Archives pour l'étiquette Pierre de Béthune

Dieu hôte

Dimanche de la Trinité (2017)

(Exode 34, 4-9 ; Jean 3, 16-18)
Dieu hôte

«Dieu a tant aimé le monde…»
Tant, tellement, c’est-à-dire sans mesure, éperdument, donnant même son propre Fils «en rançon pour la multitude»…

…et nous savons ce que les hommes en ont fait… Mes frères, mes sœurs, c’est la mesure sans mesure de l’amour de Dieu que nous évoquons, que nous célébrons, aujourd’hui, telle qu’elle s’est manifestée dans toute l’histoire des hommes.

Les mots de la théologie ne nous aident pas beaucoup. Le mot ‘Trinité’ fait plutôt penser à une formule algébrique ou une image de géométrie dans l’espace. Au cours de l’histoire les théologiens ont beaucoup spéculé au sujet de la Trinité, pour réfuter toutes sortes d’hérésies, comme le monophysitisme, le nestorianisme, l’adoptianisme ou le patripatianisme. Et cela n’a abouti qu’à de nouvelles divisions parmi le chrétiens. Lire la suite

Jeudi Saint 2017

 Homélie du jeudi 13 avril

Jeudi saint 2017

(Jean 13, 1-15)

Qu’ajouter, après la lecture de cet évangile, sinon une parole de confiance : oui, il faut renouveler notre confiance dans le poids d’amour que comporte notre fidélité quotidienne, parce que, ce que nous pouvons faire chaque jour pour répondre à l’appel du Christ n’est pas insignifiant.

En effet, à ce moment de la célébration, nous risquons d’être un peu désemparés. L’appel reçu de ces textes fondamentaux et l’exigence des gestes dont nous sommes les témoins nous dépassent tellement que nous en éprouvons un certain malaise. La ‘peineuse semaine’, comme on désigne, parait-il, la semaine sainte au pays de Liège, est une épreuve, parce que elle nous fait bien mesurer notre incapacité à vraiment accomplir l’Évangile. Des exigences exorbitantes résonnent à nos oreilles : ‘Aimer jusqu’au bout’, ‘Suivre Jésus en portant sa croix’, et, comme il est rappelé dans l’épitre aux Hébreux : « Vous n’avez pas encore résisté jusqu’au sang ». Tout cela est non seulement humiliant pour nous, pauvres humains, mais aussi un peu démobilisateur. Pourrons-nous seulement commencer à répondre à de telles exigences ? Aussi, quand Jésus nous demande : « Comprenez-vous ce que je viens de faire ? » nous n’osons plus répondre avec assurance que nous avons compris… Il est « venu apporter le feu sur la terre ». Mais comment pouvons nous tenir près de ce feu dévorant ?

Je crois que ces questions sont précisément la dernière tentation du Carême. Le diable nous les suggère pour s’assurer que, devant de telles exigences, nous restions dans une hésitation morose, résignés et paralysés par une mauvaise conscience, ̶  en attendant que ça passe.
Mais je voudrais encore citer une dernière parole de Jésus qui risque d’encore plus nous paralyser au premier abord, mais qui, en réalité, nous montre le chemin évangélique réaliste. Dans son discours d’adieu à ses disciples, Jésus a encore dit : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. » ‘Donner sa vie’, cela signifie accepter de tout perdre, de risquer sa peau pour sauver ses amis, oui, mais pas nécessairement, pas uniquement. Parce que c’est essentiellement dans la vie ordinaire que nous pouvons ‘donner notre vie’ : peu à peu, encore et encore. Et d’ailleurs si nous ne commençons pas par là, il ne sera pas possible de réagir plus généreusement au cas où il nous le serait demandé. Nous lisons dans l’évangile que les déclarations grandiloquentes de l’apôtre Pierre à Jésus : « Je te suivrai et je donnerai ma vie pour toi » ne l’ont pas empêché de trahir son Maître.

Mes frères, mes sœurs, ce n’est pas tellement en mourant que nous pouvons donner notre vie, mais en vivant intensément, en correspondant aux exigences de chaque moment. ‘Aimer jusqu’au bout’ est d’abord simplement : accepter d’écouter longuement quelqu’un qui se confie, sans l’interrompre ; c’est rester travailler à la vaisselle jusqu’au bout, sans s’esquiver ; c’est ne pas calculer notre générosité dans les petits services, c’est, comme le demande l’épitre aux Hébreux, ne pas nous dérober aux exigences de notre profession ; c’est respecter et accueillir totalement ceux que nous rencontrons, et découvrir que nous pouvons ainsi aller beaucoup plus loin que nous le pensions. Le ‘bout’ n’est pas seulement le terme, la fin, c’est aussi une exigences du chemin, l’intensité de notre engagement dans les choses les plus simples.

Aimer jusqu’au bout, comme Jésus nous le demande, ce n’est donc pas nécessairement épuiser toutes nos forces, jusqu’à ce que mort s’ensuive. Au lieu de penser cela, au lieu de nous résigner à ne pas en être capables, nous sommes appelés à découvrir la valeur infinie des humbles gestes d’amour. L’humilité est parfois grandiose, comme quand le pape lave les pieds des prisonniers, mais le plus souvent les gestes simples passent inaperçues, et cependant nous savons qu’ils ne sont pas perdus. Ils ne sont pas insignifiants ; ils sont comme nos petits gestes de respect et de sauvegarde de la création que nous dicte un comportement écologique. A leur place, ils sont indispensables, et notre vie quotidienne en est nourrie, sanctifiée. Si, au contraire, notre environnement communautaire ou familial n’est pas irriguée par ces marques d’amour gratuit, il s’étiole et devient alors vraiment insignifiant.

