Archives pour l'étiquette Pierre de Béthune

La prière pour faire l’expérience de l’Évangile

19ème dimanche A (2017)

La prière pour faire l’expérience de l’Évangile

(Mt 14, 22-33)

L’épisode décrit dans cet évangile est très frappant et suggestif. Mais, pour bien l’entendre, il faut, me semble-t-il, le situer dans l’ensemble du texte qui nous a été donné aujourd’hui. Il y est d’abord question de la prière de Jésus, dans la montagne, à l’écart. Et le récit de l’expérience du prophète Élie à l’Horeb qui nous a été proposé comme première lecture nous invite aussi à commencer par une réflexion sur la prière. De fait, il y a des choses dans l’Évangile que nous ne pouvons saisir que dans un cœur baigné de silence et régénéré par la prière. Autrement nous n’y voyons que des sentences de profonde sagesse ou des anecdotes plus ou moins fantastiques, plus ou moins fantasmagoriques, auxquelles nous nous efforçons de croire.
Par exemple : faut-il vraiment croire que le Créateur ait un jour décidé d’abroger les lois de la gravitation universelle, pour que Jésus, et puis Pierre, puissent marcher sur la mer ? Ou, si l’on a un esprit un peu scientiste, faut-il, au contraire, penser que ce récit est une fable sans consistance réelle, destinée seulement à fasciner et à tromper les âmes faibles ? N’y aurait-il que deux façons d’entendre cet évangile : ou bien comme le triomphe du merveilleux qui prouverait de façon irréfutable la divinité du Christ, ou bien comme un exemple caractéristique d’une mentalité encore infantile ? Je pose ces questions parce que nous portons en nous ce dilemme, de façon plus ou moins nette, plus ou moins avouée. Nous nous demandons sur quoi nous pouvons vraiment fonder notre foi.
Or l’alternative n’est pas crédulité ou scientisme. Je crois que, pour être fidèle à Jésus, à tout ce qu’il a fait et enseigné, il nous faut commencer par vivre comme il a fait : par exemple accueillir toute personne avec un respect infini, mais aussi, comme nous le voyons dans l’Évangile d’aujourd’hui, prendre le temps pour prier. Jésus éprouvait régulièrement le besoin d’aller dans un endroit désert, à l’écart, « et le soir venu, il était là, seul ».

Le récit du renouvellement de la vocation du prophète Elie nous aidera à mieux comprendre cela. Contrairement à Moïse qui, sur la même montagne, avait reconnu le Seigneur dans le fracas et l’éblouissement, Elie le perçois dans « l’écho d’un fin silence ». Je sais que le texte officiel lu ce matin parle du « murmure d’une brise légère ». C’est une belle image, mais c’est une invention des traducteurs grecs, incapables, semble-t-il, de concevoir la réalité positive et la puissance du silence. Ou peut-être avaient-ils peur de ce silence. Alors ils ont imaginé qu’il devait au moins y avoir quelque chose : un murmure, une brise… Mais le texte hébreux utilise un mot qui dit bien ‘silence’. Partout ailleurs dans la Bible, il signifie uniquement ‘silence’. Il est significatif pour notre mentalité actuelle que le texte officiel de la liturgie n’ait pas osé garder le mot hébreux de ‘silence’. C’est parce que qu’on en a encore toujours peur !
Or Jésus n’est pas allé à la montagne pour essayer d’entendre un doux murmure ; il est allé au désert, pour se laisser purifier par la solitude et le silence. Et les évangiles nous informent d’ailleurs qu’il y allait régulièrement. Il en est question onze fois dans les évangiles, sans parler de sa dernière prière au jardin des oliviers. Pourquoi Jésus devait-il aller si souvent prier à l’écart. Était-ce pour nous donner un exemple ? Ou voulait-il intercéder pour nous ? Oui, certes. Mais je crois que c’était surtout une nécessité pour lui. Il lui fallait prendre le temps de silence nécessaire pour entendre la volonté de son Père, pour pouvoir peu à peu l’incarner dans toutes les fibres de sa personne, jusque dans les profondeurs de son psychisme qui était encore habité par la peur. Seule une prière intense et prolongée pouvait lui permettre d’atteindre à ces profondeurs.

Je voudrais citer ici un texte du journal du Père Henri Le Saux, ce bénédictin qui est allé en Inde pour y rencontrer le meilleur de la tradition hindoue. Il raconte qu’il a un jour rencontré des prédicateurs ‘évangéliques’ américains, sincères et bavards, et il note cette réflexion : « Tant qu’on s’en tient au namarupa (les noms et les formes extérieures) on ne peut pas toucher au fond. Il ne faut pas trop parler de Jésus, il ne faut conduire ni à l’idée, ni au souvenir de Jésus, mais à l’expérience présente de Jésus présent. (…) Il faut atteindre cet autre niveau, celui où Jésus vivait en face de son Père, — sans plus savoir qu’il le regarde, ni qu’il s’appelle lui-même Jésus. C’est cette expérience fondamentale qui enlève Jésus à tout ‘égo’ et fait de lui celui qui n’est plus que ‘tension’ vers le Père, vers ses frères les hommes, avec douceur, humilité, amour… »
Oui ! mes frères, mes sœurs, nous avons tous besoin d’être en contact avec ce niveau profond, si nous voulons vraiment vivre notre foi aujourd’hui. Nous ne devrions pas avoir peur de nous exposer ainsi à toute notre histoire, et de voir éventuellement apparaître notre pauvreté, notre indigence fondamentale. Pour éviter le silence, nous ne devrions pas nous contenter d’écouter une ‘musique méditative’ ou d’entretenir des réflexions pieuses. Car si nous n’avons pas notre ration de vrai silence, il est difficile d’atteindre ce niveau profond, et il ne faut pas s’étonner si alors notre foi s’étiole. C’est là une des raisons pour lesquelles notre religion est en crise : elle n’est plus suffisamment oxygénée par une certaine solitude et un certain silence. Or même Jésus devait prier pour rester fidèle. A combien plus forte raison nous-mêmes !
Mais si nous y consentons, nous pouvons entendre l’évangile d’aujourd’hui, sans nous éreinter à croire à des choses impossibles, et sans nous résigner à une lecture ‘unidimentionnelle’ qui démobilise. Parce que nous vivons nous-mêmes ce que raconte ce texte ! Oui, nous aussi, nous ramons souvent dans l’obscurité et par un vent contraire. Nous aussi, nous pouvons alors percevoir, dans la prière, que Jésus est avec nous, toujours stable, toujours fiable. Et nous pouvons aller à lui dans une confiance spontanée, comme l’apôtre Pierre. Il est également vrai qu’en allant ainsi à Jésus, nous faisons quelquefois l’expérience de perdre pied, et de devoir appeler au secours depuis le plus profond de notre être. Et nous sommes alors invités à entrer plus intimement dans cette démarche, en saisissant la main du Christ, et, plus encore, en étant saisi par lui.

En définitive je voudrais dire que le plus important, pour nous chrétiens, n’est pas tellement de comprendre l’enseignement des évangiles et d’y adhérer. Il s’agit de vérifier personnellement l’ Évangile, pour nous assurer de sa fiabilité. Aujourd’hui, avec notre mentalité façonnée par les sciences exactes, nous avons besoin de faire l’expérience de ce qu’on nous propose. Et de fait, nous pouvons faire nous-mêmes l’expérience décrite dans les paraboles, comme celle du levain dans la pâte ou du Bon Samaritain. Même les récits, comme la multiplication des pains, *ne sont pas que des histoires merveilleuses ; nous sommes invités à faire de même. Oui, il nous faut réaliser personnellement ces démarches essentielles qui sont décrites dans les évangiles, comme marcher avec le Christ sur la route de notre vie, ou, tout simplement, être assis à ses pieds pour l’écouter, comme Marie de Béthanie, et comme nous avons fait nous-mêmes au début de cette célébration, en écoutant les lectures. En d’autres situations nous sommes appelés à rencontrer en vérité ceux que nous croisons, comme le faisait Jésus, en reconnaissant en chacun l’image de Dieu. Finalement, ainsi que nous le ferons pendant la suite de cette eucharistie, nous communions au Christ de la façon la plus intime en acceptant de nous asseoir à la table où il se livre pour nous, afin que, nous aussi, nous partagions avec nos frères et sœurs tout ce que nous avons, tout ce que nous sommes.

