyant sur S. Bernard : « Quand Bernard s’attache aux manifestations sensibles de Dieu qui se révèle dans le mystère de son Incarnation, jamais il ne perd de vue le paradoxe : c’est Dieu en tant que Dieu qui est enfant (infans), le Verbe incapable de parler, c’est Dieu en tant que Dieu, qui jette un dernier cri sur la Croix. Il est rentré dans le silence de l’Esprit et c’est dans ce silence que désormais nous pouvons nous unir à lui ».
Nous pouvons nous unir à lui puisqu’il s’est uni à nous jusqu’à se vider des attributs de la divinité, jusqu’à la mort et la mort sur une croix (Ph 2, 8). Sur la croix, Jésus est mis au rang des malfaiteurs, il est identifié à eux et à tous les petits, à ceux à propos desquels on fait silence, qu’on laisse tomber dans l’oubli. C’est le serviteur d’Isaïe, dont il est dit : Il n’avait ni aspect, ni prestance tels que nous le remarquions, ni apparence telle que nous le recherchions. Il était méprisé, laissé de côté par les hommes, homme de douleurs, familier de la souffrance, tel celui devant qui l’on cache son visage ; oui, méprisé, nous ne l’estimions nullement. (Is 53, 2.3) ; ce serviteur qui est tout à la fois le peuple, le Christ, les hommes méprisés de tous les temps. Solidarité avec celui qui a faim, qui est malade ou en prison. Et même, solidarité inouïe de celui qui est sans péché avec les pécheurs : « Celui qui n’avait pas connu le péché, Dieu l’a, pour nous, identifié au péché… » (2 Co 5, 21). Martin Luther est sans doute le théologien occidental qui a le plus nettement mis la croix et son silence au centre de sa théo-logie. Dans un remarquable article sur ce sujet, Benoît Bourgine écrit : « L’originalité de la christologie de Luther vient sans doute principalement du fait qu’il a mis au centre ce qui n’existait alors qu’en marge de la tradition. Selon lui, le paradoxe de l’incarnation culmine en ce que le Christ a été fait péché pour nous … Le Christ n’a pas péché …, mais il a connu les ténèbres qui succèdent au péché. Le Christ est fait péché, non en le commettant, mais en en subissant le poids d’obscurité et d’éloignement de Dieu : ‘Tu m’as abandonné (Ps 21, 2). Il est vraiment abandonné à tous égards, comme un pécheur est abandonné après qu’il a péché’. Le Christ a connu les ténèbres de l’absence du Père. Il est descendu librement jusqu’au gouffre où le péché a entraîné l’humanité. Nul n’avait sans doute pris autant au sérieux que Luther la déréliction du Christ ». Et il l’a prise au sérieux en tant que lieu de la vraie connaissance de Dieu.