Nous découvrons ainsi que ce n’est plus nous qui donnons notre temps, notre attention ou notre compassion. Car nous ne savons pas comment bien donner, sans aucun retour sur nous-mêmes Mais l’Esprit de Dieu vient au secours de notre faiblesse, et c’est Lui qui donne, à travers nous. Il nous envoie et on peut dire que c’est lui qui nous ‘donne’, au service de nos frères. Aussi nous ne devons pas tant nous efforcer d’être nous-mêmes généreux, mais plutôt nous abandonner à sa volonté de donner, de rayonner tout bien.
Mes sœurs, mes frères, la célébration de ce jeudi saint nous fait enfin comprendre que nos simples gestes d’amour sont toujours situés sur un vaste horizon. La liturgie de ces jours saints nous révèle en effet que notre vie toute entière est intégrée dans la mystère de Jésus, le mystère du salut de tous les humains. Rien n’est mesquin dans notre existence, parce qu’elle peut désormais être vécue dans la perspective de la croix et de la résurrection du Seigneur. Dès lors tout ce que nous faisons, si humble que ce soit, acquiert une grandeur insoupçonnée. Car, pour reprendre les paroles de Jésus lui-même, notre vie est ‘donnée pour la multitude’. Ce vaste monde qui nous entoure, avec la multitude des humains, leurs douleurs et leurs espoirs, est toujours mystérieusement présent dans notre vie, et nous lui sommes concrètement solidaires. Quand nous pouvons vivre cette solidarité au sein du mystère du Christ que nous célébrons cette semaine, notre service n’est pas pénible et notre vie n’est pas ‘peineuse’, mais, même à travers bien des exigences et épreuves, elle déborde d’une joie toute simple.

Fr.Pierre

Fresque de Leonard de Vinci, La Cène, 1494-98

8è dimanche du T.O. Matthieu 6 24-34

Homélie du 26 février 2017

8è dimanche du temps ordinaire. Matthieu 6 24-34
​​
Ce dimanche encore nous entendons le ‘Sermon sur la Montagne’. L’évangéliste Matthieu y a rassemblé les paroles les plus neuves de Jésus. Il y a recomposé son programme, on dirait même son ‘manifeste’.

Il y annonce surtout que Jésus n’est pas venu abolir la Loi, mais bien plutôt l’accomplir. Mais ce mot ‘accomplir’ est lui-même ambigu. Il ne suffit pas d’accomplir la Loi, comme on accomplit un devoir, pour être en règle avec elle, pour en être quitte… En tout cas, avec l’Évangile, on n’est jamais quitte ! On peut prétendre ‘accomplir’ la Loi, mais on ne pourra jamais ‘accomplir’ l’Évangile’. C’est évident dans la partie du Sermon sur la Montagne que nous avons reçue aujourd’hui.

Lire la suite

Cérémonie du Thé avec Michiko Somei Nojiri

Cérémonie du Thé

C ette année encore un groupe important et international occupe toute « la petite maison » à Clerlande, pour le séminaire de ‘cérémonie du thé’. En fait c’est la 40ème fois que Madame Michiko Somei Nojiri, Maître de Thé, organise ici un tel séminaire. Invitée en 1976 par le frère Pierre, qui avait étudié avec elle cette Voie du zen à Rome, elle a alors crée ici un petit groupe d’‘amis du thé’. Ce groupe s’est ensuite beaucoup développé et est composé de participants provenant de 9 pays différents.

Lire la suite

Messe de Noël du 25/12/2016

Noël 2016

Prologue de saint Jean

Messe de Noël du dimanche 25 décembre 2016

P our célébrer dignement le jour de Noël, la liturgie nous propose les textes les plus solennels et le plus explicites : « Au commencement le Verbe était… » L’évangéliste a repris les premiers mots de la Bible : « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre… », car le Christ est en Dieu, dès avant la création. Et plus loin : « Le Verbe s’est fait chair ; il a dressé sa tente parmi nous », comme jadis le Seigneur résidait dans la tente de la rencontre avec son peuple. L’essentiel de la nature du Christ est ainsi évoqué en ces quelques lignes du prologue.
Lire la suite

Deuxième Dimanche de l’Avent A

(Is. 11, Rm 15, Mt 3)

Deuxième Dimanche de l’Avent A

C ’est une particularité de ce temps de l’Avent : la liturgie de ces premiers dimanches fait retentir dans toute leur force les textes les plus puissants du Premier Testament, dont Jean-Baptiste est le dernier témoin.
Elle nous fait surtout entendre la voix du prophète Isaïe. A travers ce vieux texte, nous percevons une aspiration profonde qui est toujours d’actualité. « …L’enfant étendra la main sur le trou de la vipère. Il ne se fera plus rien de mauvais ni de corrompu sur la montagne sainte… » Mais nous ne pouvons pas nous limiter à y voir la merveilleuse évocation du paradis perdu ou un rêve nostalgique de l’âge d’or. Et pas davantage une annonce de la paix, toujours à venir, depuis qu’Isaïe l’a si bien décrite, il y a 27 siècles. Combien de siècles nous faudra-t-il encore attendre ? En fait la seule chose qui nous intéresse est la paix aujourd’hui, peace now, comme l’appellent de toutes leur force les israéliens les plus lucides. Et ils ajoutent, sous forme de boutade, que leur premier ministre actuel « aime tellement la paix qu’il veut encore en parler pendant 50 ans ». Mais précisément, il ne s’agit pas d’en parler, seulement de la réaliser, comme Jésus nous y appelle : « En avant, les artisans de paix, vous serez appelés fils de Dieu ! »
Alors, comment construire la vraie paix, concrètement, ici, maintenant, avec nos moyens si limités ?
En réfléchissant aux façons concrètes de hâter la venue du Règne de Dieu parmi nous, sous la conduite du ‘Roi pacifique’, je vois trois attitudes, telles que les lectures de ce jour les proposent : trois A : accueil, audace et ardeur.