fr. Pierre

Image: eau forte de Julie Kern Donck, ‘à toi qui regardes le ciel; tu aimes penser que quelque chose te protège’, 2015

Espérance et Discernement: Trois paraboles sur le Royaume des Cieux

16ème dimanche A (2017)
23 juillet 2017

Espérance et Discernement
Trois paraboles sur le Royaume des Cieux
(Mt 13, 24-43)

Comme dimanche passé, et d’ailleurs comme encore dimanche prochain, nous avons entendu aujourd’hui des ‘paraboles du Royaume des Cieux’. Les évangélistes en ont retenu un grand nombre. Il semble que de tels enseignements étaient importants pour Jésus. Mais comment pouvons-nous bien les recevoir ?
On comprend bien les petites histoires, tirées de l’observation de la nature, mais il n’est pas si facile de voir à quoi elles se rapportent exactement. Qu’est-ce que ce ‘Royaume des Cieux’ qu’elles représentent ? Quel rapport ce Royaume a-t-il avec notre vie quotidienne ? Il est vrai que ces mots ‘royaume’ ou ‘règne’, et ‘cieux’ nous semblent bien éloignés de nos préoccupations quotidiennes ! Mais il ne faut pas nécessairement penser pour ça à Louis XIV ou même à notre roi Philippe. Dans le langage courant d’aujourd’hui, nous utilisons souvent de tels mots, par exemple, quand nous disons : « Il ‘règne’ une grande paix dans la maison, même dans cette pièce qui est le ‘royaume’ des enfants ». Il s’agit donc d’une présence intense et paisible. Pour Jésus, il s’agissait d’une telle présence de Dieu, son Père. Quant au mot ‘Ciel’, il remplace, dans l’évangile selon saint Matthieu, le mot Dieu, « notre Père qui est aux Cieux ». D’ailleurs, dans les textes parallèles, saint Luc parle toujours du ‘Royaume de Dieu’. Lire la suite

Le nécessaire détachement pour aimer

13ème dimanche A (2017)
(2 R., 4; Mt 10, 37-42)

Le nécessaire détachement pour aimer
Homélie du 02 juillet 2017

Pour illustrer cet évangile, la liturgie nous a proposé l’histoire le la Sunamite qui a reçu le prophète Élisée « en sa qualité de prophète », comme le demandera Jésus. C’est une belle histoire d’hospitalité, d’attention, pleine de tendresse. Et l’évangile lui fait écho, quand il y est question d’offrir « un verre d’eau fraîche à un de ces petits, en sa qualité de disciple ». Mais quel contraste avec le début de l’évangile ! Pourquoi la liturgie a-t-elle gardé des paroles aussi dures, des exigences de rupture aussi inhumaines ? Cela fait-il également partie de l’enseignement de Jésus ? Lire la suite

Dieu hôte

Dimanche de la Trinité (2017)

(Exode 34, 4-9 ; Jean 3, 16-18)
Dieu hôte

«Dieu a tant aimé le monde…»
Tant, tellement, c’est-à-dire sans mesure, éperdument, donnant même son propre Fils «en rançon pour la multitude»…

…et nous savons ce que les hommes en ont fait… Mes frères, mes sœurs, c’est la mesure sans mesure de l’amour de Dieu que nous évoquons, que nous célébrons, aujourd’hui, telle qu’elle s’est manifestée dans toute l’histoire des hommes.

Les mots de la théologie ne nous aident pas beaucoup. Le mot ‘Trinité’ fait plutôt penser à une formule algébrique ou une image de géométrie dans l’espace. Au cours de l’histoire les théologiens ont beaucoup spéculé au sujet de la Trinité, pour réfuter toutes sortes d’hérésies, comme le monophysitisme, le nestorianisme, l’adoptianisme ou le patripatianisme. Et cela n’a abouti qu’à de nouvelles divisions parmi le chrétiens. Lire la suite

Jeudi Saint 2017

 Homélie du jeudi 13 avril

Jeudi saint 2017

(Jean 13, 1-15)

Qu’ajouter, après la lecture de cet évangile, sinon une parole de confiance : oui, il faut renouveler notre confiance dans le poids d’amour que comporte notre fidélité quotidienne, parce que, ce que nous pouvons faire chaque jour pour répondre à l’appel du Christ n’est pas insignifiant.

En effet, à ce moment de la célébration, nous risquons d’être un peu désemparés. L’appel reçu de ces textes fondamentaux et l’exigence des gestes dont nous sommes les témoins nous dépassent tellement que nous en éprouvons un certain malaise. La ‘peineuse semaine’, comme on désigne, parait-il, la semaine sainte au pays de Liège, est une épreuve, parce que elle nous fait bien mesurer notre incapacité à vraiment accomplir l’Évangile. Des exigences exorbitantes résonnent à nos oreilles : ‘Aimer jusqu’au bout’, ‘Suivre Jésus en portant sa croix’, et, comme il est rappelé dans l’épitre aux Hébreux : « Vous n’avez pas encore résisté jusqu’au sang ». Tout cela est non seulement humiliant pour nous, pauvres humains, mais aussi un peu démobilisateur. Pourrons-nous seulement commencer à répondre à de telles exigences ? Aussi, quand Jésus nous demande : « Comprenez-vous ce que je viens de faire ? » nous n’osons plus répondre avec assurance que nous avons compris… Il est « venu apporter le feu sur la terre ». Mais comment pouvons nous tenir près de ce feu dévorant ?

Je crois que ces questions sont précisément la dernière tentation du Carême. Le diable nous les suggère pour s’assurer que, devant de telles exigences, nous restions dans une hésitation morose, résignés et paralysés par une mauvaise conscience, ̶  en attendant que ça passe.
Mais je voudrais encore citer une dernière parole de Jésus qui risque d’encore plus nous paralyser au premier abord, mais qui, en réalité, nous montre le chemin évangélique réaliste. Dans son discours d’adieu à ses disciples, Jésus a encore dit : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. » ‘Donner sa vie’, cela signifie accepter de tout perdre, de risquer sa peau pour sauver ses amis, oui, mais pas nécessairement, pas uniquement. Parce que c’est essentiellement dans la vie ordinaire que nous pouvons ‘donner notre vie’ : peu à peu, encore et encore. Et d’ailleurs si nous ne commençons pas par là, il ne sera pas possible de réagir plus généreusement au cas où il nous le serait demandé. Nous lisons dans l’évangile que les déclarations grandiloquentes de l’apôtre Pierre à Jésus : « Je te suivrai et je donnerai ma vie pour toi » ne l’ont pas empêché de trahir son Maître.

Mes frères, mes sœurs, ce n’est pas tellement en mourant que nous pouvons donner notre vie, mais en vivant intensément, en correspondant aux exigences de chaque moment. ‘Aimer jusqu’au bout’ est d’abord simplement : accepter d’écouter longuement quelqu’un qui se confie, sans l’interrompre ; c’est rester travailler à la vaisselle jusqu’au bout, sans s’esquiver ; c’est ne pas calculer notre générosité dans les petits services, c’est, comme le demande l’épitre aux Hébreux, ne pas nous dérober aux exigences de notre profession ; c’est respecter et accueillir totalement ceux que nous rencontrons, et découvrir que nous pouvons ainsi aller beaucoup plus loin que nous le pensions. Le ‘bout’ n’est pas seulement le terme, la fin, c’est aussi une exigences du chemin, l’intensité de notre engagement dans les choses les plus simples.

Aimer jusqu’au bout, comme Jésus nous le demande, ce n’est donc pas nécessairement épuiser toutes nos forces, jusqu’à ce que mort s’ensuive. Au lieu de penser cela, au lieu de nous résigner à ne pas en être capables, nous sommes appelés à découvrir la valeur infinie des humbles gestes d’amour. L’humilité est parfois grandiose, comme quand le pape lave les pieds des prisonniers, mais le plus souvent les gestes simples passent inaperçues, et cependant nous savons qu’ils ne sont pas perdus. Ils ne sont pas insignifiants ; ils sont comme nos petits gestes de respect et de sauvegarde de la création que nous dicte un comportement écologique. A leur place, ils sont indispensables, et notre vie quotidienne en est nourrie, sanctifiée. Si, au contraire, notre environnement communautaire ou familial n’est pas irriguée par ces marques d’amour gratuit, il s’étiole et devient alors vraiment insignifiant.