La croix, un langage

Luther, on le sait, avait le sens de la formule. Dans la foulée de Paul qui ose parler du Logos de la croix, il parle du Verbum crucis, de la scientia crucis, de la sapientia crucis et il affirme même : Crux sola est nostra theologia ou encore : « C’est en Christ crucifié qu’est la vraie théologie et la connaissance de Dieu » et plus nettement encore : Crux probat omnia. Plus proche de nous dans le temps, le théologien Karl Barth affirme de Jésus : « Sa parole royale est sa parole sur la croix : le gémissement dans lequel il est mort. C’est ainsi qu’il est le témoin authentique ».
Le logos de la croix est cependant un langage singulier et il importe de prendre la mesure de cette singularité. C’est un corps livré qui est parole décisive de Dieu et sur Dieu. La croix ne nous donne pas une doctrine ou un discours à propos de Dieu. La croix livre, donne, à la multitude des humains, nous livre, la Parole de Dieu faite chair, la vie de Dieu, elle nous donne part à la relation filiale au Père dont vit Jésus. C’est une certaine relation à Dieu qui est révélée et ouverte pour nous à la croix. Le langage de la croix n’énonce pas des vérités abstraites concernant Dieu, il fait advenir ce dont il parle en silence : une nouvelle relation à Dieu pour nous, celle que le crucifié ouvre au malfaiteur crucifié avec lui. C’est en cela que la croix est langage.
Ici donc, être sauvé et connaître Dieu sont intimement liés. L’accueil du langage de la croix, l’écoute de la parole royale du crucifié, nous retourne ; ce langage ne peut s’entendre que dans une conversion. C’est même précisément cela que l’Évangile appelle conversion, metanoia. Non pas conversion morale, mais complet retournement de notre vision spontanée de Dieu. C’est la conversion devant laquelle Pierre bute alors même qu’il vient de reconnaître en Jésus le Messie qu’il attend. La conversion en question, c’est d’accepter cette logique de vie et de salut qui comporte une critique radicale du monde tel qu’il va le plus souvent et en particulier des fantasmes de grandeur auxquels il associe le plus souvent le nom de Dieu. C’est une invitation à ne pas esquiver les abîmes de l’humanité que le crucifié a rejoints, c’est une invitation à écouter là, en silence, une parole de vie.
C’est très précisément dans le silence du double cri d’abandon de Jésus en croix – Mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné ? et Père en tes mains, je remets mon esprit – que s’énonce le Logos de la croix, ce Logos que la Cène et le lavement des pieds ont déjà fait entrevoir. Ce qui apparaît là, c’est que la clé de ce langage, de cette logique, de cette sagesse qui est aussi folie, c’est la confiance et l’espérance portées par l’amour, l’agapè : « Ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, Jésus les aima jusqu’au bout » ; « Nul n’a d’amour plus grand que celui qui se dessaisit de sa vie pour ceux qu’il aime » (Jn 13, 1 et 15, 13). Là, se manifeste dans un acte suprême qui se joue dans une passion, que le don est l’être même de Dieu, ce qui se formulera dans la foi trinitaire. Ce qui est clair, c’est que, pour la foi des Apôtres et pour celle des chrétiens à leur suite, la vérité de Dieu et aussi celle de l’homme et de sa destinée est engagée dans la révélation de la croix. Et, redisons-le encore, il ne s’agit pas d’une vérité théorique, mais d’un chemin, d’une vie, d’un chemin de vie.

Un langage qui ne lève pas le mystère

Le langage de la croix demeure mystère et silence. On ne peut s’emparer de ce langage pour en faire le principe d’un discours systématique sur Dieu. On ne peut recevoir ce langage qu’avec respect, en silence, en se laissant retourner, convertir par lui. Certes, nous pressentons et nous osons croire – c’est cela la foi pascale – que ce langage est porteur de vie, qu’il fait partie du dessein de Dieu de faire vivre les humains, mais lorsque ce silence nous concerne concrètement, nous sommes aussi bouleversés que Job et que Jésus lui-même.
Pourquoi Dieu se tait-il ? Pourquoi n’intervient-il pas ? Interrogation légitime que Dieu ne reproche pas à Job. Mais une réponse telle que nous la rêvons (l’envoi de légions d’anges) ne nous anéantirait-elle pas davantage que le silence ? « Et si le silence était la vraie réponse à nos faux pourquoi ? » interroge Gesché. Job a raison de crier et en même temps, Dieu va le conduire à reconnaître qu’il a parlé de ce qu’il ne connaissait pas : « Eh oui, j’ai abordé, sans le savoir, des mystères qui me dépassent » (Jb 42, 3). Je pense au curieux Il fallait du Nouveau Testament à propos des souffrances de Jésus (« Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela ? » Lc 24, 26). Il indique à la fois qu’on ne comprend pas et que l’on donne en silence sa confiance : ce que Dieu veut accomplir pour nous, la vie, il nous le donne mystérieusement en nous rejoignant dans cette traversée de l’en-bas.
Tout l’Evangile nous dit comme une bonne nouvelle que ce sont les pauvres, les petits, les enfants qui peuvent supporter le silence dans lequel peut se recueillir le scandaleux langage de la croix, non pas les sages et les intelligents avec le prestige de leur parole.

Parler d’un Dieu qui se livre en silence

Sommes-nous dès lors condamnés à contempler la croix en silence et à ne surtout plus parler de Dieu ? Les Apôtres ont porté le message. Les chrétiens à leur suite ont parlé. Peut-être trop ? Peut-être mal ? Le silence de la croix ne nous contraint pas au mutisme, mais désormais il juge toute parole sur Dieu. La foi des chrétiens en effet se fonde sur la conviction que tout ce que Dieu veut livrer aux hommes a été livré dans la mort et la résurrection du Verbe. Le silence de la croix accomplit la Parole une fois pour toutes. Mais alors faut-il faire taire toutes les autres approches de Dieu ? Y a-t-il comme un monopole chrétien, voire une supériorité, au nom du silence abyssal de la croix ? Il nous faut assumer l’une fois pour toutes de la croix comme lieu où Dieu livre tout ce qu’il veut livrer aux humains, mais il nous faut aussi creuser ce que cela veut dire.

