Le pain de la Vie

Le miracle de la manne, le Tintoret, 1577

Homélie

Dans la descente aux enfers des camps de concentration, Soljenitsyne écrit : le prisonnier apprend à manger très peu, parfois à jeûner radicalement. Il apprend à se nourrir sans hâte, attentivement. Voici ce qu’Ivan lui raconte d’une façon rustre : « On doit manger en ne pensant qu’à cela. Te rappelles-tu cette soupe d’orge diluée, ou cette bouillie au gruau d’avoine sans une once de matière grasse ? Tu manges lentement et cela se répand dans ton corps. Tu trembles en sentant la douceur qui s’échappe de ces petits grains trop cuits et du liquide opaque dans lequel ils flottent. Et puis, presque sans nourriture, tu continues à vivre six mois, douze mois ».

Que pouvons-nous comprendre d’une telle réalité décrite ? D’un côté, une nourriture de famine livre l’homme presque sans défense à la cruauté du climat, de l’autre l’homme glouton qui absorbe et qui dévore. Il n’y met ni respect ni gratitude, comme si tout lui était dû. Le pauvre rend grâce parce que le pain le plus grossier, quelques graines mal cuites, lui révèlent la douceur et le parfum de l’être. Quel contraste entre des êtres humains qui s’entredévorent, qui avalent avec avidité tous les biens matériels de cette terre et tant de miséreux en quête d’eau potable et d’un pain mendié.

D’une part leur vie est faite de captation avide, de l’autre c’est une oblation généreuse. Chacun de nos visages est habité par la lumière des origines, puis la nuit et l’attente d’un éternel soleil. « Tout visage, écrit Olivier Clément, si usé soit-il, et presque détruit, pour peu que nous l’entrevoyions avec le regard du cœur, se révèle unique, inimitable, échappe à la répétition » (Le visage intérieur, p. 15). Regardé sur fond de nuit, du néant, le visage est une caricature, livré à la possession, au pouvoir, à la violence. Regardé à la lumière pascale, il exprime une autre lumière, il est à la limite de ce monde et d’un autre.

Que vit le peuple juif, errant dans le désert ? L’assemblée des fils d’Israël se met à gronder contre Moïse et Aaron : « Que ne sommes-nous morts frappés par le Seigneur dans le pays d’Egypte alors que nous nous asseyions auprès des marmites de viande et que nous mangions du pain à satiété… ». Et Dieu répond à Moïse : « Voici je fais pleuvoir sur vous des pains du ciel. » Le matin arrive, tandis que la rosée se dépose à l’entour du campement et voici, à la surface du désert, du fin comme du coriandre, du blanc comme du givre sur la terre. A cette vue, les fils d’Israël se dirent l’un à l’autre : «Qu’est-ce cela ? En hébreu Mann hou».

Philon y voit déjà une présence du Verbe de vie. Ce pain de vie comble-t-il nos besoins, nos attentes, nos espérances ? Il nous délivre de nos peurs, de nos angoisses. La suite vous la connaissez. L’épreuve conduit à l’apprentissage et chacun reçoit selon ses nécessités ni plus ni moins. Rien de la manne reçue ne peut se garder. Impossible d’accumuler, de thésauriser. Le pain se donne, il se reçoit, il se partage. Il ne se garde pas, il ne s’amasse pas, sinon il perd sa saveur et pourrit.

A notre tour, nous pouvons nous poser cette question :
L’eucharistie : la chose la plus étrange, écrit Maurice Bellet, qu’est-elle pour nous ? Il s’agit du don, celui que Jésus fait de sa vie à ceux qu’il aime ; et si nous voulons être avec lui, alors il nous faut nous donner les uns aux autres. Le grand repas, c’est le lieu où se partage le même pain entre les convives, c’est le partage de la vie entre les vivants. « Nous formons un seul Corps et un seul Esprit, un seul Seigneur, une seule foi ». Et le Fils de l’Homme veut nous donner sa Vie : « Moi, je suis le pain de la vie. Celui qui vient à moi n’aura jamais faim ».
​Le pain rompu ce dimanche est au cœur de nos vies le signe d’un repas et d’une dramaturgie. Soyons sur nos gardes : ce repas touche tous nos repas. Regardons-nous : captation goulue ou oblation généreuse, don et abandon.

La multiplication des pains dans l’Evangile de St Jean, comme dans chaque eucharistie est une initiation à ce repas, une invitation à aimer comme Il nous a aimés, jusqu’au bout, dans le service, l’humilité, la douceur. C’est l’humble nourriture des humains, partagé pour chacun, chaque jour, dans une juste proportion, qui comble chacun selon ses besoins.

Le geste eucharistique, c’est l’attente de fêter ensemble la vie, c’est la récapitulation et la transfiguration de tout l’humain dans l’attente de son retour. Jésus nous dit : « Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui et je prendrai mon repas avec lui et lui avec moi. » Apoc. 3.20.

Oui, frères et sœurs, faisons ceci en mémoire de Jésus jusqu’à son retour.

Fr. Martin

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.