Nous découvrons ainsi que ce n’est plus nous qui donnons notre temps, notre attention ou notre compassion. Car nous ne savons pas comment bien donner, sans aucun retour sur nous-mêmes Mais l’Esprit de Dieu vient au secours de notre faiblesse, et c’est Lui qui donne, à travers nous. Il nous envoie et on peut dire que c’est lui qui nous ‘donne’, au service de nos frères. Aussi nous ne devons pas tant nous efforcer d’être nous-mêmes généreux, mais plutôt nous abandonner à sa volonté de donner, de rayonner tout bien.
Mes sœurs, mes frères, la célébration de ce jeudi saint nous fait enfin comprendre que nos simples gestes d’amour sont toujours situés sur un vaste horizon. La liturgie de ces jours saints nous révèle en effet que notre vie toute entière est intégrée dans la mystère de Jésus, le mystère du salut de tous les humains. Rien n’est mesquin dans notre existence, parce qu’elle peut désormais être vécue dans la perspective de la croix et de la résurrection du Seigneur. Dès lors tout ce que nous faisons, si humble que ce soit, acquiert une grandeur insoupçonnée. Car, pour reprendre les paroles de Jésus lui-même, notre vie est ‘donnée pour la multitude’. Ce vaste monde qui nous entoure, avec la multitude des humains, leurs douleurs et leurs espoirs, est toujours mystérieusement présent dans notre vie, et nous lui sommes concrètement solidaires. Quand nous pouvons vivre cette solidarité au sein du mystère du Christ que nous célébrons cette semaine, notre service n’est pas pénible et notre vie n’est pas ‘peineuse’, mais, même à travers bien des exigences et épreuves, elle déborde d’une joie toute simple.

Fr.Pierre

Fresque de Leonard de Vinci, La Cène, 1494-98

8è dimanche du T.O. Matthieu 6 24-34

Homélie du 26 février 2017

8è dimanche du temps ordinaire. Matthieu 6 24-34
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Ce dimanche encore nous entendons le ‘Sermon sur la Montagne’. L’évangéliste Matthieu y a rassemblé les paroles les plus neuves de Jésus. Il y a recomposé son programme, on dirait même son ‘manifeste’.

Il y annonce surtout que Jésus n’est pas venu abolir la Loi, mais bien plutôt l’accomplir. Mais ce mot ‘accomplir’ est lui-même ambigu. Il ne suffit pas d’accomplir la Loi, comme on accomplit un devoir, pour être en règle avec elle, pour en être quitte… En tout cas, avec l’Évangile, on n’est jamais quitte ! On peut prétendre ‘accomplir’ la Loi, mais on ne pourra jamais ‘accomplir’ l’Évangile’. C’est évident dans la partie du Sermon sur la Montagne que nous avons reçue aujourd’hui.

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Cérémonie du Thé avec Michiko Somei Nojiri

Cérémonie du Thé

C ette année encore un groupe important et international occupe toute « la petite maison » à Clerlande, pour le séminaire de ‘cérémonie du thé’. En fait c’est la 40ème fois que Madame Michiko Somei Nojiri, Maître de Thé, organise ici un tel séminaire. Invitée en 1976 par le frère Pierre, qui avait étudié avec elle cette Voie du zen à Rome, elle a alors crée ici un petit groupe d’‘amis du thé’. Ce groupe s’est ensuite beaucoup développé et est composé de participants provenant de 9 pays différents.

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Messe de Noël du 25/12/2016

Noël 2016

Prologue de saint Jean

Messe de Noël du dimanche 25 décembre 2016

P our célébrer dignement le jour de Noël, la liturgie nous propose les textes les plus solennels et le plus explicites : « Au commencement le Verbe était… » L’évangéliste a repris les premiers mots de la Bible : « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre… », car le Christ est en Dieu, dès avant la création. Et plus loin : « Le Verbe s’est fait chair ; il a dressé sa tente parmi nous », comme jadis le Seigneur résidait dans la tente de la rencontre avec son peuple. L’essentiel de la nature du Christ est ainsi évoqué en ces quelques lignes du prologue.
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Deuxième Dimanche de l’Avent A

(Is. 11, Rm 15, Mt 3)

Deuxième Dimanche de l’Avent A

C ’est une particularité de ce temps de l’Avent : la liturgie de ces premiers dimanches fait retentir dans toute leur force les textes les plus puissants du Premier Testament, dont Jean-Baptiste est le dernier témoin.
Elle nous fait surtout entendre la voix du prophète Isaïe. A travers ce vieux texte, nous percevons une aspiration profonde qui est toujours d’actualité. « …L’enfant étendra la main sur le trou de la vipère. Il ne se fera plus rien de mauvais ni de corrompu sur la montagne sainte… » Mais nous ne pouvons pas nous limiter à y voir la merveilleuse évocation du paradis perdu ou un rêve nostalgique de l’âge d’or. Et pas davantage une annonce de la paix, toujours à venir, depuis qu’Isaïe l’a si bien décrite, il y a 27 siècles. Combien de siècles nous faudra-t-il encore attendre ? En fait la seule chose qui nous intéresse est la paix aujourd’hui, peace now, comme l’appellent de toutes leur force les israéliens les plus lucides. Et ils ajoutent, sous forme de boutade, que leur premier ministre actuel « aime tellement la paix qu’il veut encore en parler pendant 50 ans ». Mais précisément, il ne s’agit pas d’en parler, seulement de la réaliser, comme Jésus nous y appelle : « En avant, les artisans de paix, vous serez appelés fils de Dieu ! »
Alors, comment construire la vraie paix, concrètement, ici, maintenant, avec nos moyens si limités ?
En réfléchissant aux façons concrètes de hâter la venue du Règne de Dieu parmi nous, sous la conduite du ‘Roi pacifique’, je vois trois attitudes, telles que les lectures de ce jour les proposent : trois A : accueil, audace et ardeur.

Accueil

Nous avons entendu saint Paul dans l’épitre : « Accueillez-vous les uns les autres comme le Christ vous a accueillis pour la gloire de Dieu. » Cette disposition à accueillir est à la source de toute démarche de paix. De fait, le Christ a accueilli tous ceux qui s’adressaient à lui, compatriotes ou étrangers, juifs ou païens. Dans ce domaine surtout, il a mené a à leur accomplissement les promesses des prophètes. Il les a libérées d’un certain ethnocentrisme étroit qui les entravait encore, quand notamment ils invitaient tous les peuples à « monter à la montagne du Seigneur », Jérusalem, le seul lieu de paix. La paix que Jésus réalise est sans aucune discrimination et se répand en toutes les directions.
Mais commençons autour de nous. Tant que nous donnons la paix à certains et pas à d’autres de notre entourage, nous ne pouvons pas donner de vraie paix. Toute limitation compromet l’ensemble du mouvement. Or c’est précisément en accueillant nos proches « comme le Christ nous a accueillis », en ce qu’ils ont d’étranger, d’étrange, voire d’apparemment menaçant, que nous pouvons aussi respecter et prendre à cœur ceux qui sont plus lointains et construire un monde de paix. Et par ailleurs nous découvrons qu’un tel accueil purifie le cœur, le guérit de beaucoup d’amertume et le dilate aux dimensions du monde. Les deux Béatitudes, celle des artisans de paix et celle ders cœurs purs sont toujours liées.