Ce que les hommes appellent Dieu

Les adeptes du Messie crucifié n’ont pas le monopole de Dieu et ils l’ont toujours reconnu. La croix n’est pas au fondement d’une secte qui tiendrait sur Dieu un langage ésotérique et refuserait de se confronter à d’autres approches de Dieu. Il y a même un concile, Vatican I, qui a déclaré comme de foi que les hommes pouvaient connaître Dieu par leur raison avec certitude. La foi reconnaît ainsi que les hommes qui ne connaissent pas le Verbe fait chair peuvent authentiquement chercher et, d’une certaine façon, connaître Dieu. Lorsque nous disons Dieu, nous prononçons un mot dont les chrétiens n’ont pas l’exclusivité, un mot lié à quelque chose de tout à fait essentiel qui est commun à tous les humains. Dans une méditation sur le mot Dieu, le théologien Karl Rahner évoque l’homme devant le mystère absolu que nous nommons Dieu. C’est là qu’il s’agit de se situer pour prononcer avec respect et justesse le mot Dieu. Et ce lieu-là est un lieu de silence. C’est d’ailleurs en ce lieu-là que la croix nous rejoint et nous parle. Le langage de la croix est adressé à l’homme qui est aux prises avec le mystère absolu.
Le grand risque que courent ceux qui parlent de Dieu, c’est de parler trop vite, de parler avant d’être longuement demeuré en silence devant le mystère. Vatican I est peut-être un peu rapide lorsqu’il parle des lumières naturelles de la raison. Il ne faudrait pas laisser penser que Dieu se laisse approcher avec justesse dans un enchaînement d’idées claires et distinctes. Le mystère absolu est à la fois un mystère qui nous prend tout entier et qui nous dépasse totalement. Notre relation à l’absolu, à Dieu, relève d’un mystère insaisissable et ne peut éviter le trouble devant le silence de Dieu. Le discours sur Dieu ne peut jamais oublier qu’il a sa source, non dans un raisonnement à distance – par exemple sur la cause première de l’univers -, mais dans une expérience originaire où est engagé le sens de notre existence. Et une telle expérience est toujours, d’une manière ou d’une autre, une expérience de fascination et de respect devant le mystère, une forme d’expérience de silence dans laquelle il devient évident que les mots nous font défaut. Toutes les grandes théologies, on pourrait dire toutes les vraies théologies, à quelque tradition qu’elles appartiennent, manifestent une conscience vive de ce que Dieu est l’au-delà de tout, celui que nous ne pouvons pas nommer.

La croix, clé herméneutique

Ceux qui regardent comme Messie le Crucifié ne prétendent pas détenir ainsi le monopole sur Dieu, mais leur foi considère bel et bien que le lieu originaire radical où nous sommes mis en présence du mystère absolu, c’est la croix. Elle devient de la sorte la clé d’interprétation (la clé herméneutique) de toute quête et de toute connaissance de Dieu. Elle devient notamment la clé de lecture des Écritures même si ce sont aussi ces Écritures qui ouvrent l’écoute du langage de la croix : Il leur expliqua dans toutes les Écritures ce qui le concernait (Lc 24, 27). La croix devient également la clé de lecture de toute la création : « Tout fut par le Verbe (ce Verbe que les siens n’ont pas accueilli) et rien de ce qui fut ne fut sans lui » déclare le Prologue de Jean (1, 3).
Reconnaître qu’à la croix, Dieu livre toute la Parole qu’il veut livrer aux hommes, c’est accepter que toute quête, toute découverte, toute attestation de Dieu qui n’est pas dans la logique qui se manifeste à la croix, c’est-à-dire la logique de celui qui aime jusqu’à donner sa vie pour faire vivre, est idolâtrique. Ceci n’implique pas qu’une approche de Dieu sans connaissance du Christ soit en elle-même idolâtrique. La connaissance du Christ n’est du reste pas non plus en elle-même la garantie de ne pas être idolâtre. L’histoire est d’ailleurs là pour nous rappeler que ce langage peut être perverti lorsqu’il n’est pas accueilli dans le silence. On a fait de la croix un étendard de guerre et pire on a fabriqué à partir d’elle une idole assoiffée d’humiliation et de sang. La seule garantie ou plus justement la seule voie qui nous garde de fabriquer une idole, c’est de marcher sur le chemin où lui, Jésus, a marché : Qui n’aime pas n’a pas connu Dieu (1 Jn 4, 8). Si on prétend être chrétien, on ne peut esquiver cette position unique de la Parole qui se livre une fois pour toutes en silence à la croix. Cela ne relève en rien du désir de ranger tout langage sur Dieu sous la croix, ce n’est évidemment pas d’un impérialisme théo-logique qu’il s’agit puisque c’est même précisément le contraire. A charge cependant de manifester que ce langage de la croix est un langage audible pour tout homme, et notamment pour tout homme qui cherche Dieu, qui cherche à vivre dans l’amour.

