Pâques 2010 : office de la nuit

 

Commentaires
Après Genèse 1


Il n’est pas écrit dans le livre de la Genèse : « Dieu vit tout ce qu’il avait fait : c’était très mauvais ! » La planète bleue n’est pas une calamité. Il y a des bêtes qui piquent, c’est certain, mais elles font aussi du miel et elles ont tendance à disparaître. L’homme et la femme ne sont pas une catastrophe. Il vaut la peine de les aimer comme Dieu s’en est réjoui. Le temps est venu de mettre tout cela ensemble sans penser : « Après nous le déluge… ou la sécheresse. » L’heure est encore favorable pour commencer. Puisque les grands ont retardé leur rendez-vous au chevet de la terre, il ne reste que les petits pour soigner leur mère blessée. Nous en sommes.

Après Genèse 22

« On s’en va, on s’en va en pleurant, on porte la semence. » On porte du bois qui pèse trop lourd, des fagots de tristesse. « On s’en vient, on s’en vient en chantant, on rapporte les gerbes. » On rapporte le fils sauvé du feu à la maison joyeuse. Dieu a donné, il ne reprend pas. Il a donné dans le grand jeu de la vie. Il n’a pas repris le fils de la promesse. Dieu ne triche pas. Il nous confie son Bien-aimé, même s’il nous arrive de le maltraiter, pour que nul ne se perde, pour que jamais ne soient sacrifiés les enfants des hommes, les descendants d’Abraham. « Je n’ai perdu, disait-il, aucun de ceux que tu m’as donné.»

Après Exode 14


Le Dieu des uns est-il aussi celui des autres ? Le Dieu d’Israël n’aurait-il pas créé, guidé, chéri les enfants de l’Egypte ? Aurait-il déserté la vallée de l’Omo, l’espace des Incas, les steppes de Mongolie, les forêts africaines, le carré de La Mecque ? Des chrétiens ont cru que la destination du paradis leur était réservée. Certains le croient encore, qui vouent aux ténèbres extérieures la grande majorité des créatures. La question qui se pose à l’Eglise de ce temps ne serait-elle pas la suivante : « Le Dieu des autres – le Père créateur qui ne méprise aucune chair, le Secret du monde scruté sans relâche – peut-il devenir le nôtre ? Si l’on ne pouvait, d’aucune manière, répondre positivement à cette question, on donnerait raison sans doute aux foules qui proclament : « Dieu n’est pour personne. Dieu n’est rien. »

Après Isaïe 54

« Y a-t-il quelque part un vrai feu et un vrai visage ? » s’écriait douloureusement un poète contemporain. Un feu qui ne réduise pas tout en cendres, un visage qui ne fasse point défaut. Nous avons allumé un feu d’où jaillissent des paroles de vie. Nous n’avons jamais vu le visage de celui que nous acclamons mais nous espérons qu’une face adorable se tournera un jour vers tous les accablés, les désolés, les abandonnés. Nous voulons croire qu’un tapis de tendresse recouvre les fonds de l’humanité. Et, forts de cette foi, nous joignons à l’amour éternel nos pauvres amours terrestres pour faire naître, si possible, un sourire sur des visages ravagés.

Homélie
« Pourquoi cherchez-vous le Vivant parmi les morts ? »