Audace

Tous les témoins, à commencer par Jean- Baptiste, sont unanimes : il ne faut pas avoir peur de dire toute la vérité. Avec celui qui a peur, il est impossible de travailler pour la vérité et la paix. Jésus, qui nous connaissait bien, nous redit à travers tout l’Évangile : « N’ayez pas peur » pour ceux qui vous menacent ; allez de l’avant ; n’hésitez pas à dire toute la vérité…
Aujourd’hui, plus que jamais, la crainte pour les lendemains nous habite et nous sommes obsédés par la sécurité à tous les niveaux. Nous avons constamment tendance à nous protéger. Mais que vaut notre paix si elle est assurée de cette façon ? En fait la recherche continuelle de sécurité paralyse notre bienveillance profonde, parce qu’elle est une manière d’être toujours sur nos gardes contre une possible danger. En contraste avec cette attitude je pense ici à la prière que Christian de Chergé répétait au moment où les frères étaient le plus menacés : « Désarme-moi, désarme-les ! » il faut en effet commencer par baisser la garde, oser rencontrer les autres. Nous pouvons faire une telle expérience entre nous : quand nous entretenons dans notre cœur la méfiance et la peur, nous suscitons aussi chez les autres le soupçon et la fermeture. Tant que nous avons peur, nous ne pouvons pas être des pacificateurs. Tant qu’il y a quelque part en nous du mépris, du rejet et du ressentiment, nous ne pouvons construire aucune relation vraiment paisible avec qui que ce soit. Ce temps qui précède Noël et sa trêve, n’est-il pas le moment favorable pour tenter des réconciliations ou simplement des rapprochements, ̶ ou encore des découvertes ? Il apparaîtra alors que l’audace n’est pas une vertu extraordinaire, réservée à ceux qui ont une forte constitution… Mais il faut être très motivé.

Ardeur

C’est pourquoi il nous faut ajouter l’ardeur à l’audace dans l’accueil. Il ne suffit pas de savoir combien la paix est importante, il faut la désirer, « la rechercher et la poursuivre », de toutes ses forces, comme le demande saint Benoît, en citant le psaume. Et pour cela il importe d’avoir goûté la saveur de la vraie paix, la paix de l’âme, du corps et de l’esprit. Le shalôm dont parlent les textes du Premier Testament ne signifie pas absence de guerre, mais plénitude de vie. L’esprit du Seigneur est un esprit de force. Et Jésus baptise dans l’Esprit saint et le feu. Sans ce feu ardent, sans cette bonne ardeur, nous ne pouvons rien entreprendre de très valable. En entendant pendant tout ce temps de l’Avent les prophéties qui évoquent avec tant de belles images un monde possible où règne le respect, la bienveillance, l’amour et « la connaissance du Seigneur [qui] remplit le pays comme les eaux recouvrent le fond de la mer », nous pouvons mieux reconnaître ce shalôm et raviver notre désir profond de paix tout autour de nous.

Mais, encore une fois, il ne suffit pas de parler de paix ; les paroles sont du vent, tant qu’elles ne sont pas incarnées. Or nous célébrons ici la Parole faite chair, l’Amour de Dieu vécu et partagé parmi nous.
Prions les uns pour les autres pour que nous soyons de ceux qui réalisent la Parole et qui font l’expérience de la Béatitude des artisans de paix. Nous découvrirons alors avec joie, en fêtant Noël, qu’au-delà de tous nos efforts, la paix est un don de Dieu, comme le chantaient les anges à Bethlehem : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix aux hommes qu’il aime ».

fr. Pierre

illustration: Chagal, La Paix, 1963

Le service royal

33ème dimanche C (2016)
(Luc, 23, 35-43)

Le service royal

Nous avons suivi le Christ tout au long de sa vie parmi nous, et, au dernier dimanche de cette année liturgique, la célébration du Christ Roi de l’univers en est comme le couronnement. La liturgie a élaboré une grande doxologie en l’honneur du Seigneur de l’univers et du temps. Et nous prions, dès l’oraison d’ouverture, pour que « toute la création reconnaisse sa puissance et le glorifie sans cesse ». Car, comme l’exprimera la préface à la prière eucharistique de ce jour, son règne est « un règne sans limite et sans fin, règne de vie et de vérité, règne de grâce et de sainteté, règne de justice, d’amour et de paix ».Le passage de l’épitre aux Colossiens qui a été choisi est une invitation à « rendre grâce à Dieu le Père qui nous a placés dans le Royaume de son Fils bien-aimé en qui tout fut crée, dans le ciel et sur la terre » car il « a en tout la primauté, en lui habite toute la plénitude ».
Mais quand, ensuite, nous entendons l’évangile, le ton change tout à fait. C’est le Christ abandonné de tous, mis en croix comme un malfaiteur qui y est évoqué. Pourquoi ce choix contrasté ? Simplement parce qu’il n’y a pas d’autre choix. Il n’y a pas d’évangile qui parle de la royauté du Christ, sinon par dérision, ou de façon naïve, comme le bon larron. Non, le royaume du Christ « n’est pas de ce monde ».
Mes frères, mes sœurs, ce contraste est même, me semble-t-il, le message le plus important de cette célébration. En effet, nous voyons partout dans les évangiles que Jésus évite systématiquement qu’on le prenne pour un seigneur, un maître ou un roi. Après la multiplication des pains, l’évangéliste Jean précise : « Jésus, sachant qu’on allait venir l’enlever pour le faire roi, se retira à nouveau, seul, dans la montagne » (Jn 6, 15). La veille de sa passion, il a voulu laisser en guise de testament à ses disciples deux gestes essentiels : le lavement des pieds et la partage du pain. Il s’est expliqué : « Vous m’appelez Maître et Seigneur, et vous dites bien, car je le suis. Dès lors, si je vous ai lavé les pieds, moi, le Seigneur et le Maître, vous devez vous aussi vous laver les pieds les uns aux autres » (Jn 13, 13,14). Par toute sa vie il a attesté que la seule autorité véritable était celle que lui conférait le don de lui-même. « Les rois des nations agissent avec elles en seigneurs… Pour vous, rien de tel. Mais que le plus grand parmi vous  prenne la place du plus jeune, et celui qui commande la place de celui qui sert. (…) Quant à moi, je suis parmi vous comme celui qui sert. » (Luc 22, 24-17) S’il y un enseignement qui est clair dans les évangiles, c’est bien celui-là !
Mais la célébration d’aujourd’hui nous aide beaucoup à bien entendre cet appel en associant royauté et service, deux réalités contrastées qui semblent même s’exclure : un roi, aux yeux des gens, est précisément celui qui est servi, et un serviteur n’est évidemment pas roi ! Cependant, en nous proposant cet évangile du Christ en croix pour célébrer le Christ roi, la liturgie illustre et révèle ce qu’est fondamentalement ce service que Jésus nous demande à travers toutes ses paroles et par toute sa vie. D’ailleurs, vous avez noté qu’il n’y est plus question de service, mais bien plutôt d’une vie offerte en sacrifice. De même, comme je l’ai rappelé, à la veille de la passion, en plus du geste du lavement des pieds, Jésus à offert le pain rompu, comme sa vie donnée, et le vin partagé comme son sang versé. Si donc le service est le signe le plus évident de la vie selon l’Évangile, le don de sa vie, offerte en sacrifice, en est le cœur. C’est jusque là que la liturgie veut nous conduire.
Non seulement Jésus refuse la royauté et lui oppose le service, mais il nous invite à un service qui soit un don inconditionnel, un ‘sacrifice’. Le mot ‘sacrifice’ nous met mal à l’aise, parce qu’on en a abusé. Quand j’étais enfant, on me demandait souvent de « faire un petit sacrifice ». Mais il ne faudrait pas pour autant évacuer ce mot et cette exigence. Jésus a donné sa vie en sacrifice, en rançon pour la multitude. Et, dans notre contexte limité, dans notre humble existence quotidienne, il n’en demande pas moins. Il ne suffit pas de ‘prêter’ quelques services, en évitant de perdre trop de temps ou même quelquefois de perdre la face. Un tel service parcimonieusement négocié n’est en fait qu’une prestation de fonctionnaire (par ailleurs tout à fait respectable dans le contexte de ‘services après vente’ ou de ‘service minimum’ assuré par certains organismes). Mais dans un contexte évangélique, le service est toujours donné, sans retour, à corps perdu, et avec joie. Ce qui rend le service ‘royal’, c’est précisément qu’il est donné somptueusement, sans compter. En nous demandant d’être les serviteurs de nos frères, le Christ ne nous invite donc pas à la servilité, mais il nous fait comprendre, au contraire, que seul le service anoblit. Les autres noblesses et royautés ne sont que des illusions, sinon des usurpations, quand elles ne sont pas vraiment au service des autres. Car la seule source d’une vraie autorité est une vie donnée. Le vrai berger est celui qui donne sa vie pour ses brebis.
Nous savons enfin que ce don s’adresse effectivement à Dieu. Il est significatif qu’en hébreux un même mot abad, signifie à la fois servir et adorer : Nous chantons : « Servez le Seigneur dans l’allégresse » (Ps.99) Et dans la tradition monastique, saint Benoît propose d’ouvrir « une école du service du Seigneur ». Dans cet esprit, chaque activité dans le monastère, ̶  et pourquoi pas ailleurs ? ̶  chaque moment, ̶ et pas seulement les Offices à la chapelle, ̶  chaque démarche peut être un geste d’adoration du Seigneur. Ce souci de service vraiment royal peut alors habiter et transformer toute la vie. Aussi quand un moine rencontre un hôte, un visiteur, la Règle demande même « de se prosterner au sol de tout son corps devant lui, pour adorer en lui le Christ qu’il reçoit » (RB 53) Ne devrions-nous pas garder cette scène à l’horizon de toutes nos rencontres ?
Oui, mes frères, mes sœurs, quand nous laissons l’Évangile peu à peu prendre toute sa place, quand nous laissons, avec confiance, l’Esprit du Christ nous inspirer, nous comprenons ce verset du psaume 62, adressé au Seigneur que le Père Jean-Yves aimait répéter et qui récapitule toute sa vie :