Accueil

Nous avons entendu saint Paul dans l’épitre : « Accueillez-vous les uns les autres comme le Christ vous a accueillis pour la gloire de Dieu. » Cette disposition à accueillir est à la source de toute démarche de paix. De fait, le Christ a accueilli tous ceux qui s’adressaient à lui, compatriotes ou étrangers, juifs ou païens. Dans ce domaine surtout, il a mené a à leur accomplissement les promesses des prophètes. Il les a libérées d’un certain ethnocentrisme étroit qui les entravait encore, quand notamment ils invitaient tous les peuples à « monter à la montagne du Seigneur », Jérusalem, le seul lieu de paix. La paix que Jésus réalise est sans aucune discrimination et se répand en toutes les directions.
Mais commençons autour de nous. Tant que nous donnons la paix à certains et pas à d’autres de notre entourage, nous ne pouvons pas donner de vraie paix. Toute limitation compromet l’ensemble du mouvement. Or c’est précisément en accueillant nos proches « comme le Christ nous a accueillis », en ce qu’ils ont d’étranger, d’étrange, voire d’apparemment menaçant, que nous pouvons aussi respecter et prendre à cœur ceux qui sont plus lointains et construire un monde de paix. Et par ailleurs nous découvrons qu’un tel accueil purifie le cœur, le guérit de beaucoup d’amertume et le dilate aux dimensions du monde. Les deux Béatitudes, celle des artisans de paix et celle ders cœurs purs sont toujours liées.

Audace

Tous les témoins, à commencer par Jean- Baptiste, sont unanimes : il ne faut pas avoir peur de dire toute la vérité. Avec celui qui a peur, il est impossible de travailler pour la vérité et la paix. Jésus, qui nous connaissait bien, nous redit à travers tout l’Évangile : « N’ayez pas peur » pour ceux qui vous menacent ; allez de l’avant ; n’hésitez pas à dire toute la vérité…
Aujourd’hui, plus que jamais, la crainte pour les lendemains nous habite et nous sommes obsédés par la sécurité à tous les niveaux. Nous avons constamment tendance à nous protéger. Mais que vaut notre paix si elle est assurée de cette façon ? En fait la recherche continuelle de sécurité paralyse notre bienveillance profonde, parce qu’elle est une manière d’être toujours sur nos gardes contre une possible danger. En contraste avec cette attitude je pense ici à la prière que Christian de Chergé répétait au moment où les frères étaient le plus menacés : « Désarme-moi, désarme-les ! » il faut en effet commencer par baisser la garde, oser rencontrer les autres. Nous pouvons faire une telle expérience entre nous : quand nous entretenons dans notre cœur la méfiance et la peur, nous suscitons aussi chez les autres le soupçon et la fermeture. Tant que nous avons peur, nous ne pouvons pas être des pacificateurs. Tant qu’il y a quelque part en nous du mépris, du rejet et du ressentiment, nous ne pouvons construire aucune relation vraiment paisible avec qui que ce soit. Ce temps qui précède Noël et sa trêve, n’est-il pas le moment favorable pour tenter des réconciliations ou simplement des rapprochements, ̶ ou encore des découvertes ? Il apparaîtra alors que l’audace n’est pas une vertu extraordinaire, réservée à ceux qui ont une forte constitution… Mais il faut être très motivé.

Ardeur

C’est pourquoi il nous faut ajouter l’ardeur à l’audace dans l’accueil. Il ne suffit pas de savoir combien la paix est importante, il faut la désirer, « la rechercher et la poursuivre », de toutes ses forces, comme le demande saint Benoît, en citant le psaume. Et pour cela il importe d’avoir goûté la saveur de la vraie paix, la paix de l’âme, du corps et de l’esprit. Le shalôm dont parlent les textes du Premier Testament ne signifie pas absence de guerre, mais plénitude de vie. L’esprit du Seigneur est un esprit de force. Et Jésus baptise dans l’Esprit saint et le feu. Sans ce feu ardent, sans cette bonne ardeur, nous ne pouvons rien entreprendre de très valable. En entendant pendant tout ce temps de l’Avent les prophéties qui évoquent avec tant de belles images un monde possible où règne le respect, la bienveillance, l’amour et « la connaissance du Seigneur [qui] remplit le pays comme les eaux recouvrent le fond de la mer », nous pouvons mieux reconnaître ce shalôm et raviver notre désir profond de paix tout autour de nous.