Marie-Madeleine, Jeanne, Marie et les autres femmes l’ont cherché ce matin-là dans un tombeau qu’on avait bouché avec une grosse pierre ronde. Elles ont cherché le Vivant au royaume de la mort. Elles l’avaient vu défiguré par le supplice et puis inerte. Elles venaient rendre honneur non pas à un cadavre mais celui qu’elles avaient suivi, servi, aimé. Elles ne pensaient à rien d’autre qu’aux soins d’une ultime tendresse, à ces gestes codifiés et parfois inventifs qui ressemblent aux préparatifs d’un voyage sans retour. Elles marchaient vers la tombe pour une scène d’adieu où de leurs seules lèvres s’écoulerait, peut-être, quelque parole. Les siennes, closes désormais. 
« Rappelez-vous ce qu’il vous a dit quand il était encore en Galilée » : les anges ont beau jeu de faire appel à la mémoire. Ils ne savent pas sans doute que la mémoire est courte quand survient le drame. Les femmes du matin avaient, depuis deux nuits, perdu de vue la Galilée. Elles se rappelaient seulement qu’on l’avait pris pour le tuer, qu’il était mort de si horrible façon et elles faisaient semblant de vivre maintenant qu’il n’était plus.
 Soudain, elles repensèrent à ces mots dont le sens ne s’était pas ouvert tandis que la troupe du Messie faisait route vers Jérusalem. Elles se rappelèrent, elles racontèrent, elles témoignèrent. Ce fut pris pour racontar par ceux qui ne s’en laissent pas conter. Le texte ne dit pas qu’ils se souvinrent eux aussi. Elles avaient cru les deux hommes en vêtements éblouissants ; ils ne crurent pas les femmes en habits ordinaires, qu’ils pensaient si bien connaître. Mais, comme le délire des autres parfois déstabilise les plus sensés, Pierre se mit à courir. Rien, cependant, de qu’il vit ne lui fit admettre ce qu’il avait entendu. (Le verset qui relate l’aller- retour du Prince des apôtres a disparu de certains manuscrits. Il est heureux que nous l’ayons lu car il est de nature, je pense, à conforter notre foi. Si Pierre n’avait pas connu la perplexité, nous rougirions de la nôtre et nous serions tentés d’oublier que la foi est un doute surmonté et non la tranquille possession d’une évidence).
Des anges informateurs, des femmes qui rapportent, des Apôtres incrédules et un homme étonné : voilà notre évangile de la nuit pascale ! Que voulez-vous faire avec çà ? Réjouissez-vous, ne vous désolez pas de si faibles appuis ! Réjouissez-vous de savoir qu’elles ne trouvèrent pas le corps et qu’il ne vit pas le linceul ! Pas de traces du mort, pas de manifestation du Vivant qui obligerait à le reconnaître, pas d’explosion de gloire. Il y a, jusqu’à nos jours, des témoins du Ressuscité mais, au commencement de l’aventure chrétienne, il n’y eut pas de spectateur de la résurrection. Tout se passe après. Au matin de Pâques, on circule quand il n’y a plus rien à voir sinon un vide, une béance, une sorte de brèche et le vêtement d’un homme qu’on aurait emporté dans le plus simple appareil ou qui se serait enfui comme s’il avait à ses trousses une bande de morts-vivants.
 La nuit de Pâques n’est pas la nuit des morts-vivants ou des morts réanimés promis à un second trépas. Jésus ne sort pas du tombeau enveloppé d’un linceul ou de bandelettes comme un Lazare qu’il faut délier afin qu’il reprenne le cours d’une vie caduque. Jésus sort sans bandelettes, revêtu de ses stigmates, car il est l’homme libre, le fils d’un Dieu qui n’a pas fait la mort et ne se réjouit pas de la perte des vivants, le héraut et le témoin d’un amour infini, seul apte à franchir les frontières, même celles qui paraissent impénétrables et, un sens, le sont réellement car, avec la mort du Nazaréen, quelque chose prend fin qui jamais plus ne reviendra. La résurrection du Christ n’est pas un retour, c’est un envol, une belle échappée, une sorte d’escapade divine qui déclenche au cœur de la nuit le grand rire pascal, plus sonore que le malheur, plus durable que le gémissement des âmes exténuées. Coup de folie de l’Eglise s’arrachant à la fascination de la contingence, cessant d’être sidérée par la déperdition des êtres pour désirer, au-delà du raisonnable, une sortie à l’air libre dans un espace infini qui ne causerait plus de frayeur.