« Ton amour vaut mieux que la vie ! »

Fr . Pierre

Image: Le lavement des pieds
Giotto , 1303-1306
Fresque 200 x 185
Eglise de l’Arena à Padoue

« Ensemble, avec le Christ » Homélie du 23/10/2016

30ème dimanche C (2016)
(Luc 18, 9-14)

Ensemble, avec le Christ

Une fois de plus l’évangile de ce dimanche met en scène un pharisien, pour l’opposer à un pauvre pécheur. Il est très souvent question de ces pharisiens. Jésus semble s’acharner contre eux et il les prend toujours comme des contre-exemples. On peut alors se poser la question : Quel intérêt ces accusations ont-elles pour notre propre conversion ?
En fait il faut savoir que Jésus nous apporte la Bonne nouvelle de bien des façons. Et j’en vois surtout 4 :

Par l’exemple : quand il dit à Zachée : « Je viens loger chez toi ! »
Par un enseignement direct : « Soyez miséricordieux, comme votre Père… »
Avec des paraboles : « Regardez le semeur, le berger, le commerçant, … »
Par ses diatribes contre les pharisiens et autres opposants.

En effet il nous faut bien entendre ces accusations adressées aux pharisiens. Ce ne sont pas uniquement des informations intéressantes sur l’environnement que Jésus a dû affronter. En dénonçant les travers des pharisiens, Jésus annonce, comme en creux, son évangile, souvent même le cœur de l’Évangile. Ce qu’il dit contre les pharisiens, il le dit pour nous, pour notre instruction et notre conversion. Nous devrions davantage nous exercer à bien lire ces passages critiques des évangiles. Sinon, comme pour la parabole d’aujourd’hui, après avoir jugé le pharisien comme un homme inintéressant et à ne pas imiter, nous ne regarderions plus que le publicain, et nous perdrions de vue le dynamisme de cette histoire. Parce que Jésus ne l’a pas uniquement racontée pour donner en exemple le publicain.

Voyons donc ce que Jésus reproche aux pharisiens. C’est essentiellement de réduire la religion à une coquille : ils observent scrupuleusement les préceptes extérieurs de la Loi, mais ils en négligent le cœur. Et il cite à leur intention le prophète Osée :« C’est la miséricorde que je veux et non les sacrifices. » Ailleurs il dit qu’est venu pour accomplir la Loi ; non pas pour l’abolir. Il demande donc de bien l’observer, dans la mesure où elle rend l’homme meilleur. Mais il demande surtout de l’accomplir, c’est-à dire d’en développer l’intention fondamentale, le cœur. Dans un environnement caractérisé par beaucoup de signes extérieurs, comme le Temple, ses fêtes, ses interdits, il rappelle, à la suite des prophètes, l’importance décisive de l’intériorité.

Mes frères, mes sœurs, cette insistance sur la nécessaire intériorité est tout à fait d’actualité. Car nous sommes sortis d’une période où tant de signes extérieurs nous rappelaient l’importance de la religion, avec ses prescriptions, ses interdits, ses églises ouvertes et ses fêtes. Et nous n’avons plus beaucoup de préceptes à observer, semble-t-il. La grave question à nous poser est alors : est-ce que nous allons d’autant mieux accomplir le cœur de l’Évangile ? La libération de beaucoup de contraintes un peu pharisaïques est-elle vraiment au profit de la vérité de l’amour ?

Pratiquement, pour nous, aujourd’hui, je crois qu’il faut d’abord résister à la tentation de retourner la parabole du Pharisien et du Publicain et de nous dire : « Moi je ne suis pas comme ces gens pieux qui observent scrupuleusement tous les précepte de l’Église et se croient ainsi en règle ; je suis un pécheur et je ne me soucie plus beaucoup de tous ces dogmes et commandements. Mais je sais au moins que Jésus préfère toujours les pécheurs. Je suis donc du bon côté, moi ! » Pensez-vous que cette prière sera exaucée ?

Il y a bien sûr des prescriptions tatillonnes, des distinctions entre permis et défendu, entre péché véniel et péché mortel qui ne nous aident pas à entendre mieux le message de Jésus. Nous pouvons nous en libérer. Mais nous ne pouvons bien le faire que depuis une vraie liberté spirituelle. Mes frères, mes sœurs, si vous venez ici dans cette chapelle, le dimanche, c’est précisément parce que vous savez bien l’importance d’un cadre de vie et d’une connaissance cordiale de l’Évangile, la source de la vraie liberté. Alors, peu à peu, nous pouvons discerner l’essentiel et bien voir tout ce qu’il faut rejeter, comme dépassé, sans pour autant jeter le bébé avec l’eau du bain. Continuons ensemble cette recherche.

Il n’est pas possible de développer ici tous les critères d’un bon discernement entre ce qui est vétuste et les exigences actuelles. Et ce n’est pas non plus le lieu pour décrire les chemins d’intériorité. Mais l’évangile d’aujourd’hui nous offre en tout cas un test important pour discerner et voir ce qui, dans notre comportement, provient encore d’un certain pharisaïsme. En effet, Jésus ne reproche pas tellement au pharisien de se vanter de son observance, mais bien de se comparer au publicain. Dans cette mentalité qui règne souvent entre nous, au lieu de simplement nous accueillir, et d’accueillir les autres comme ils sont, nous comparons, nous nous comparons aux autres, pour apprécier leur valeur, toujours par rapport à nous. Car notre échelle de valeurs fait loi. Mais Jésus nous met en garde contre cette tendance à tout juger.

Parce que celui qui juge se pose à l’extérieur, il se désolidarise ; il se met finalement à la place de Dieu, le seul juge. Dans cette parabole le Seigneur met donc le doigt sur ce qui caractérise tout pharisaïsme : le besoin de se séparer. Le mot pharisien signifie d’ailleurs ‘séparé’. Le désir de pureté, de perfection est évidemment une excellente ambition, mais les meilleurs choses sont aussi menacées des pires déviations. Cette recherche de perfection peut aussi être le plus grand obstacle au vrai progrès spirituel, parce qu’elle risque de nous fixer sur notre propre personne, sur nos performances, nos rêves, nos échecs et nos réalisations. Alors que la grâce consiste précisément à nous oublier.

Finalement en nous donnant cette parabole, je crois que Jésus ne voulait pas tellement nous inviter à imiter le publicain. ̶ Et ici je m’écarte un peu de la Règle de saint Benoît (du moins pour le douzième degré d’humilité) qui demande de marcher toujours courbé, les yeux fixés sur le sol, se répétant la prière du publicain « Mon Dieu, prends pitié du pécheur que je suis ». ̶ Certes ce publicain est un modèle, dans la mesure où il ne se compare à personne et ne juge que lui-même ; il se voit objectivement pour qu’il est : un homme qui a besoin de la compassion de Dieu. C’est cela l’humilité. Comme le dit saint Augustin, l’humilité, c’est la vérité. ̶ Mais cette démarche de perpétuelle componction n’est pas le cœur de l’Évangile.

