Texte intégral de la conférence du Jeudi Saint, par Paul Scolas

Clerlande – Jeudi Saint 2018

Texte intégral de la conférence du Jeudis Saint,
par Paul Scolas

« Nous annonçons la mort du Seigneur
jusqu’à ce qu’il vienne
»

 

Eucharistie, Mambré, Kinshasa

Annoncer une mort – sous-entendu : l’annoncer comme une bonne nouvelle – voilà qui mériterait déjà de nous étonner. Et cette mort est celle de quelqu’un que l’on regarde comme Seigneur et aussi comme vivant puisqu’on attend qu’il vienne. Et cette attente est énoncée comme une espérance. Nous disons cela comme si c’était banal, normal, de même que nous refaisons régulièrement le geste auquel cette phrase est liée sans plus vraiment réaliser qu’aussi bien le geste que la phrase sont d’une grande étrangeté. Il y a là un paradoxe qui constituera le fil rouge de mon exposé.

En 1999, Maurice Bellet publiait un livre intitulé : La chose la plus étrange et qui commençait ainsi :

« Ils se réunissent, disent-ils, pour manger la chair de Dieu et boire son sang. Et c’est pourtant la chair et le sang d’un homme, supplicié à mort, pendu par les bras jusqu’à l’étouffement, il y a maintenant deux millénaires, victime d’un sacrifice humain offert au Dieu offensé par les fautes des hommes. Et ils disent que ce mort est vivant, et qu’à le manger et le boire ils reçoivent en eux la puissance de vivre au-delà de la mort et que lorsque ce monde disparaîtra, leurs corps resurgiront pour la vie éternelle. Voilà bien la chose la plus étrange ! Quelle sorte de secte est-ce là ? Qui ose se complaire en de pareils rites ?
Vous n’y êtes pas du tout. Ce que je viens d’évoquer, c’est ce que les catholiques appellent la sainte messe ; c’est le rite chrétien par excellence. Et non seulement c’est pratique admise, publique, reconnue, mais ce fut, dans les âges de chrétienté qui nous ont précédés, le rite commun et majeur. Descartes, Voltaire, Diderot furent élevés chez les Jésuites : ils y assistaient à la messe. Louis XIV y assistait chaque jour. Le peuple s’y rendait chaque dimanche : y manquer était faute grave, passible, disaient les prêtres, de damnation. Même si, en terre protestante, la Cène n’eut point une importance égale, c’est tout de même ce Christ, donnant sa vie pour nous rendre saufs et nous nourrissant de son être qui est au cœur et au principe.
Passé énorme.
Simplement passé ? Le rite et la croyance perdurent, mais n’est-ce pas l’interminable fin de ce qui est déjà mort, rendu impraticable et incroyable par ce que nous sommes devenus ? Ou bien y a-t-il quelque chose à garder, préserver, retrouver ? Mais par quelles adaptations ? L’Eglise romaine, après des siècles d’obstination, a abandonné le latin ; on en attendait merveilles. Le charme de cette nouveauté s’est vite affadi ; et même le résultat, pour beaucoup, fut de rendre imprononçable, en leur langue, ce que la patine du latin gardait intact. Ou bien – ou bien le caractère étrange, troublant, scandaleux de la chose serait-il l’indice d’une étrangeté en nous ? D’un caché, refoulé, exclu dont la venue au jour aurait une puissance déflagrante que nous n’imaginons pas ? »

A l’évidence, l’étrangeté ici ne concerne pas qu’un rite comme rite, mais le cœur même d’une foi, celle des disciples de ce Seigneur et une foi liée à une certaine manière (étrange elle aussi ?) de saisir la vie (et la mort).
Je m’arrêterai d’abord sur ce paradoxe, sur la perte de l’étonnement et sur sa redécouverte possible. Je vous proposerai ensuite de regarder le geste même de Jésus, geste simple et qui pourtant déchire quelque chose dans notre histoire. Enfin, je considérerai comment ce geste s’inscrit et nous inscrit dans le temps.

I. Invitation à l’étonnement

La perte de l’étonnement est un fait étroitement lié à une longue histoire. Nous sommes sans doute à un moment de cette histoire qui porte à retrouver cet étonnement.