Je me laisse aller moi aussi à des propos délirants. Je le fais en pleine conscience. Elle ne me paraît pas plus endormie que celle des masses anesthésiées par des sagesses à courte vue, « troupeau parqué dans les enfers et que la mort mène paître », ainsi qu’elles sont décrites dans un psaume. Doux délire, si vous voulez, mais surtout aspiration irrépressible à une vie réconciliée, à l’accomplissement d’une promesse que je sens vivre dans mon cœur : promesse palpitante dont les battements, parfois assourdis, se font entendre dans le silence des nuits et le vacarme diurne. Cette promesse, que je crois tenir du Christ lui-même, n’est pas celle d’une vie au-delà de la vie mais d’un amour par-delà la mort. Elle ne miroite pas comme un mirage pour flatter ou calmer notre instinct de survie, elle nous murmure que la moindre parcelle d’amour n’est pas emportée par le tourbillon des siècles mais est précieusement recueillie
et à jamais conservée dans le cœur de Dieu. Notre espérance : que le meilleur de notre amour s’en aille vers son inépuisable source et ne soit pas dissous comme nos corps. Jésus ressuscité n’est pas un revenant : il est l’Amour vainqueur « qui se crie à tous les vents » et il écrit son nom sur nos rêves les plus fous.
Un linceul abandonné, un tombeau évidé. Ce vide ne plaide pas en faveur d’une résurrection, d’un resurgissement. Il signale une disparition et, surtout, il enjoint un changement de lieu. « Pourquoi cherchez-vous le Vivant parmi les morts ? Il n’est pas ici. » Il n’est plus là où on l’avait déposé. Le Fils de l’homme est en mouvement sur la terre des hommes, sur la terre entière et non seulement aux abords d’un caveau de Palestine. Certains vont jusqu’à affirmer qu’il sillonne le cosmos et règne sur les galaxies. Ils n’ont pas tort car le Ressuscité ne tient pas en place. Il rejoint les voyageurs, prépare un repas aux travailleurs du lac, descend dans le jardin de la nouvelle création, traverse les parois des maisons fortifiées, des églises- forteresses… Plus encore, en tout temps, il franchit la porte des cœurs, entre par les blessures les plus secrètes, se mêle aux assemblées où l’on parle de lui et fréquente les cercles où l’on ne veut pas en entendre parler. Il vient où on l’attend le moins réveiller les dormeurs, inquiéter les satisfaits et redresser les affalés. Il sait aussi se faire désirer et se plaît avec ceux qui l’attendent comme un Sauveur, comme un Messie, comme l’ami le plus proche, le meilleur d’entre tous.
Et ce Vivant qui se dépense sans retenue met à l’œuvre, par une sorte de contagion d’amour irrésistible, tous ceux qui pressentent qu’il y a dans la vie plus que la vie elle-même. « Meilleur que la vie ton amour » : voilà notre mot d’ordre et, plus encore, de confiance au matin du premier jour de chaque semaine. Qu’il soit notre cri de victoire en cette veillée de Pâques !
Christ est ressuscité : c’est l’amour qui triomphe.
 Christ est ressuscité et la vie vaut la peine d’être donnée, d’être remise.
 Christ est ressuscité : nous n’avons plus à chercher le Vivant dans les cimetières.
 Christ est ressuscité et les cimetières eux-mêmes rendent témoignage à la résurrection.
 Amen.  Alleluia.