Mais, encore une fois, il ne suffit pas de parler de paix ; les paroles sont du vent, tant qu’elles ne sont pas incarnées. Or nous célébrons ici la Parole faite chair, l’Amour de Dieu vécu et partagé parmi nous.
Prions les uns pour les autres pour que nous soyons de ceux qui réalisent la Parole et qui font l’expérience de la Béatitude des artisans de paix. Nous découvrirons alors avec joie, en fêtant Noël, qu’au-delà de tous nos efforts, la paix est un don de Dieu, comme le chantaient les anges à Bethlehem : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix aux hommes qu’il aime ».

fr. Pierre

illustration: Chagal, La Paix, 1963

Le service royal

33ème dimanche C (2016)
(Luc, 23, 35-43)

Le service royal

Nous avons suivi le Christ tout au long de sa vie parmi nous, et, au dernier dimanche de cette année liturgique, la célébration du Christ Roi de l’univers en est comme le couronnement. La liturgie a élaboré une grande doxologie en l’honneur du Seigneur de l’univers et du temps. Et nous prions, dès l’oraison d’ouverture, pour que « toute la création reconnaisse sa puissance et le glorifie sans cesse ». Car, comme l’exprimera la préface à la prière eucharistique de ce jour, son règne est « un règne sans limite et sans fin, règne de vie et de vérité, règne de grâce et de sainteté, règne de justice, d’amour et de paix ».Le passage de l’épitre aux Colossiens qui a été choisi est une invitation à « rendre grâce à Dieu le Père qui nous a placés dans le Royaume de son Fils bien-aimé en qui tout fut crée, dans le ciel et sur la terre » car il « a en tout la primauté, en lui habite toute la plénitude ».
Mais quand, ensuite, nous entendons l’évangile, le ton change tout à fait. C’est le Christ abandonné de tous, mis en croix comme un malfaiteur qui y est évoqué. Pourquoi ce choix contrasté ? Simplement parce qu’il n’y a pas d’autre choix. Il n’y a pas d’évangile qui parle de la royauté du Christ, sinon par dérision, ou de façon naïve, comme le bon larron. Non, le royaume du Christ « n’est pas de ce monde ».
Mes frères, mes sœurs, ce contraste est même, me semble-t-il, le message le plus important de cette célébration. En effet, nous voyons partout dans les évangiles que Jésus évite systématiquement qu’on le prenne pour un seigneur, un maître ou un roi. Après la multiplication des pains, l’évangéliste Jean précise : « Jésus, sachant qu’on allait venir l’enlever pour le faire roi, se retira à nouveau, seul, dans la montagne » (Jn 6, 15). La veille de sa passion, il a voulu laisser en guise de testament à ses disciples deux gestes essentiels : le lavement des pieds et la partage du pain. Il s’est expliqué : « Vous m’appelez Maître et Seigneur, et vous dites bien, car je le suis. Dès lors, si je vous ai lavé les pieds, moi, le Seigneur et le Maître, vous devez vous aussi vous laver les pieds les uns aux autres » (Jn 13, 13,14). Par toute sa vie il a attesté que la seule autorité véritable était celle que lui conférait le don de lui-même. « Les rois des nations agissent avec elles en seigneurs… Pour vous, rien de tel. Mais que le plus grand parmi vous  prenne la place du plus jeune, et celui qui commande la place de celui qui sert. (…) Quant à moi, je suis parmi vous comme celui qui sert. » (Luc 22, 24-17) S’il y un enseignement qui est clair dans les évangiles, c’est bien celui-là !
Mais la célébration d’aujourd’hui nous aide beaucoup à bien entendre cet appel en associant royauté et service, deux réalités contrastées qui semblent même s’exclure : un roi, aux yeux des gens, est précisément celui qui est servi, et un serviteur n’est évidemment pas roi ! Cependant, en nous proposant cet évangile du Christ en croix pour célébrer le Christ roi, la liturgie illustre et révèle ce qu’est fondamentalement ce service que Jésus nous demande à travers toutes ses paroles et par toute sa vie. D’ailleurs, vous avez noté qu’il n’y est plus question de service, mais bien plutôt d’une vie offerte en sacrifice. De même, comme je l’ai rappelé, à la veille de la passion, en plus du geste du lavement des pieds, Jésus à offert le pain rompu, comme sa vie donnée, et le vin partagé comme son sang versé. Si donc le service est le signe le plus évident de la vie selon l’Évangile, le don de sa vie, offerte en sacrifice, en est le cœur. C’est jusque là que la liturgie veut nous conduire.
Non seulement Jésus refuse la royauté et lui oppose le service, mais il nous invite à un service qui soit un don inconditionnel, un ‘sacrifice’. Le mot ‘sacrifice’ nous met mal à l’aise, parce qu’on en a abusé. Quand j’étais enfant, on me demandait souvent de « faire un petit sacrifice ». Mais il ne faudrait pas pour autant évacuer ce mot et cette exigence. Jésus a donné sa vie en sacrifice, en rançon pour la multitude. Et, dans notre contexte limité, dans notre humble existence quotidienne, il n’en demande pas moins. Il ne suffit pas de ‘prêter’ quelques services, en évitant de perdre trop de temps ou même quelquefois de perdre la face. Un tel service parcimonieusement négocié n’est en fait qu’une prestation de fonctionnaire (par ailleurs tout à fait respectable dans le contexte de ‘services après vente’ ou de ‘service minimum’ assuré par certains organismes). Mais dans un contexte évangélique, le service est toujours donné, sans retour, à corps perdu, et avec joie. Ce qui rend le service ‘royal’, c’est précisément qu’il est donné somptueusement, sans compter. En nous demandant d’être les serviteurs de nos frères, le Christ ne nous invite donc pas à la servilité, mais il nous fait comprendre, au contraire, que seul le service anoblit. Les autres noblesses et royautés ne sont que des illusions, sinon des usurpations, quand elles ne sont pas vraiment au service des autres. Car la seule source d’une vraie autorité est une vie donnée. Le vrai berger est celui qui donne sa vie pour ses brebis.
Nous savons enfin que ce don s’adresse effectivement à Dieu. Il est significatif qu’en hébreux un même mot abad, signifie à la fois servir et adorer : Nous chantons : « Servez le Seigneur dans l’allégresse » (Ps.99) Et dans la tradition monastique, saint Benoît propose d’ouvrir « une école du service du Seigneur ». Dans cet esprit, chaque activité dans le monastère, ̶  et pourquoi pas ailleurs ? ̶  chaque moment, ̶ et pas seulement les Offices à la chapelle, ̶  chaque démarche peut être un geste d’adoration du Seigneur. Ce souci de service vraiment royal peut alors habiter et transformer toute la vie. Aussi quand un moine rencontre un hôte, un visiteur, la Règle demande même « de se prosterner au sol de tout son corps devant lui, pour adorer en lui le Christ qu’il reçoit » (RB 53) Ne devrions-nous pas garder cette scène à l’horizon de toutes nos rencontres ?
Oui, mes frères, mes sœurs, quand nous laissons l’Évangile peu à peu prendre toute sa place, quand nous laissons, avec confiance, l’Esprit du Christ nous inspirer, nous comprenons ce verset du psaume 62, adressé au Seigneur que le Père Jean-Yves aimait répéter et qui récapitule toute sa vie :