La perte de l’étonnement

L’eucharistie est une pratique à laquelle nous sommes largement habitués. Cela vaut bien sûr pour les chrétiens qui, même s’ils en apprécient la grandeur, la perçoivent peu comme curieuse et étonnante. Beaucoup du reste s’y ennuient et finissent par la déserter. Plus largement, là où le christianisme a marqué la société, tout le monde croit savoir ce qu’est la messe et désigne volontiers ainsi tous les rites chrétiens. Régulièrement, on retransmet des messe en radio et en télé. Ainsi l’eucharistie à laquelle on participe normalement au terme de l’initiation chrétienne, est célébrée au vu et au su de tous, elle a parfois simplement la fonction de rehausser une fête familiale, locale, nationale… Et pourtant, il y aurait de quoi s’étonner.

Des motifs d’étonnement ne sont-ils pas déjà présents dans l’habitude, ne serait-ce qu’en creux ? Si l’eucharistie peut être célébrée n’importe où et en présence de n’importe qui, si on considère, du moins dans certaines pratiques, qu’elle ne requiert pas d’être initié, n’est-ce pas parce que certaines manières de la pratiquer ne font pas vraiment apparaître ce qu’elle signifie et rend présent et qui scandalisait les contemporains de Jésus : Cet homme-là peut-il nous donner sa chair à manger ? (Jn 6, 52b). N’est-ce pas parce que cette curiosité qui fait redouter là quelque chose de malsain, est aseptisée par des gestes sans grande force symbolique et par de gentilles paroles que l’on s’ennuie à la messe et recherche d’autres lieux qui nourrissent la vie alors que c’est en principe de cela qu’il s’agit dans l’eucharistie ?

Il nous faut retrouver cet étonnement des contemporains de Jésus devant ce qui leur paraissait non seulement saugrenu, mais véritablement suspect. C’est bien cela que veut provoquer Bellet lorsqu’il ne parle pas simplement d’une chose étrange, mais de la chose la plus étrange. Cette expression situe d’emblée l’acte de Jésus et celui de ses disciples à sa suite dans l’horizon de l’ensemble de l’histoire humaine dont elle serait la chose la plus étrange.

Une nécessaire initiation

Les premiers siècles chrétiens, qui n’ouvraient la participation au repas du Seigneur qu’au terme d’une initiation, percevaient bien que se tenait là une nouveauté à côté de laquelle on risquait de passer en raison de la simplicité du geste lui-même. La conscience était vive qu’il s’agissait que s’ouvrent les yeux de la foi pour apercevoir ce qui se jouait et se donnait là. C’est qu’il y est question de corps livré et de sang versé, de violence et de mort donc. Et, dans le même geste, d’action de grâces, de don, de rémission des péchés, de vie éternelle. Celui qui prend, mange et boit comme l’y invite le Seigneur est de la sorte entraîné dans la traversée, la Pâque, vécue par Jésus lui-même. Il a dû passer par ce bain qui le plonge dans la mort avec le Christ et être marqué de l’onction d’Esprit Saint pour entrer en communion intime avec ce corps et ce sang livrés. Et cet itinéraire est inséparable d’une manière neuve de saisir l’existence. Voilà précisément ce que Paul reproche aux Corinthiens. Ils n’ont pas perçu qu’un tel repas bouleversait notamment les rapports sociaux parce qu’il introduisait une manière neuve de regarder la valeur de la vie et de la mort des humains.

Le statut que l’Eglise va acquérir au IVème siècle et surtout le rôle qu’elle va jouer après les invasions barbares pour façonner la civilisation européenne, vont contribuer à estomper le tranchant de l’acte eucharistique. Lorsque l’ensemble de la société devient une société chrétienne, lorsque le christianisme devient l’unique fondement de la vie sociale et de la culture, l’initiation chrétienne disparaît et la messe devient même l’acte public de culte par excellence d’une société. Elle y gagne en prestige social, mais y perd en puissance de subversion et de conversion. Alors que la Cène de Jésus constitue au cœur du monde juif et de l’empire romain dans lesquels elle s’effectue une proposition neuve pour assumer les différentes dimensions de l’existence humaine, la messe devient plutôt l’acte public et même la cérémonie publique qui manifeste et consacre la société chrétienne. Cela va se marquer dans l’architecture : « On estime, rien qu’en France, que, de 1050 à 1350, on construit quatre-vingt cathédrales, cinq cents grandes églises et dix mille églises paroissiales ». C’est l’église au milieu du village. En fait cette évolution devient encore plus visible avec la Contre-Réforme. La messe dominicale y devient un élément clé de la vie collective. Les processions eucharistiques sont particulièrement révélatrices de la place de l’eucharistie dans l’ordre de la société : « La procession de la Fête-Dieu témoigne de la capacité qu’a le mystère eucharistique de réaliser la cohésion du corps social en ses différents ordres qui composent le cortège. Apothéose de la société catholique, la cérémonie devient sans peine le théâtre d’un enjeu politique, chacun – notables, autorités civiles, clergé -voulant affirmer, en se plaçant au plus près de l’ostensoir, son rôle prépondérant dans le triomphe auquel il a contribué et dans l’ordre social qui le consacre. » La première communion qui était le terme de l’initiation chrétienne devient un rite de passage qui fait partie de la socialisation de l’enfant.