Paroles pour l’aube pascale, extraites du recueil « Possibles futurs » d’Eugène Guillevic:

Le matin ne déçoit
que ceux qui n’aiment pas la nuit
Un matin qui n’en a pas l’air
 mais qui a vécu l’histoire de la terre
Le matin t’est donné
. Ne le prends pas comme un dû
Le matin aime annoncer
 une belle journée
Chaque matin est pour l’oiseau 
l’anniversaire de sa naissance
Qu’il soit pour chacun et chacune d’entre vous l’anniversaire de votre renaissance !

Fr. Jean-Yves Quellec

illustration: Résurrection du Christ et femmes au tombeau, Fra ANGELICO, 1440-41, Convento di San Marco, Florence

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La femme adultère

21 mars 2010  Cinquième dimanche du Carême

La femme adultère (Jean 8, 1-11)

La femme adultère, c’est d’abord une scène sordide: une femme, seule, humiliée par une meute de mâles.
 Au nom de la religion ?
 Au nom de ce que la religion peut, parfois, avoir de hideux fanatisme.
 Et où est-il son homme ?
 Il est vrai que c’est plus à Jésus qu’à la femme qu’ils en veulent mais quand même!
S’impose à moi l’image des tondues de la libération à qui Paul Eluard, qui n’était pourtant pas suspect de complaisance vis-à-vis de l’occupant allemand, est, à ma connaissance, le seul à avoir dédié un poème.
 S’ils avaient été contemporains, Eluard aurait été du côté de Jésus pour défendre la femme. 
Jean Ferrat aussi. 
Et Georges Brassens, mais pas pour les mêmes motifs.
Résistons à la tentation de tirer de cet épisode célèbre des conclusions pour notre agir sociétal.
 La phrase. Fameuse « Que celui qui est sans péché » ne veut pas ébranler l’ordre social.
Résistons même à la tentation de voir dans ce récit des directives précises pour nous-mêmes. Il nous faut tout d’abord, et tout simplement, regarder Jésus.
Je peux me faire montreur d’images?
Jésus-courage: il en fallait pour affronter cette meute déchaînée et n’être pas de son côté.
Première scène:
 On le somme de porter un jugement: lui fait silence, un silence qu’on appelle assourdissant et qui exaspère.
 Il écrit sur le sol, distraitement, il n’entend pas, il est ailleurs. 
La seule fois où on l’ait vu écrire, les seuls mots qu’il ait jamais écrits: sur le sable…
Deuxième scène:
 Les adversaires insistent: Jésus dit alors la phrase qui va traverser les siècles, il les renvoie à eux-mêmes et eux, honnêtes ou penauds, battent en retraite.
 Jésus ne veut pas assister à leur défaite, il continue à écrire sur le sol. On ne s’acharne pas contre un ennemi tombé à terre.
 Il ne veut pas connaître cette mauvaise joie que les Allemands appellent Schadenfreude : joie des dégâts, joie amère de constater qu’on avait raison.
Troisième scène : Jésus est seul avec la femme.
 C’est le sommet du récit.
 Il règne un grand silence après le tapage du début, une grande paix.
 Ceux qui t’accusaient voulaient savoir ce que je pense: ils ne le sauront pas ; c’est un secret entre toi et moi».
 Jésus ne dit pas: «Tu as raison et ils ont tort» .
Il n’y a ni condamnation ni acquittement judiciaire. 
Il n y a pas non plus déclaration solennelle sur le système juridique.
 Si tel avait été le cas, les pharisiens et les scribes auraient dû être là pour l’entendre.
 Jésus n ‘a en vue que le sort de cette femme. 
Il lui dit qu’un nouvel avenir est possible.
 Il la libère et du regard des autres et, peut-être, de celui qu’elle portait sur elle-même.
Il dit : je ne te condamne pas. 
Il ne dit pas: je te pardonne. 
Ce n’est pas à lui à pardonner mais à celui qui a subi l’offense, si offense il y eut.
Et la parole de Jésus a traversé les siècles:
 «Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre » fait partie du patrimoine immatériel de l’humanité.
Je me suis promis de ne pas nous faire la morale, parce que tel n’est pas le but de ce récit. 
Le récit n’entend pas nous dicter le comportement que nous devons avoir dans une situation semblable. Il nous dit comment Jésus s’est comporté. Comment nous nous comporterions dans une situation semblable est affaire de réflexion et de jugement personnel.
 On ne copie pas Jésus, on rivalise avec lui.
Impossible pourtant bien sûr de ne pas y voir une invitation à la compassion, à 1’humilité, au silence.
 Bon Dieu, taisons-nous !
 Une mise en garde contre cette terrible dureté de cœur, cette « sclérocardie » qui navrait Jésus au témoignage des évangiles. 
Vous vous souvenez: Marc (3,50), rapporte qu’on observait Jésus pour savoir s ‘il allait avoir le culot de guérir un jour de sabbat un homme à la main desséchée. « La chose est-elle permise », demande Jésus ? Eux se taisent et «Jésus est profondément attristé de la dureté de leur cœur».
Et puis encore ceci pour terminer:
 Jésus ne condamne pas la femme adultère. 
Pas rien qu’elle. Nous non plus il ne nous condamne pas.
 Jean explique dans un merveilleux passage, que c’est notre cœur qui nous condamne. Notre cœur sait très bien qu’on n’y est pas, il n’est pas fier de nous et nous le fait savoir. 
Mais Dieu qui connaît toutes choses est plus grand que notre cœur.
 La chose se lit dans la première lettre de Saint Jean :
 « Devant lui nous rassurerons notre cœur, quelque reproche que le cœur nous adresse… 
car Dieu qui connaît toutes choses est plus grand que notre cœur » (1 Jo, 3-20).

José Lhoir

illustration: Lucas Cranach l’Ancien (1472-1553): Le Christ et la femme adultère.