« Ton amour vaut mieux que la vie ! »

Fr . Pierre

Image: Le lavement des pieds
Giotto , 1303-1306
Fresque 200 x 185
Eglise de l’Arena à Padoue

« Ensemble, avec le Christ » Homélie du 23/10/2016

30ème dimanche C (2016)
(Luc 18, 9-14)

Ensemble, avec le Christ

Une fois de plus l’évangile de ce dimanche met en scène un pharisien, pour l’opposer à un pauvre pécheur. Il est très souvent question de ces pharisiens. Jésus semble s’acharner contre eux et il les prend toujours comme des contre-exemples. On peut alors se poser la question : Quel intérêt ces accusations ont-elles pour notre propre conversion ?
En fait il faut savoir que Jésus nous apporte la Bonne nouvelle de bien des façons. Et j’en vois surtout 4 :

Par l’exemple : quand il dit à Zachée : « Je viens loger chez toi ! »
Par un enseignement direct : « Soyez miséricordieux, comme votre Père… »
Avec des paraboles : « Regardez le semeur, le berger, le commerçant, … »
Par ses diatribes contre les pharisiens et autres opposants.

En effet il nous faut bien entendre ces accusations adressées aux pharisiens. Ce ne sont pas uniquement des informations intéressantes sur l’environnement que Jésus a dû affronter. En dénonçant les travers des pharisiens, Jésus annonce, comme en creux, son évangile, souvent même le cœur de l’Évangile. Ce qu’il dit contre les pharisiens, il le dit pour nous, pour notre instruction et notre conversion. Nous devrions davantage nous exercer à bien lire ces passages critiques des évangiles. Sinon, comme pour la parabole d’aujourd’hui, après avoir jugé le pharisien comme un homme inintéressant et à ne pas imiter, nous ne regarderions plus que le publicain, et nous perdrions de vue le dynamisme de cette histoire. Parce que Jésus ne l’a pas uniquement racontée pour donner en exemple le publicain.

Voyons donc ce que Jésus reproche aux pharisiens. C’est essentiellement de réduire la religion à une coquille : ils observent scrupuleusement les préceptes extérieurs de la Loi, mais ils en négligent le cœur. Et il cite à leur intention le prophète Osée :« C’est la miséricorde que je veux et non les sacrifices. » Ailleurs il dit qu’est venu pour accomplir la Loi ; non pas pour l’abolir. Il demande donc de bien l’observer, dans la mesure où elle rend l’homme meilleur. Mais il demande surtout de l’accomplir, c’est-à dire d’en développer l’intention fondamentale, le cœur. Dans un environnement caractérisé par beaucoup de signes extérieurs, comme le Temple, ses fêtes, ses interdits, il rappelle, à la suite des prophètes, l’importance décisive de l’intériorité.

Mes frères, mes sœurs, cette insistance sur la nécessaire intériorité est tout à fait d’actualité. Car nous sommes sortis d’une période où tant de signes extérieurs nous rappelaient l’importance de la religion, avec ses prescriptions, ses interdits, ses églises ouvertes et ses fêtes. Et nous n’avons plus beaucoup de préceptes à observer, semble-t-il. La grave question à nous poser est alors : est-ce que nous allons d’autant mieux accomplir le cœur de l’Évangile ? La libération de beaucoup de contraintes un peu pharisaïques est-elle vraiment au profit de la vérité de l’amour ?

Pratiquement, pour nous, aujourd’hui, je crois qu’il faut d’abord résister à la tentation de retourner la parabole du Pharisien et du Publicain et de nous dire : « Moi je ne suis pas comme ces gens pieux qui observent scrupuleusement tous les précepte de l’Église et se croient ainsi en règle ; je suis un pécheur et je ne me soucie plus beaucoup de tous ces dogmes et commandements. Mais je sais au moins que Jésus préfère toujours les pécheurs. Je suis donc du bon côté, moi ! » Pensez-vous que cette prière sera exaucée ?

Il y a bien sûr des prescriptions tatillonnes, des distinctions entre permis et défendu, entre péché véniel et péché mortel qui ne nous aident pas à entendre mieux le message de Jésus. Nous pouvons nous en libérer. Mais nous ne pouvons bien le faire que depuis une vraie liberté spirituelle. Mes frères, mes sœurs, si vous venez ici dans cette chapelle, le dimanche, c’est précisément parce que vous savez bien l’importance d’un cadre de vie et d’une connaissance cordiale de l’Évangile, la source de la vraie liberté. Alors, peu à peu, nous pouvons discerner l’essentiel et bien voir tout ce qu’il faut rejeter, comme dépassé, sans pour autant jeter le bébé avec l’eau du bain. Continuons ensemble cette recherche.