Nous ne sommes plus dans cette situation en même temps que nous en demeurons tributaires tant des traces en subsistent. C’est ce qui explique que non seulement l’eucharistie, mais l’Evangile lui-même qui y est représenté en actes apparaissent trop connus et usés. Dans une telle situation, l’urgence n’est pas d’adapter des rituels pour que l’on s’ennuie moins à la messe. L’urgence, une urgence vitale d’humanité, c’est de retrouver l’in-ouï de l’Evangile en particulier tel qu’il se donne dans l’in-aperçu du corps livré et du sang versé. L’eucharistie étant devenue une institution majeure de la société chrétienne, elle est de nos jours devenue illisible et surtout non crédible comme et plus que toutes les institutions,. N’est-ce pas le moment de la retrouver comme une pratique instituante au sein du monde tel qu’il va ? Non pas une pratique qui s’insère naturellement dans l’ordre du monde jusqu’à le conforter et le consacrer. Plutôt une pratique déroutante, pas vraiment convenable (livré, versé, mort, péché sont-ce aujourd’hui des mots convenables et prononçables ?), dérangeante donc et provoquant à annoncer en paroles et en actes un règne et un monde nouveaux d’une bien étrange nouveauté.

II. Les gestes de Jésus

« Le Seigneur Jésus, dans la nuit où il fut livré, prit du pain … » (1Co 11, 23b) ; « Avant la fête de la Pâque, Jésus sachant que son heure était venue … se lève de table … et commence à laver les pieds de ses disciples … » (Jn 13, 1-5 passim).
Ces gestes de Jésus posés au moment décisif et au lieu le plus élémentaire en même temps que le plus vital de l’humain (la nourriture, le soin) constituent un acte, au sens le plus fort de ce terme, au sens de ce qui ouvre une brèche, d’une puissance de vie passée pourtant presqu’inaperçue.
La Cène est en effet d’abord un acte. Jésus y pose un acte d’homme libre dans lequel il engage tout puisqu’il y joue le sens qu’il donne à sa mort violente. Cet acte s’accomplira pleinement en prenant corps une fois pour toutes dans la chair de Jésus pendue au bois de la croix. Et la veille, Jésus en joue la portée dans quelques gestes d’humanité, à la fois simples et intenses. Avant de considérer les paroles qui sont alors prononcées, il faut regarder le geste (ici, je vais m’en tenir au geste du pain) tel qu’il est exprimé en quelques verbes : prendre, rendre grâces, rompre, donner. C’est dans la manière de prendre le pain et le vin que Jésus signe la portée de l’acte d’homme libre que devient sa mort violente. Et il le fait en posant les actes primordiaux de toute existence humaine. De la sorte, il ouvre à tout humain de prendre part à ce qui se joue dans cet acte : « Prenez et mangez. Prenez et buvez ». Il n’institue pas un culte, un rite religieux et sacré séparé de l’histoire des hommes. Il pose, d’une certaine manière – et cette manière est évidemment décisive – un geste humain qui tient à la chair de l’existence et de l’histoire et qui ouvre en même temps sur un au-delà.