la révélation de Dieu à Moïse à l’Horeb

TROISIÈME DIMANCHE DE CARÊME C

7 mars 2010
Nous lisons aujourd’hui l’une des très grandes pages de la Bible : la révélation de Dieu à Moïse à l’Horeb.
 Le commentaire que je vais tenter d’en faire s’inspire beaucoup des écrits de Paul Beauchamp, que je vénère comme un vieil ami et qui fut le meilleur bibliste de notre époque.
 Moïse est un jeune métèque, aux origines complexes avec cette trop merveilleuse et souriante histoire de son adoption par la fille du Pharaon. Il a grandi à la cour égyptienne et devenu adulte il a choisi son camp, celui des Hébreux. Après le meurtre d’un égyptien, il s’est enfui au pays de Madian, où il fut reçu comme « un égyptien » et où il a épousé Sipporah, la fille d’un prêtre de Madian. Il s’est donc engagé encore plus dans son métissage. Le lieu où les moutons de son beau-père le conduisent est celui d’une enceinte sacrée délimitée par la population locale, une terre sainte. Moïse y découvre le Dieu vivant dans l’image du buisson qui brûle sans se détruire, la vie à sa source, nos pas comme nos vies qui brûlent en se détruisant, mais la source incandescente, la vie que Jean appellera la vie éternelle. Et Dieu donne son nom, un nom qui lui est déjà donné sur cette terre dans le culte local et qui est ignoré des Hébreux. Ce nom va devenir celui que les juifs se gardent de prononcer et qu’ils écrivent en se voilant la face. Il signifie : « Il est ». Mais aussitôt Dieu parle à la première personne, et là les traductions s’épuisent et se disputent : « Je suis celui qui suis », « Je suis qui je suis », « Je suis qui je serai ». Dans tous les cas, Dieu dit « Je », il est sujet, et il se révèle donc d’abord comme celui qui parle. Son être et sa Parole ne font qu’un. Moïse a vu la Vie dans le buisson ardent et il a entendu la Parole. Jean dira que la Parole était avec Dieu, qu’elle était Dieu, et qu’elle est la Vie.
Ce n’est pas fini. L’Être vivant qui parle dit tout de suite qu’il voit, qu’il entend, qu’il connaît et qu’il descend pour délivrer le peuple hébreu. Mais pour cela il appelle Moïse et l’envoie. Désormais tout se fera par Moïse. La Parole de Dieu sera celle de Moïse, l’action de Moïse sera celle de Dieu.
Vous voyez tout ce que nous pouvons déjà en déduire. J’entends souvent la question : mais qui est Dieu ? Que mettons-nous sous ce nom ? En quel Dieu croyons-nous ? Or notre foi s’enracine à la jonction entre de ces pages de l’Exode, celles du Deutéronome et l’Évangile de Jean. Dans le Christ nous est révélé le Dieu vivant qui fait vivre, la Parole de Vie, et le Dieu qui voit, qui entend, et qui envoie pour délivrer, pour libérer la vie.
En vérité, nous ne pouvons pas dire qui est Dieu sans nous engager nous-mêmes dans son vouloir, sans relancer sa Parole et la faire vivre, sans donner corps en nous à notre délivrance. Dieu est livré à la mesure de nos paroles et de nos actes. « Va, tu feras sortir mon peuple. »
Avec le Christ, comme lui dans son cheminement sur la terre d’Israël, nous voyons la misère, nous entendons les cris, nous connaissons les souffrances de toutes les formes d’oppression et de servitude, et nous agissons pour une délivrance. Tous ceux qui font cela disent Dieu, et quand nous ne le faisons pas, nous éloignons Dieu, nous l’effaçons. La question n’est plus : Qui est Dieu ? Mais bien : que dites-vous de Dieu par vos paroles et par vos actes ?
On peut comprendre alors les avertissements de Paul et de Jésus dans nos lectures.
Paul reprend toute l’histoire de l’Exode : Nos pères ont été baptisés en Moïse dans la nuée et dans la mer, ils ont mangé une nourriture spirituelle, ils ont bu l’eau vive qui était déjà celle du Christ, mais ils se sont perdus dans le désert. Attention à vous, dit Paul, vous pouvez aussi vous perdre avec tout ce que vous avez reçu.
Jésus, lui, réagit à l’annonce d’un massacre et de la chute d’une tour, ces nouvelles qui nous parviennent chaque semaine et qui concernent toujours d’autres que nous : les attentats, les séismes, les accidents. Jésus reçoit ces nouvelles comme le signe de l’urgence. Il ne faut pas attendre pour capter le Royaume.
Et cependant, Luc place aussitôt un répit avec l’histoire du figuier. Jésus devait beaucoup aimer les figues pour s’en prendre si vivement aux figuiers. Matthieu nous raconte qu’il a maudit un figuier où il n’avait pas trouvé de fruit et le figuier s’est desséché. Marc en rajoute en disant que ce n’était pas la saison des figues. Luc aimait sans doute les figues encore davantage, et surtout il n’aimait pas du tout la dureté. Il laisse donc un répit au figuier, on va s’occuper de lui pour qu’il fructifie. Sinon on pourra le couper.
Nous sommes ce figuier. À quoi bon garder un arbre qui ne donne pas de fruit ? À quoi bon ? C’est la question qui nous est laissée, non pas comme une question désabusée, défaitiste, mais comme une question vive et lancinante. À quoi bon des chrétiens qui ne font pas fructifier l’Evangile ? À quoi bon tous nos incessants questionnements, nos réflexions subtiles et satisfaites, nos atermoiements et nos délais répétés, si nous ne donnons pas chair au Dieu qui parle, si nous ne ranimons pas la vie, si nous ne délivrons pas ceux qui crient misère ? « Va, je t’envoie » dit Dieu à Moïse. «Allez, je vous envoie » dit Jésus aux disciples. Allez, n’attendez pas.
fr. Bernard

illustration: Scène de la vie de Moïse – Oeuvre peinte par Sandro Botticelli

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