Il me semble que l’appel le plus pressant que nous adresse le Seigneur dans cette parabole est encore de ne jamais nous séparer des autres, des pécheurs, comme des saints, de toujours rester solidaires de nos frères et soeurs, quels qu’ils soient en ce moment. Car c’est ensemble que nous allons à Dieu. C’est dans cette communion éperdue que nous suivons le Christ sur son chemin et que nous nous unissons à son sacrifice de louange, son eucharistie « pour la multitude ».

Fr. Pierre

Eau-forte de Rembrandt: le Christ soignant les malades

«La voie de l’hospitalité » le 26/10/2016

Conférence du mercredi 26 octobre 2016, à 20h15

 

«La voie de l’hospitalité »

Le P. Pierre de Béthune nous présente un documentaire de Lizette Lemoine et Aubin Hellot

Le père Pierre introduira ce documentaire de 52 minutes en présentant le DIM, les commissions pour le « Dialogue Interreligieux Monastique », créées en 1978. Il en est un des membres fondateurs et en a été le secrétaire général pen­dant 22 ans. Il situera ce travail de dialogue dans son cadre général, mais plus précisément comme une rencontre­ au niveau de l’expérience religieuse, un dialogue en profondeur­, à la base de tout échange de la foi à la foi. La pro­jection du film pourra bien sûr être suivie de questions et réponses.

P.A.F. 5 €

La joie des retrouvailles

Homélie du 24ème dimanche C
(Luc 15) 2016

La joie des retrouvailles

Nous entendons aujourd’hui le chapitre 15 de saint Luc en son entier. Pendant le Carême nous avions entendu la dernière partie, la parabole du Père miséricordieux. C’est évidemment la plus belle des trois paraboles de ce chapitre, sinon la plus belle de toutes les paraboles de l’Évangile. Mais il est bon de l’entendre dans son contexte. Elle est la forme la plus élaborée des trois paraboles regroupées ici, en réponse aux critiques des pharisiens.

Par ces paraboles, Jésus veut nous communiquer deux intuitions qui lui sont particulière chères, et qui sont d’ailleurs toujours liées. Toutes les trois révèlent aux pharisiens qu’il est venu pour chercher et retrouver ceux qui étaient perdus. Et, par ailleurs, les trois nous décrivent la joie évangélique la plus pure : la joie partagée des retrouvailles.

L’attention de Jésus au dernier et aux plus perdus est bien connue. « Le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. » (Luc 19,10) Les derniers sont aussi précieux que les premiers. Il ne faut en perdre aucun, parce que chacun est unique. Dans une famille chaque enfant est irremplaçable. Et si un vient à fuguer ou à tomber malade et mourir, les parents ne se consolerons en se disant : Bah ! il en reste encore deux ou trois ! Au contraire, c’est celui qui se perd qui est toujours le plus précieux. En effet le fait qu’il soit en péril a fait découvrir ce qu’il était vraiment. Paradoxalement, c’est quand on le perd qu’on le découvre enfin ! C’est ainsi que Dieu notre Père nous voit et agit pour nous.

Jésus précise encore dans ces paraboles que cette attention ne doit pas être entravée par des raisonnements trop prudents. En effet : laisser 99 brebis sans berger pour courir derrière une égarée, ce n’est pas un bon calcul, parce qu’en revenant tout heureux avec la brebis perdue sur les épaules, le berger risque de trouver tout son troupeau dispersé. S’il avait été plus avisé, il aurait compris qu’après tout, une de perdue, sur 100, ce n’est pas très grave ! Il était plus raisonnable de la passer au compte des pertes et profits, et de continuer le travail sérieux. Mais justement, en de telles circonstances, Jésus nous invite à toujours laisser parler notre cœur, comme a fait le père du prodigue, quitte à irriter son autre fils, si préoccupé de justice et d’équité.

Ce qui caractérise plus particulièrement ce chapitre est la façon dont Jésus réagit contre cette irritation du fils ainé en lui opposant la joie de son père qui dépasse toute justice. Cette insistance sur la joie, sur la terre comme au ciel, est développée ici, plus qu’ailleurs dans tout l’évangile. C’est la deuxième intuition exprimée par ces paraboles.

Il faut d’abord nous rappeler à quelle occasion il a prononcé ces trois paraboles, comme le précise le premier verset : « les pharisiens et les scribes récriminaient contre lui ». Les paraboles sont la réponse à leurs indignations et récriminations.

Ces fidèles observateurs de la Loi connaissaient certainement la satisfaction de se savoir justes et la bonne conscience du devoir accompli. Cela leur procurait une certaine sérénité, mais cette sérénité était aussi assortie de mépris pour ceux qui n’étaient pas aussi justes qu’eux.    En donnant la priorité « aux pécheurs, et en mangeant avec eux », Jésus attaquait de front leur prétendue perfection en leur faisant comprendre que leur besoin de récriminer les excluait de toute vraie joie. Celui qui avait annoncé les Béatitudes avait aussi rappelé le malheur des possédants et de ceux « dont tous les hommes disent du bien ». Saint Luc en particulier a tenu à rapporter ces paroles dures qui ne sont pas des malédictions, mais des constats attristés.

Par ces trois paraboles, Jésus nous indique la source de la vraie joie. Et d’abord que la joie est toujours paradoxale. Elle n’est pas gagnée par notre performance ou le succès mérité, elle ne peut qu’être reçue, comme quand, contre toute attente, on retrouve (ce ou) celui qui semblait définitivement perdu. La joie est toujours une chance inespérée.

Par ailleurs, comme il l’indique aussi, la preuve qu’il s’agit là d’une vraie joie, c’est que celui qui la reçoit va immédiatement la partager : il sait qu’elle n’est pas sa propriété ; il l’étoufferait s’il la gardait pour lui seul. La vraie joie est toujours rayonnante.

On peut se demander s’il n’est pas un peu indécent de parler de la joie, en ces temps troublés où tant de personnes en sont privés, à cause de l’indifférence et de la cupidité. Nous avons, de fait, quelque scrupule à nous réjouir, parce que nous sommes bien conscients que nous faisons encore trop peu pour soulager ceux qui souffrent. Et cependant nous ne devrions pas ignorer que la joie fait parti intégrante de l’Évangile. En son temps, ̶  qui n’était pas tellement moins injuste et cruel que le nôtre, ̶  Jésus a tenu à apporter une ‘Bonne Nouvelle’ et il à annoncé les huit Béatitudes, et même vingt et une autres béatitudes, comme on peut les compter dans les évangiles. Ailleurs encore, j’ai compté qu’il dit vingt fois à ses disciples : « Réjouissez-vous ! ». Il n’est pas possible de vivre selon l’Évangile en ignorant ou même excluant la joie. Ce n’est en tout cas pas en restreignant notre joie que nous allons soulager la tristesse de notre prochain !

Bien sûr, il ne faut pas éclabousser ceux qui sont tristes avec une joie débordante. Saint Paul qui répète souvent : « Réjouissez-vous ! », dit encore qu’il nous faut nous réjouir avec ceux qui sont dans la joie, mais aussi pleurer avec ceux qui pleurent. Il y a un temps pour tout. Mais en tout temps nous pouvons porter autour de nous la Bonne Nouvelle de l’amour du Père.

Une Bonne Nouvelle qui nous libère du ressentiment, du murmure et de l’indignation méprisante. Il y a là, en effet, un travers caractéristique de ceux qui cherchent la perfection. Mais, comme me le disait le Père Daniel Scheyven, « Il ne faut pas mesurer ta vertu au degré d’indignation que tu ressens pour tes confrères qui ne sont pas aussi vertueux que toi ! ». Heureusement la vie selon l’Évangile purifie notre joie de tout ce qu’elle peut avoir d’amer. Saint Benoît est très soucieux d’éviter cette dérive, parce qu’il sait d’expérience que le ‘murmure’ empoisonne le meilleur zèle et éteint tout joie. Si nous laissons ce ‘murmure’ envahir notre cœur au point de constamment récriminer, comme les Israélites au désert de Mériba, nous devenons incapables de rendre grâces à Dieu et de le louer de tout cœur.