Dans les quatre récits du dernier repas de Jésus avec ses disciples, les mêmes verbes disent ce que fait Jésus. Ces mêmes verbes expriment déjà, et par six fois au fil des évangiles, comment Jésus a rassasié la foule venue pour l’écouter alors que la nourriture manquait. Il prit le pain – Il prit les cinq pains et les deux poissons. Ce premier geste n’est pas étonnant puisque manger, c’est forcément prendre, prélever de la nourriture. Il faut cependant noter que prendre les cinq pains et les deux poissons, c’est prendre une nourriture dérisoire, ce qui souligne que la nourriture ici vient à manquer. En fait, la situation n’est pas différente à la Cène puisque Jésus identifiera le pain et le vin à son corps et à son sang, à sa vie donc qui elle aussi vient à manquer. Il rendit grâces ou il prononça la bénédiction. En fait, il y a ici deux types de vocabulaire, l’un qui évoque l’action de grâces comme telle (eucharistein), l’autre qui fait référence à la prière juive de bénédiction (eulogein). Ce qui est essentiel, c’est que Jésus ne s’empare pas de la nourriture pour la porter immédiatement à sa bouche ou, puisqu’elle manque, pour la mettre en réserve. Il rend grâces et sans doute dans une longue prière qui évoque, à partir du pain et du vin, les bienfaits de Dieu pour son peuple. Pour Jean, cette action de grâces qualifie de façon essentielle le geste de Jésus puisqu’il parle de « l’endroit où ils avaient mangé le pain après que le Seigneur eut rendu grâces » (Jn 6, 23). Jésus reconnaît ainsi que cette nourriture est un don. Malgré les apparences contraires, Jésus ose croire que la source n’est pas tarie et qu’elle ne manquera pas. Jésus rend grâces par avance comme il le fait devant le tombeau de Lazare : « Père, je te rends grâces de ce que tu m’as exaucé » (Jn 11, 41). Ce récit est, du reste, lui aussi, une anticipation de la mort et de la résurrection de Jésus : Jésus rend grâces alors même que la mort est gagnante, dans la confiance que celui qui est la source de vie et qu’il nomme ici Père, donnera cette vie en abondance. Et c’est bien la portée de chacun de ces récits. Les multiplications des pains débouchent sur une surabondance dans laquelle nous puisons encore sans avoir dû pour autant faire de réserves. Il le rompit. On retrouve ce verbe dans les quatre récits de la Cène suivi chez les synoptiques de il donna. On le retrouve aussi lorsque Jésus rassasie la foule qui a faim. Si Jésus peut rompre le pain, c’est parce qu’il le prend dans l’action de grâces. Il ne l’accapare pas pour une possession exclusive. Reconnaître que le pain lui vient d’un don et surtout qu’il peut faire confiance à celui qui est source de ce don alors même que le pain vient à manquer, rend Jésus à même de rompre et de donner.

Et c’est là que le geste tranche avec la manière la plus répandue de prendre la nourriture vitale, spécialement lorsqu’elle est rare. C’est là que le geste se fait inaugural et prophétique. D’autant qu’il ne s’agit pas simplement de quelques miches de pain – ce qui n’est déjà pas si banal – mais de la vie même de celui qui pose ce geste, de son corps et de son sang. Le geste de rompre renvoie ici directement à la mort de Jésus. Celui qui est livré (par Judas, les grands prêtres, Pilate) rompt lui-même sa vie, il la livre. Jésus signifie dès avant les événements qu’il est le sujet libre de la mort violente qu’on va lui infliger et qui va le rompre : « Le Père m’aime parce que je donne ma vie, pour ensuite la recevoir à nouveau. Personne ne me l’enlève, mais je la donne de moi-même… » (Jn 10, 17.18). C’est ce que dit autrement, au cours de ce dernier repas, le geste à la fois immense et, lui aussi élémentaire, du lavement des pieds. Geste qui, comme celui du pain et du vin, touche la chair des humains : « Au cours d’un repas, alors que déjà le diable avait jeté au cœur de Judas Iscariote, fils de Simon, la pensée de le livrer, sachant que le Père a remis toutes choses entre ses mains, qu’il est sorti de Dieu et qu’il va vers Dieu, Jésus se lève de table, dépose son vêtement et prend un linge dont il se ceint… » (Jn 13, 3-5).
Dans chacun des récits évoqués ici, les disciples sont concernés par le geste posé et, par lui, par le grand acte auquel il renvoie. C‘est frappant dans la plupart des récits de multiplication des pains. Après avoir dit de manière énigmatique aux disciples : « Donnez-leur vous-mêmes à manger », Jésus les associe à son geste : « Il rompit les pains et il les donnait aux disciples pour qu’ils les donnent aux gens » (Mc 6, 41 et par.). Le verbe donner a trouvé sa signification dans l’action de grâces et la fraction de Jésus. Etre disciple, c’est entrer dans la même façon de prendre le pain et de prendre la vie et la mort. Il y a au moins tout cela dans le « Faites cela en mémoire de moi » qui ponctue les récits de la Cène et revient à la fin du lavement des pieds. L’acte de rompre et de donner le pain, le vin, la vie ouvre sur un règne, un monde vraiment nouveaux. Et il est confié aux disciples d’habiter le monde ancien en y portant ce geste pour qu’il en soit renouvelé.