Il n’est pas possible de développer ici tous les critères d’un bon discernement entre ce qui est vétuste et les exigences actuelles. Et ce n’est pas non plus le lieu pour décrire les chemins d’intériorité. Mais l’évangile d’aujourd’hui nous offre en tout cas un test important pour discerner et voir ce qui, dans notre comportement, provient encore d’un certain pharisaïsme. En effet, Jésus ne reproche pas tellement au pharisien de se vanter de son observance, mais bien de se comparer au publicain. Dans cette mentalité qui règne souvent entre nous, au lieu de simplement nous accueillir, et d’accueillir les autres comme ils sont, nous comparons, nous nous comparons aux autres, pour apprécier leur valeur, toujours par rapport à nous. Car notre échelle de valeurs fait loi. Mais Jésus nous met en garde contre cette tendance à tout juger.

Parce que celui qui juge se pose à l’extérieur, il se désolidarise ; il se met finalement à la place de Dieu, le seul juge. Dans cette parabole le Seigneur met donc le doigt sur ce qui caractérise tout pharisaïsme : le besoin de se séparer. Le mot pharisien signifie d’ailleurs ‘séparé’. Le désir de pureté, de perfection est évidemment une excellente ambition, mais les meilleurs choses sont aussi menacées des pires déviations. Cette recherche de perfection peut aussi être le plus grand obstacle au vrai progrès spirituel, parce qu’elle risque de nous fixer sur notre propre personne, sur nos performances, nos rêves, nos échecs et nos réalisations. Alors que la grâce consiste précisément à nous oublier.

Finalement en nous donnant cette parabole, je crois que Jésus ne voulait pas tellement nous inviter à imiter le publicain. ̶ Et ici je m’écarte un peu de la Règle de saint Benoît (du moins pour le douzième degré d’humilité) qui demande de marcher toujours courbé, les yeux fixés sur le sol, se répétant la prière du publicain « Mon Dieu, prends pitié du pécheur que je suis ». ̶ Certes ce publicain est un modèle, dans la mesure où il ne se compare à personne et ne juge que lui-même ; il se voit objectivement pour qu’il est : un homme qui a besoin de la compassion de Dieu. C’est cela l’humilité. Comme le dit saint Augustin, l’humilité, c’est la vérité. ̶ Mais cette démarche de perpétuelle componction n’est pas le cœur de l’Évangile.

Il me semble que l’appel le plus pressant que nous adresse le Seigneur dans cette parabole est encore de ne jamais nous séparer des autres, des pécheurs, comme des saints, de toujours rester solidaires de nos frères et soeurs, quels qu’ils soient en ce moment. Car c’est ensemble que nous allons à Dieu. C’est dans cette communion éperdue que nous suivons le Christ sur son chemin et que nous nous unissons à son sacrifice de louange, son eucharistie « pour la multitude ».

Fr. Pierre

Eau-forte de Rembrandt: le Christ soignant les malades

«La voie de l’hospitalité » le 26/10/2016

Conférence du mercredi 26 octobre 2016, à 20h15

 

«La voie de l’hospitalité »

Le P. Pierre de Béthune nous présente un documentaire de Lizette Lemoine et Aubin Hellot

Le père Pierre introduira ce documentaire de 52 minutes en présentant le DIM, les commissions pour le « Dialogue Interreligieux Monastique », créées en 1978. Il en est un des membres fondateurs et en a été le secrétaire général pen­dant 22 ans. Il situera ce travail de dialogue dans son cadre général, mais plus précisément comme une rencontre­ au niveau de l’expérience religieuse, un dialogue en profondeur­, à la base de tout échange de la foi à la foi. La pro­jection du film pourra bien sûr être suivie de questions et réponses.

P.A.F. 5 €

La joie des retrouvailles

Homélie du 24ème dimanche C
(Luc 15) 2016

La joie des retrouvailles

Nous entendons aujourd’hui le chapitre 15 de saint Luc en son entier. Pendant le Carême nous avions entendu la dernière partie, la parabole du Père miséricordieux. C’est évidemment la plus belle des trois paraboles de ce chapitre, sinon la plus belle de toutes les paraboles de l’Évangile. Mais il est bon de l’entendre dans son contexte. Elle est la forme la plus élaborée des trois paraboles regroupées ici, en réponse aux critiques des pharisiens.

Par ces paraboles, Jésus veut nous communiquer deux intuitions qui lui sont particulière chères, et qui sont d’ailleurs toujours liées. Toutes les trois révèlent aux pharisiens qu’il est venu pour chercher et retrouver ceux qui étaient perdus. Et, par ailleurs, les trois nous décrivent la joie évangélique la plus pure : la joie partagée des retrouvailles.

L’attention de Jésus au dernier et aux plus perdus est bien connue. « Le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. » (Luc 19,10) Les derniers sont aussi précieux que les premiers. Il ne faut en perdre aucun, parce que chacun est unique. Dans une famille chaque enfant est irremplaçable. Et si un vient à fuguer ou à tomber malade et mourir, les parents ne se consolerons en se disant : Bah ! il en reste encore deux ou trois ! Au contraire, c’est celui qui se perd qui est toujours le plus précieux. En effet le fait qu’il soit en péril a fait découvrir ce qu’il était vraiment. Paradoxalement, c’est quand on le perd qu’on le découvre enfin ! C’est ainsi que Dieu notre Père nous voit et agit pour nous.