Petit éloge de l’arcane

S’il s’agit d’écouter dans un silence confiant la rumeur de Dieu, c’est donc qu’il ne faut parler des choses de Dieu ni trop, ni trop vite. Voilà qui me conduit, au troisième temps de mon propos, à faire un petit éloge de l’arcane. Pas seulement du silence, mais d’un certain secret, car arcane signifie secret. En fait, je me réfère ici à une certaine pratique du secret et plus exactement du dévoilement progressif, qui a fait partie de l’initiation des catéchumènes. Je suis persuadé que ce dévoilement progressif du mystère a encore quelque chose à nous dire aujourd’hui.

« Tais-toi ! »

Le guide le plus sûr ici, c’est Jésus lui-même qui ordonne aux démons : « Tais-toi ». (Mc 1, 25) Il s’adresse également de la sorte à la mer, refuge des puissances du Mal : « Silence ! Tais-toi ! » (Mc 4, 39). Ces démons se révèlent pourtant des théologiens particulièrement orthodoxes capables de proclamer avant tout le monde l’identité de Jésus par rapport à Dieu : « Je sais qui tu es, le Saint de Dieu » (Mc 1, 24). L’enjeu de ce silence, c’est de ne pas esquiver le retournement de la croix dans la découverte de Jésus comme Christ envoyé par Dieu. Les déclarations démoniaques viennent trop tôt, ceux qui les entendent n’y sont pas préparés et ne peuvent les entendre que dans l’ordre du prestige mondain et surtout, ces déclarations ne sont pas portées par une metanoia. C’est l’ensemble de l’itinéraire de Jésus et à son sommet sa mort en croix qui permettra de découvrir en le suivant pas à pas que son identité de Messie – Fils de Dieu est bien autre chose que ce qui relève du prestige mondain.
Un certain silence doit être imposé à une certaine forme d’énoncés dogmatiques, aussi justes soient-ils en eux-mêmes, car ils perdent leur signification et peut-être même leur vérité lorsqu’ils sont proclamés hors du contexte au sein duquel ils peuvent livrer leur sens. Ce silence doit permettre le respect des étapes de l’initiation au mystère du Messie Fils de Dieu. L’évangile selon Marc est largement structuré comme une initiation progressive et lente à ce mystère. Relevons-en simplement quelques éléments. Le parler de Jésus en paraboles, c’est-à-dire en énigmes, sur le pourquoi duquel les disciples l’interrogent : «Par de nombreuses paraboles de ce genre, il leur annonçait la Parole, dans la mesure où ils étaient capables de l’entendre, Il ne leur parlait pas sans parabole, mais, en particulier, il expliquait tout à ses disciples. » (Mc 4, 33.34). Le petit cercle de Pierre, Jacques et Jean, seuls admis auprès de la fille de Jaïre, à la transfiguration, à Gethsémani c’est-à-dire au cœur du troublant mystère de mort et de résurrection. Les annonces de la Passion ouvertes par la confession de Pierre à Césarée. Enfin, la reconnaissance par le centurion voyant qu’il avait ainsi expiré : « Vraiment cet homme était Fils de Dieu » (Mc 15, 39). Il s’agit de faire taire et de convertir la part d’illusion de beaucoup de nos attentes spirituelles. Il s’agit de réaliser que les énoncés les plus formellement justes sonnent faux et faussent la connaissance de Dieu lorsqu’ils sont déconnectés de la conversion à laquelle appelle l’Évangile.
Beaucoup d’entre nous sont appelés à parler des mystères du Règne de Dieu dans la prédication, la catéchèse … C’est une mission redoutable, elle nous expose à devenir démoniaques au moment même où nous tenons apparemment les propos les plus justes. Lorsque le discours religieux ne provient pas du silence, lorsqu’il n’est pas habité par l’expérience du silence de Dieu, lorsqu’il n’est pas proposé au fil d’un lent chemin d’initiation, il peut perdre (c’est précisément cela que fait le démon) plutôt que sauver. Je crois qu’une certaine manière d’asséner intempestivement les mots de la foi joue un grand rôle dans leur rejet par les plus jeunes. Des mots reviennent à leur mémoire, qui paraissent grotesques prononcés hors du sanctuaire où leur vérité peut être entendue.