Le sens de l’existence christique de Jésus passe totalement dans le geste de la Cène : « Ceci est mon corps livré, mon sang versé pour vous et pour la multitude ». Jésus engage son corps et son sang, c’est-à-dire toute sa vie d’homme, sa vie de relation au Père et aux siens, l’affrontement inévitable du mal et l’autre inévitable, la mort, dans cette séquence peu banale : prendre, rendre grâces, rompre, donner. Se joue ici à travers une certaine manière de prendre le pain et la coupe de vin, une façon d’affronter la violence et la mort. Celles-ci sont déjà présentes dans l’acte primordial de boire et de manger. En y engageant son corps et son sang, Jésus va à la rencontre de la violence présente dans cet acte. Il ne l’esquive pas, il l’assume et en l’assumant, il retourne la violence de l’accaparement en don de vie. Et cela ne lui vient pas de l’audace du héros qui serre les dents pour l’affrontement suprême, cela lui vient de la confiance. C’est là que la peur est traversée. C’est ce qu’exprime l’action de grâces qui précède la violence de la fraction et la retourne. Cela apparaît très nettement dans le récit de la résurrection de Lazare où Jésus est plusieurs fois bouleversé comme tout humain face à la mort. L’action de grâces tournée vers le Père le remet dans la confiance et l’espérance de pouvoir vivre la confrontation à la violence et à la mort comme une traversée. Ce qui est en jeu, c’est la foi et l’espérance nouées dans l’amour : « Ayant aimé les seins qui étaient dans le monde, il les aima jusqu’au bout » (Jn 13, 1). Nous sommes à la fois au plus près et au plus loin du schéma du bouc émissaire sur qui on se décharge de la violence, sans qu’il puisse y acquiescer, en vue de s’en détourner et de l’oublier. Parce que Jésus prend librement sur lui la violence, parce que, dans la confiance, non en ses propres forces mais en la puissance de l’amour du Père, il fait de sa vie un don, il s’agira d’en faire mémoire, non pour oublier la violence, mais pour la traverser à sa suite, c’est-à-dire avec lui et donc comme lui.
Faire cela en mémoire de lui inscrit ce geste dans le temps de notre histoire.

III. Une étrange manière d’habiter le temps

Dans les quatre récits qui rapportent ce que Jésus a fait la nuit où il était livré (1 Co 11, 23), les notations de temps sont nombreuses et structurantes du récit et de ce que vise le récit. Relevons :

  • – Tout d’abord l’impératif de réitérer ce double geste en mémoire de lui. Certes absent chez Matthieu et Marc, mais bien présent chez Luc (22, 19) et repris chez Paul et sur le pain et sur la coupe : Faites cela chaque fois que vous en boirez en mémoire de moi (1Co 11, 25).
  • – Le moment où Jésus a fait cela n’est pas n’importe lequel et c’est bien précisé. Mt et Mc : Le premier jour des pains sans levain … le soir venu … pendant le repas. Paul : la nuit même où il était livré.
  • – Ces récits tournent aussi le regard vers l’avenir eschatologique :
    Mt 26, 29 : « désormais je ne boirai plus de ce fruit de la vigne, jusqu’au jour où je le boirai, nouveau, avec vous dans le royaume de mon Père. »
    Mc 14, 25 : « Amen, je vous le dis : je ne boirai plus du fruit de la vigne, jusqu’au jour où je le boirai, nouveau, dans le royaume de Dieu. »

Luc développe davantage : « J’ai désiré d’un grand désir manger cette Pâque avec vous avant de souffrir ! Car je vous le déclare : jamais plus je ne la mangerai jusqu’à ce qu’elle soit pleinement accomplie dans le royaume de Dieu. Alors, ayant reçu une coupe et rendu grâce, il dit : « Prenez ceci et partagez entre vous. Car je vous le déclare : désormais, jamais plus je ne boirai du fruit de la vigne jusqu’à ce que le royaume de Dieu soit venu. » (21, 15-18)
Quant à Paul, il lie explicitement le faire mémoire et l’attente eschatologique : « Ainsi donc, chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne. » (1Co 11, 26)

A noter, car c’est tout à fait essentiel, que la réitération du geste de Jésus et l’ouverture eschatologique sont intimement liés à son départ, c’est-à-dire à sa mort.