Jésus précise encore dans ces paraboles que cette attention ne doit pas être entravée par des raisonnements trop prudents. En effet : laisser 99 brebis sans berger pour courir derrière une égarée, ce n’est pas un bon calcul, parce qu’en revenant tout heureux avec la brebis perdue sur les épaules, le berger risque de trouver tout son troupeau dispersé. S’il avait été plus avisé, il aurait compris qu’après tout, une de perdue, sur 100, ce n’est pas très grave ! Il était plus raisonnable de la passer au compte des pertes et profits, et de continuer le travail sérieux. Mais justement, en de telles circonstances, Jésus nous invite à toujours laisser parler notre cœur, comme a fait le père du prodigue, quitte à irriter son autre fils, si préoccupé de justice et d’équité.

Ce qui caractérise plus particulièrement ce chapitre est la façon dont Jésus réagit contre cette irritation du fils ainé en lui opposant la joie de son père qui dépasse toute justice. Cette insistance sur la joie, sur la terre comme au ciel, est développée ici, plus qu’ailleurs dans tout l’évangile. C’est la deuxième intuition exprimée par ces paraboles.

Il faut d’abord nous rappeler à quelle occasion il a prononcé ces trois paraboles, comme le précise le premier verset : « les pharisiens et les scribes récriminaient contre lui ». Les paraboles sont la réponse à leurs indignations et récriminations.

Ces fidèles observateurs de la Loi connaissaient certainement la satisfaction de se savoir justes et la bonne conscience du devoir accompli. Cela leur procurait une certaine sérénité, mais cette sérénité était aussi assortie de mépris pour ceux qui n’étaient pas aussi justes qu’eux.    En donnant la priorité « aux pécheurs, et en mangeant avec eux », Jésus attaquait de front leur prétendue perfection en leur faisant comprendre que leur besoin de récriminer les excluait de toute vraie joie. Celui qui avait annoncé les Béatitudes avait aussi rappelé le malheur des possédants et de ceux « dont tous les hommes disent du bien ». Saint Luc en particulier a tenu à rapporter ces paroles dures qui ne sont pas des malédictions, mais des constats attristés.

Par ces trois paraboles, Jésus nous indique la source de la vraie joie. Et d’abord que la joie est toujours paradoxale. Elle n’est pas gagnée par notre performance ou le succès mérité, elle ne peut qu’être reçue, comme quand, contre toute attente, on retrouve (ce ou) celui qui semblait définitivement perdu. La joie est toujours une chance inespérée.

Par ailleurs, comme il l’indique aussi, la preuve qu’il s’agit là d’une vraie joie, c’est que celui qui la reçoit va immédiatement la partager : il sait qu’elle n’est pas sa propriété ; il l’étoufferait s’il la gardait pour lui seul. La vraie joie est toujours rayonnante.

On peut se demander s’il n’est pas un peu indécent de parler de la joie, en ces temps troublés où tant de personnes en sont privés, à cause de l’indifférence et de la cupidité. Nous avons, de fait, quelque scrupule à nous réjouir, parce que nous sommes bien conscients que nous faisons encore trop peu pour soulager ceux qui souffrent. Et cependant nous ne devrions pas ignorer que la joie fait parti intégrante de l’Évangile. En son temps, ̶  qui n’était pas tellement moins injuste et cruel que le nôtre, ̶  Jésus a tenu à apporter une ‘Bonne Nouvelle’ et il à annoncé les huit Béatitudes, et même vingt et une autres béatitudes, comme on peut les compter dans les évangiles. Ailleurs encore, j’ai compté qu’il dit vingt fois à ses disciples : « Réjouissez-vous ! ». Il n’est pas possible de vivre selon l’Évangile en ignorant ou même excluant la joie. Ce n’est en tout cas pas en restreignant notre joie que nous allons soulager la tristesse de notre prochain !

Bien sûr, il ne faut pas éclabousser ceux qui sont tristes avec une joie débordante. Saint Paul qui répète souvent : « Réjouissez-vous ! », dit encore qu’il nous faut nous réjouir avec ceux qui sont dans la joie, mais aussi pleurer avec ceux qui pleurent. Il y a un temps pour tout. Mais en tout temps nous pouvons porter autour de nous la Bonne Nouvelle de l’amour du Père.

Une Bonne Nouvelle qui nous libère du ressentiment, du murmure et de l’indignation méprisante. Il y a là, en effet, un travers caractéristique de ceux qui cherchent la perfection. Mais, comme me le disait le Père Daniel Scheyven, « Il ne faut pas mesurer ta vertu au degré d’indignation que tu ressens pour tes confrères qui ne sont pas aussi vertueux que toi ! ». Heureusement la vie selon l’Évangile purifie notre joie de tout ce qu’elle peut avoir d’amer. Saint Benoît est très soucieux d’éviter cette dérive, parce qu’il sait d’expérience que le ‘murmure’ empoisonne le meilleur zèle et éteint tout joie. Si nous laissons ce ‘murmure’ envahir notre cœur au point de constamment récriminer, comme les Israélites au désert de Mériba, nous devenons incapables de rendre grâces à Dieu et de le louer de tout cœur.

Oui, mes frères, mes sœurs, la joie imprenable est la marque irréfutable de notre communion avec Dieu. Elle n’éclate pas bruyamment, mais nous pouvons voir qu’elle est présente au cœur des personnes qui ont trouvé la perle précieuse et qui, dans leur joie, donnent constamment tout ce qu’ils ont. » (Cf. Mt 13, 44) Nous voyons cela sur le visage des saints dont on a gardé des photos. Mais pas uniquement sur le visage des saints canonisés !