Oui, mes frères, mes sœurs, la joie imprenable est la marque irréfutable de notre communion avec Dieu. Elle n’éclate pas bruyamment, mais nous pouvons voir qu’elle est présente au cœur des personnes qui ont trouvé la perle précieuse et qui, dans leur joie, donnent constamment tout ce qu’ils ont. » (Cf. Mt 13, 44) Nous voyons cela sur le visage des saints dont on a gardé des photos. Mais pas uniquement sur le visage des saints canonisés !

Il y a même là, me semble-t-il, un appel adressé à chacun de nous. Nous ne sommes pas souvent appelés à témoigner explicitement de l’Évangile. Mais nous pouvons nous libérer, beaucoup plus que nous pensons, des soucis qui sont inutiles et de l’autosatisfaction qui nous isole, pour apaiser notre visage et le rendre avenant, vraiment heureux de toute rencontre. Alors, comme la ménagère qui a retrouvé la pièce d’argent et qui invite ses voisines et amies à se réjouir avec elle, nous pouvons être les témoins de la Bonne Nouvelle en laissant doucement rayonner autour de nous cette joie profonde et toute simple reçue de la vie, chaque jour. En ce temps de violence, de souffrance et de tristesse, ce simple accueil mutuel crée une vraie joie, et elle rayonne sur notre monde.

fr. Pierre

Image: Sculpture de Constantin Brancusi, Le Fils Prodigue, 1907
Philadelphia Museum of Art

Cœur de pauvre, cœur ouvert

21ème dimanche ordinaire C / 2016 (Luc 13, 22-30)

Cœur de pauvre, cœur ouvert

Jésus est de nouveau en route. Il est toujours en route. Mais cette fois la direction est indiquée : il monte à Jérusalem, et il a déjà annoncé plusieurs fois que c’est pour y subir la passion et la mort. Tout se passe désormais dans une grande urgence, et les exigences adressées à ceux qui veulent encore le suivre sont plus strictes encore, comme nous avons pu l’entendre les dimanches précédents. On comprend alors que certains se posent des questions. Tout cela est-il bien sensé ? Jésus forme, semble-t-il, un petit groupe d’élus, fanatiques, décidés à tout. Seront-ils les seule sauvés ?

On s’attendrait à ce que Jésus réponde : non ! je ne suis pas venu pour une élite, mais pour sauver tous ceux qui étaient perdus ; je donne ma vie pour la multitude… Mais ici il semble au contraire répondre : oui ! Car la porte est étroite.

Comment comprendre cela ? Pourquoi cet évangile (d’aujourd’hui) qui débouche sur un horizon tous azimuts commence-t-il par une porte étroite ? Oui, mes frères, mes sœurs, il y a des contradictions dans les évangiles. Dimanche passé déjà il était également question de ce Maître doux et humble de cœur, le Prince de la paix, qui apporte la discorde, la division et le glaive dans les familles. Il nous faut bien prendre en compte ces contradictions, et ne pas essayer de neutraliser la situation en arrondissant un peu les angles de chaque côté. Ces contradictions qui nous semblent irréductibles sont des défis à affronter en marchant et en priant.

En tout cas, quand Jésus nous dit : « Venez à ma suite ! » il ne faut pas s’attendre à trouver un chemin tout tracé. Mais en s’engageant de toutes nos forces et de toute notre intelligence à sa suite, nous voyons le paysage s’éclairer et nous comprenons par exemple que celui qui cherche résolument la paix rencontre nécessairement la contradiction et celui qui opte pour une ouverture inconditionnelle sait bien qu’on n’y arrive pas par une permissivité absolue.

Revenons donc à cette porte étroite. Si elle est étroite, ce n’est pas parce que Dieu voudrait limiter l’entrée du Royaume, en restreignant l’accès ; ce n’est pas parce qu‘il aurait déterminé un numerus clausus, 144.000, et pas plus… Certains, comme les Jansénistes avaient pensé cela, mais c’est ne pas connaître Dieu que de l’imaginer ainsi. Si elle est étroite pour nous, cette porte, c’est parce que nous sommes trop encombrés. Nous voulons entrer avec tous nos bagages. Avec toute notre histoire, nos mérites, nos péchés, nos hontes… Mais nous ne pouvons y entrer que les mains nues, et, je dirais même, tout nus, comme nous sommes entrés dans ce monde. Le Royaume est un autre monde où le Seigneur nous attend, mais nous ne pouvons en passer la porte qu’après avoir tout abandonné, dans une confiance éperdue.

La suite de cet évangile ne dit pas comment nous y prendre, sinon négativement, en précisant que même la familiarité n’est pas un laissez-passer. Nous pensons ici aux habitants de Nazareth avec qui Jésus avait joué, mangé et bu, et il avait prêché dans leur synagogue. Mais vous savez que, quand il est revenu, cela ne s’est pas si bien passé. Il n’a pas apprécié qu’ils le prenaient en quelque sorte en otage, comme leur possession. Mais ils ont dû constater que cela ne leur donnait pas de droit sur lui.

Jésus nous rappelle constamment que quand on possède trop, on ne peut plus passer par la porte qui donne accès au Royaume. Il fait ici surtout allusion à ces pharisiens fidèles qui se prévalent de leur observance irréprochable et de leurs prestations religieuses. Non ! « Allez donc apprendre ce que signifie : ‘C’est la miséricorde que je veux, non les sacrifices’ ». Le prophète Osée le disait déjà sept siècles plus tôt.

Ce qui fâche surtout Jésus, c’est la façon dont ils se séparent des autres. Le pharisiens se disent précisément les ‘séparés’. Ils ne veulent avoir aucun contact avec ceux qu’ils appellent les ‘maudits de Dieu’ : les pécheurs et les païens. Mais à eux Jésus répond : ceux qui excluent les autres s’excluent en fait eux-mêmes de la communion avec ce « Dieu qui veut que tous les hommes soient sauvés ». Ils croient qu’avec leur pureté, ils ont le droit de s’approcher familièrement de Dieu, et ils sont tout étonnés de se trouver devant une porte fermée et s’entendre dire : « Je ne vous connais pas ».

Mais laissons les pharisiens d’il y a vingt siècles et regardons nous, pour voir dans quelle mesure l’enseignement que Jésus nous adresse peut nous transformer aujourd’hui Quelle nouvelle conversion devons-nous opérer pour ne pas trouver bloquée la porte du Royaume ? Et de quoi faut-il nous désencombrer pour pouvoir passer cette porte ? Ce sont là des questions que nous devons nous poser régulièrement, chacun pour soi, et en communauté, en famille, si nous voulons rester à l’écoute de l’Évangile.

Je crois qu’une conversion à laquelle nous sommes plus particulièrement invités aujourd’hui consiste à ouvrir notre cœur tous azimuts. Les contacts sont désormais possibles avec toutes le parties du monde, et ‘en temps réel’. Mais le risque est maintenant ce que j’appellerais le ‘cosmopolitisme’, c’est-à-dire se croire partout chez soi, comme les ‘clochards du Hilton International’ dont parle Jean-Claude Guillebaud. Nous savons beaucoup de choses sur le monde actuel, mais un peu comme les pharisiens de jadis, sans vraiment être en contact. Il nous faut nous désencombrer de notre égocentrisme culturel, villageois ou familial (ou encore ecclésial), pour accueillir cordialement la diversité des personnes, des cultures et des religions. Je dis ‘cordialement’, parce qu’une connaissance objective, neutre, journalistique ne suffit pas pour passer la porte, pour entrer dans la perspective de Jésus qui « en voyant les foules fut pris de pitié pour elles, parce qu’elles étaient harassées et prostrées, comme des brebis sans berger » (Mt 9, 36). C’est dans la prière et l’action pour la justice que chacun de nous, à sa place, peut trouver la façon de réaliser cette conversion du cœur qui donne accès au Royaume. Les nouvelles que nous entendons ou voyons, les rencontres qui nous sont données en voyage peuvent n’être que des informations à enregistrer, mais elles peuvent aussi toucher notre cœur, s’il n’est pas blindé ; elles peuvent le convertir et le rendre toujours plus « doux et humble », éveillé et fort.