  • – Relevons encore que dans les deux récits qui encadrent le récit de la Cène dans la liturgie de la Parole du Jeudi Saint, nous retrouvons des notations temporelles très proches de celles-ci. Je pense à l’introduction solennelle du lavement des pieds (Jn 13, 1-5) qui s’achève dans un geste d’une extrême quotidienneté que Jésus invite à refaire comme il l’a fait. Quant au récit de l’Exode (Ex 12, 1-8, 11, 14), il désigne le repas pascal comme mémorial : Ce jour-là sera pour vous un mémorial, terme décisif pour appréhender la manière dont l’eucharistie s’inscrit dans le temps.

Pour aller plus avant dans cette manière dont l’eucharistie habite et fait habiter le temps, je reprends quelques suggestions à l’article de Joseph Moingt, Le mémorial eucharistique. Entre le remémorer et l’anticiper se situent deux actions au présent qui n’ont-elles-mêmes de sens qu’articulées dans le faire mémoire et dans l’anticipation. Se remémorer est ici bien plus qu’un souvenir, c’est l’acte de faire revenir à la mémoire ce qu’on a pu ou voudrait oublier, en l’occurrence le scandale de la mort en croix : la salut du monde peut-il sortir d’un corps crucifié et jeté à la fosse ? Le souvenir doit se nouer dans un faire qui est l’acte de prendre un repas ensemble. Cet acte prend une place essentielle dans l’Église chrétienne dès les tout débuts comme en témoigne le sommaire d’Actes 2, 39 : Ils rompaient le pain à domicile, prenant leur nourriture dans l’allégresse et la simplicité du cœur. Se rassembler au premier jour de la semaine pour rompre le pain en mémoire du Seigneur est depuis les débuts la pratique propre à l’Église chrétienne et c’est par excellence le lieu de la rencontre du Crucifié ressuscité comme en témoigne le récit d’Emmaüs en Luc 24 ou le repas au bord du lac en Jean 21. Le rassemblement qui s’effectue là n’est pas banal même s’il s’inscrit dans un des gestes les plus vieux de l’humanité : le partage fraternel d’un repas, signe d’hospitalité, lien de solidarité (Moingt, p. 295). Ici, l’hospitalité et la solidarité sont celles que Jésus inaugure dans le geste de la Cène qui renvoie lui-même au corps livré et au sang versé. Avant même les événements de Pâque, Jésus est ce Messie qui mange avec les publicains et les pécheurs au scandale des gardiens de la Loi. Paul percevra le premier et avec quelle conviction que ce repas subvertit de fond en comble les relations sociales établies selon les ethnies, les religions, la moralité … C’est pourquoi il s’oppose vigoureusement à Pierre lorsqu’à Antioche celui-ci mange à la juive avec les juifs et, laissant supposer que l’observance de la Loi rend plus juste, casse la table commune. C’est aussi pourquoi, il reproche aux Corinthiens de se réunir selon les stratifications sociales mondaines pour un repas qui, du coup, n’est plus le repas du Seigneur. Voilà le geste apparemment banal, mais profondément subversif qu’il s’agit de faire pour faire mémoire de la mort du Seigneur. Voilà le geste dans lequel l’Église advient elle-même comme corps livré du Christ. Cette mémoire se joue aussi dans une annonce. C’est que ce repas fraternel n’est pas et ne peut pas être celui d’une secte ni même celui d’un cercle d’amis. La mémoire doit se tourner en une annonce qui ouvre le cercle sur l’ensemble de l’humanité. Cette annonce c’est précisément l’annonce de la mort du Seigneur, du ressuscité donc comme la bonne nouvelle pour tous. Cette annonce est liée à la manière dont s’effectue le partage du pain et du vin, elle vise à désenclaver (cette mort) du passé et à l’insérer dans la suspens du temps qui passe. « Tel était, écrit encore Moingt, l’enseignement donné aux premières communautés chrétiennes, où se mêlaient Juifs et Grecs d’origine, libres citoyens et esclaves, hommes et femmes. Tel était l’étonnant spectacle qui annonçait au monde païen la mort du Seigneur : un franchissement des frontières était en cours, une transformation de la cité, une libération des oppressions, une rénovation des cœurs, ceux qui ne se parlaient pas venaient s’asseoir à la même table. La manière de faire eucharistie répand au loin et prolonge dans le temps ce qui vient de se passer ici. » (Moingt, p.298). Cette façon de se remémorer anticipe l’avenir eschatologique qui s’ouvre pour l’humanité dans la mort du Seigneur. Tout est placé sous l’horizon des derniers temps advenus à la croix regardée dans la foi pascale. Le mémorial eucharistique anticipe le Règne qui s’inaugure là en même temps qu’il relance le pèlerinage vers la venue du Seigneur. En faisant l’eucharistie et en annonçant la mort du Seigneur, l’Église inscrit dans l’histoire ce qu’elle regarde dans la foi de Pâques comme le sens et le but de cette histoire et elle le fait en demeurant tournée vers l’accomplissement plénier de ce qu’elle croit, accomplit en actes dans la charité et espère.