De l’arcane en liturgie

L’arcane a été pratiqué au sein d’une démarche liturgique. Les catéchumènes quittaient l’assemblée après la liturgie de la Parole et n’entraient dans l’eucharistie qu’une fois initiés par le baptême d’eau et d’Esprit lorsque les yeux de la foi s’étaient ouverts. La célébration liturgique est un haut lieu de l’écoute de la Parole qui se donne en silence pourvu qu’elle ouvre au mystère de ce silence.
Il faut pour cela qu’elle soit évocation et mise en présence du mystère et non flot de paroles qui prétend les expliquer. Dans l’action liturgique, les symboles, signes et gestes qui sollicitent tous les sens et créent une communion, sont au moins aussi importants, si pas plus, que les paroles surtout quand celui qui parle se laisse aller dans une sorte de peur du vide. On a abîmé la réforme liturgique en ne respectant que beaucoup trop peu les moments de silence pourtant prévus.
Il ne s’agit pas seulement de faire place au silence, mais de proposer une liturgie qui initie au silence, au grand silence dans lequel la Parole se livre. Si la liturgie est si souvent perçue comme n’ayant rien de vital à proposer, n’est-ce pas parce qu’elle honore bien trop peu le silence de la croix, ce silence si densément présent tout au long du Triduum pascal ?

Et pourtant, il faut parler

Mais il faut parler pour annoncer, et non seulement pour annoncer, mais pour offrir, un chemin de vie et de salut, une bonne nouvelle. L’enjeu n’est pas de tenir un discours juste sur Dieu, mais d’offrir ce qu’offre à tout homme le Fils unique jusque dans le silence de la croix : participer à la vie de Dieu. Le mot Dieu doit être prononcé car il est porteur d’une ouverture vers le haut qui est immensément précieuse pour devenir humain. Le mot Dieu doit être prononcé car sinon, dans notre culture, il disparaît doucement sans même qu’on s’en aperçoive – un certain silence pastoral soi-disant respectueux ne conduit-il pas à un athéisme de fait ? Le mot Dieu doit être prononcé car il ne peut être abandonné à ceux qui le prononcent comme un mot de haine et de mort. Mais il ne faut jamais oublier que le nom (et plus seulement le mot) de Dieu est imprononçable sinon pour dire une présence qui fait passer de l’esclavage à la liberté : « Tu ne prononceras pas à tort le nom du Seigneur ton Dieu » (Ex 20, 7).
Jésus enseigne avec autorité que le Règne de Dieu est proche. Pourtant, écrit J. Moingt, il « ne tenait pas de discours sur Dieu ; il en parlait en traçant un jeu symbolique de relations de lui à son Père, de son Père à nous à travers lui, de nous à Dieu à travers les autres hommes, et la nouveauté de son enseignement de Dieu tenait à ce nouveau tracé de la route du Royaume de Dieu à travers l’histoire ». On entend souvent dire qu’il n’est pas possible de parler d’un Dieu Père à ceux qui n’ont pas l’expérience d’un père aimant. Mais Jésus ne fait pas cela. A ceux-là, il révèle par tout son être qu’ils comptent pour Dieu, qu’ils sont enfants de Dieu. Et c’est cette révélation qui, en faisant ce qu’elle dit, donne l’audace de dire à Dieu notre Père. Comme la liturgie sonne juste lorsqu’elle s’exprime ainsi : « Comme nous l’avons appris du Sauveur, … nous osons dire ».

Paul Scolas

Image d’en-tête : Jésus, par Rembrandt

Voir aussi la conférence de Paul Scolas pour le Jeudi Saint ici

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