Aujourd’hui, en rappelant notre coresponsabilité pour l’avenir de notre planète, on évoque souvent l’image du banquet dont nous sommes tous les convives. Tous les humains sont en effet invités à s’asseoir à cette grande tablée où toutes les richesses de notre terre sont partagées. Nous nous efforçons de contribuer à ce que cela devienne toujours davantage une réalité. Et l’eucharistie que nous célébrons ici, en notre petite chapelle, ouverte sur le monde, en sera déjà une réalisation, si nous nous y engageons dans une prière intense et avec un grand désir de servir nos frères et sœurs, là où nous sommes. Oui, mes sœurs, mes frères, même dans notre milieu quotidien, aussi restreint soit-il, nous anticipons, dans l‘action de grâces, ce que nous dépeint l’évangile : « on viendra de l’orient et de l’occident, du nord et du midi, prendre place au festin dans le Royaume ».

fr. Pierre

Dessin: Étude d’un moineau en vol” Giovanni Da Udine, (1487–1564)

Jésus, l’homme qui marche. 16ème dimanche C

Jésus, l’homme qui marche

16ème dimanche C

 

Cet évangile est bien connu. Les commentaires sont innombrables, pour prouver la supériorité de la vie contemplative, à l’exemple de Marie ou, au contraire, pour défendre Marthe qui aime son Seigneur en acte et en vérité. Je n’entrerai pas dans cette querelle de ménage entre les deux sœurs. Je limiterai ma méditation à la première ligne de ce texte d’évangile : « Alors qu’il était en route avec ses disciples, Jésus entra dans un village ».

Jésus est en route ; il est toujours en route. Les évangiles le décrivent toujours en marche, parce qu’il n’a pas de domicile fixe, semble-t-il. Il entre alors chez les uns et les autres pour recevoir le vivre et le couvert. Mais on ne décrit jamais sortant de sa maison, parce qu’il n’a plus de maison, depuis qu’il a quitté sa bonne maison familiale de Nazareth. Il est l’homme qui marche.

Il me semble qu’il y a là un trait tout à fait remarquable et même unique de la personne de Jésus. Tous les grands sages, même le Bouddha, ont un habitat fixe, au moins à certaines périodes de l’année. Mais pas Jésus. En tout cas il n’en est jamais question dans les évangiles. Quand il a besoin de se reposer, il -va à l’écart, dans un lieu désert, et puis, il se remet en route, de village en village, et enfin vers Jérusalem. Mais, comme dans le passage de ce jour, il est dit souvent qu’il entre chez des amis : ici : « Une femme, nommée Marthe, le reçut dans sa maison ».

« Il n’a pas de lieu où reposes la tête ». Il vit grâce à la générosité de ses compatriotes. Sans cette sollicitude de ses amis, il ne pourrait pas survivre ! Les évangiles signalent souvent qu’il demande l’hospitalité : par exemple à Simon, un Pharisien, ou à Lévi, le publicain, ou à Zachée, ou encore chez Pierre l’apôtre où la belle-mère le sert, comme Marthe. (C’est pourquoi, soit dit en passant, on peut trouver un peu injuste ses reproches à Marthe qui s’affaire si généreusement pour bien le recevoir.) Après sa résurrection l’évangéliste Luc raconte encore comment il a marché avec des disciples sur la route d’Emmaüs, et comment il s’est révélé à eux quand ils lui ont offert l’hospitalité.

Vous voyez : la démarche de l’hospitalité est centrale dans les évangiles ; elle n’est pas seulement anecdotique ; elle est essentielle pour comprendre la façon dont Jésus a vécu parmi nous.

La liturgie de ce dimanche fait bien de rappeler cette démarche, en mettant en parallèle avec l’évangile le récit de l’hospitalité d’Abraham. Le Seigneur Dieu y apparait également comme un hôte, et c’est Abraham qui l’invite à entrer sous sa tente ou sous le chêne de Mambré. Tous les traits de l’hospitalité sont réunis dans ce merveilleux petit récit : l’empressement d’Abraham qui prend l’initiative d’inviter ces passants, son humilité, sa générosité en offrant ce qu’il a de meilleur, et puis, en finale la bénédiction de Dieu qui annonce la naissance d’Isaac. Car toute hospitalité est assortie d’une bénédiction.

Pour revenir au Nouveau Testament, l’évangéliste Jean, dès le prologue de son évangile, nous révèle que « le Verbe est venu chez les siens, et les siens ne l’ont pas reçu. Mais à ceux qui l’ont (quand même) reçu, il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu ». A la fin de l’évangile de Matthieu, dans son discours sur le Jugement dernier, Jésus nous révèle que la façon la plus sûre de le rencontrer, et de recevoir la bénédiction du Père, est encore de l’accueillir dans l’étranger, le SDF, le malade, le prisonnier… Enfin dans l’Apocalypse, il est encore question de l’accueil du Christ : « Voici que je me tiens à la porte et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui et je souperai avec lui et lui avec moi. »

Décidément l’image du Christ-hôte est partout.

Mais on représente le plus souvent Jésus au centre, comme le Pantocrator vers lequel tout converge. Et de fait, il est Seigneur et Christ. Or il me semble qu’il est aussi, et d’abord, celui qui met les autres au centre, comme le Bon Samaritain dont il était question dimanche passé : il ne s’est pas posé la question, comme les autres : Que m’arrivera-t-il je m’arrête ? mais : Que lui arrivera-t-il si je ne m’arrête pas ? Il ne s’est pas demandé, comme le docteur de la Loi : Qui est mon prochain ? mais : De qui suis-je le prochain ? C’est bien ainsi que Jésus se présente devant nous. Il est comme ce voyageur étranger, sans domicile, qui peut vraiment compatir à tous ceux qu’il rencontre sur sa route, démunis comme lui. Il est l’homme pour les autres.

A côté des noms de Jésus, innombrables, et dont on a fait une belle litanie (Jésus, roi de gloire, auteur de la vie, messager du plan divin, modèle des vertus, jaloux du salut des âmes, sagesse éternelle, bonté infinie, notre voie et notre vie) ne devrait-on pas ajouter les noms de Jésus-l’homme-qui-marche, Jésus-pèlerin, Jésus-sans-domicile-fixe, Jésus-demandeur-d’asile, Jésus-hôte ?

Et, de notre côté, notre ‘imitation de Jésus-Christ’ ne devrait-elle pas aussi être un peu renouvelée, convertie ? pour suivre Jésus qui marche. Il nous faut tout d’abord développer un immense respect pour ceux qui sont comme lui, des ‘sans domicile fixe’ de tout genre, nous souvenant, comme l’écrit saint Paul, que « Dieu a choisi ce qui est vil et méprisé, ce qui n’est rien, pour réduire à rien ce qui est ». Nous pouvons aussi nous demander ce que ces personnes plutôt marginalisées, parfois toues proches de nous, ont à nous dire de la part de ce Jésus qui demande l’hospitalité, au sujet de ce  « Dieu qui a besoin des hommes ». Il nous faut ensuite aller nous-mêmes vers lui, sans trop de bagages, nous libérer autant que possible, du fardeau de nos préoccupations personnelles, et attendre avec plus de confiance l’aide des autres. Oui, pour réaliser dans notre vie quotidienne ce mouvement de l’hospitalité si caractéristique de la démarche de Jésus, nous devrions nous demander si nous, qui sommes généreux pour donner, nous sommes également désireux de recevoir de la part de ceux que nous aidons, et aimons, nous demander si nous attendons d’eux quelque chose de précieux en retour, si nous espérons, si nous croyons en eux, comme Jésus croit en nous. Aimer, c’est dépendre de ceux qu’on aime. L’Évangile nous demande d’aller jusqu’au bout de cette conversion.

fr. Pierre

Image: Hendrick Van Steenwyck, le Jeune (1580 – 1649), Jésus chez Marthe et Marie, 1620