Voilà que faire mémoire d’une mort précise, sous Ponce Pilate, jusqu’à y communier, rassemble tout le temps de l’histoire et l’oriente vers une fin, le Royaume, qui est déjà anticipée dans ce faire mémoire précis et dans les comportements éthiques qu’il comporte et implique. Cette vision du temps est extrêmement riche, mais elle est aussi, et peut-être d’abord, extrêmement étrange. Qu’un faire qui assimile à une mort soit anticipation d’une fin heureuse de l’histoire peut être vu comme naïveté, prétention et aussi pratiquement insanité puisqu’on annonce ainsi que le temps prend sens depuis les abîmes où la violence se déchaîne : la chair et le sang. Ce ne sont pourtant pas les abîmes comme tels qui ouvrent un avenir de vie, mais la confiance et l’amour extrêmes qui habitent Celui qui y descend pour nous en faire remonter avec lui : Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime (Jn 15, 13).

Paul Scolas

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par Paul Scolas

Quand la Parole se donne en silence

«La Parole en silence se consume pour nous. L’espoir du monde a parcouru sa route…
… la nuit s’étend sur le corps : Jésus meurt. »

Le Christ crucifié, Diego Velasquez

Faut-il dès lors considérer que le silence est le lieu théologique par excellence ? Mais quel silence ?
Cet hymne pour le Vendredi Saint énonce superbement l’immense et troublant paradoxe dans lequel s’accomplit tout le christianisme. Un paradoxe proprement théo-logique car c’est bien de la Parole de Dieu et même de Dieu qu’il s’agit ici. C’est la Parole créatrice, la Parole de salut – l’espoir du monde dit justement l’hymne –, c’est le Fils unique, vrai Dieu né du vrai Dieu, qui se consume en silence. Or, toute la Tradition judéo-chrétienne présente un Dieu qui parle, qui s’adresse aux hommes. C’est sans doute même la caractéristique la plus décisive de cette Tradition, de notre Tradition de foi : nous écoutons un Dieu qui parle aux humains. Et voilà que cette Parole devenue chair se consume en silence. Voilà que Dieu se tait du silence de la mort… A moins que dans ce silence et dans cette mort, il ne livre pleinement sa Parole. Lire la suite

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Voici le temps favorable (texte intégral)

Conférence de la Sœur Marie-Raphaël de Hemptinne pour l’entrée en Carême, le 17 février 2018.

Voici le temps favorable

Nous lisons dans la Règle de saint Benoît, au chapitre 49 :  » La vie du moine devrait être en tout temps aussi observante que durant le Carême  » et  » Il attendra la sainte Pâque avec la joie du désir spirituel « .

Ce temps est donc un temps de joie. Mais le Carême est aussi, dans toute la tradition spirituelle, le temps d’un combat spirituel.

Si le Carême est le temps de  » la joie du désir spirituel  » et si  » la vie du moine doit être en tout temps comme en Carême « … c’est donc que le moine ne doit pas avoir en tout temps une  » mine de Carême « , mais qu’il doit vivre en tout temps dans cette joie du désir spirituel que procure la perspective de la sainte Pâque… Lire la suite