Il y a même là, me semble-t-il, un appel adressé à chacun de nous. Nous ne sommes pas souvent appelés à témoigner explicitement de l’Évangile. Mais nous pouvons nous libérer, beaucoup plus que nous pensons, des soucis qui sont inutiles et de l’autosatisfaction qui nous isole, pour apaiser notre visage et le rendre avenant, vraiment heureux de toute rencontre. Alors, comme la ménagère qui a retrouvé la pièce d’argent et qui invite ses voisines et amies à se réjouir avec elle, nous pouvons être les témoins de la Bonne Nouvelle en laissant doucement rayonner autour de nous cette joie profonde et toute simple reçue de la vie, chaque jour. En ce temps de violence, de souffrance et de tristesse, ce simple accueil mutuel crée une vraie joie, et elle rayonne sur notre monde.

fr. Pierre

Image: Sculpture de Constantin Brancusi, Le Fils Prodigue, 1907
Philadelphia Museum of Art

Cœur de pauvre, cœur ouvert

21ème dimanche ordinaire C / 2016 (Luc 13, 22-30)

Cœur de pauvre, cœur ouvert

Jésus est de nouveau en route. Il est toujours en route. Mais cette fois la direction est indiquée : il monte à Jérusalem, et il a déjà annoncé plusieurs fois que c’est pour y subir la passion et la mort. Tout se passe désormais dans une grande urgence, et les exigences adressées à ceux qui veulent encore le suivre sont plus strictes encore, comme nous avons pu l’entendre les dimanches précédents. On comprend alors que certains se posent des questions. Tout cela est-il bien sensé ? Jésus forme, semble-t-il, un petit groupe d’élus, fanatiques, décidés à tout. Seront-ils les seule sauvés ?

On s’attendrait à ce que Jésus réponde : non ! je ne suis pas venu pour une élite, mais pour sauver tous ceux qui étaient perdus ; je donne ma vie pour la multitude… Mais ici il semble au contraire répondre : oui ! Car la porte est étroite.

Comment comprendre cela ? Pourquoi cet évangile (d’aujourd’hui) qui débouche sur un horizon tous azimuts commence-t-il par une porte étroite ? Oui, mes frères, mes sœurs, il y a des contradictions dans les évangiles. Dimanche passé déjà il était également question de ce Maître doux et humble de cœur, le Prince de la paix, qui apporte la discorde, la division et le glaive dans les familles. Il nous faut bien prendre en compte ces contradictions, et ne pas essayer de neutraliser la situation en arrondissant un peu les angles de chaque côté. Ces contradictions qui nous semblent irréductibles sont des défis à affronter en marchant et en priant.

En tout cas, quand Jésus nous dit : « Venez à ma suite ! » il ne faut pas s’attendre à trouver un chemin tout tracé. Mais en s’engageant de toutes nos forces et de toute notre intelligence à sa suite, nous voyons le paysage s’éclairer et nous comprenons par exemple que celui qui cherche résolument la paix rencontre nécessairement la contradiction et celui qui opte pour une ouverture inconditionnelle sait bien qu’on n’y arrive pas par une permissivité absolue.

Revenons donc à cette porte étroite. Si elle est étroite, ce n’est pas parce que Dieu voudrait limiter l’entrée du Royaume, en restreignant l’accès ; ce n’est pas parce qu‘il aurait déterminé un numerus clausus, 144.000, et pas plus… Certains, comme les Jansénistes avaient pensé cela, mais c’est ne pas connaître Dieu que de l’imaginer ainsi. Si elle est étroite pour nous, cette porte, c’est parce que nous sommes trop encombrés. Nous voulons entrer avec tous nos bagages. Avec toute notre histoire, nos mérites, nos péchés, nos hontes… Mais nous ne pouvons y entrer que les mains nues, et, je dirais même, tout nus, comme nous sommes entrés dans ce monde. Le Royaume est un autre monde où le Seigneur nous attend, mais nous ne pouvons en passer la porte qu’après avoir tout abandonné, dans une confiance éperdue.

La suite de cet évangile ne dit pas comment nous y prendre, sinon négativement, en précisant que même la familiarité n’est pas un laissez-passer. Nous pensons ici aux habitants de Nazareth avec qui Jésus avait joué, mangé et bu, et il avait prêché dans leur synagogue. Mais vous savez que, quand il est revenu, cela ne s’est pas si bien passé. Il n’a pas apprécié qu’ils le prenaient en quelque sorte en otage, comme leur possession. Mais ils ont dû constater que cela ne leur donnait pas de droit sur lui.

Jésus nous rappelle constamment que quand on possède trop, on ne peut plus passer par la porte qui donne accès au Royaume. Il fait ici surtout allusion à ces pharisiens fidèles qui se prévalent de leur observance irréprochable et de leurs prestations religieuses. Non ! « Allez donc apprendre ce que signifie : ‘C’est la miséricorde que je veux, non les sacrifices’ ». Le prophète Osée le disait déjà sept siècles plus tôt.

Ce qui fâche surtout Jésus, c’est la façon dont ils se séparent des autres. Le pharisiens se disent précisément les ‘séparés’. Ils ne veulent avoir aucun contact avec ceux qu’ils appellent les ‘maudits de Dieu’ : les pécheurs et les païens. Mais à eux Jésus répond : ceux qui excluent les autres s’excluent en fait eux-mêmes de la communion avec ce « Dieu qui veut que tous les hommes soient sauvés ». Ils croient qu’avec leur pureté, ils ont le droit de s’approcher familièrement de Dieu, et ils sont tout étonnés de se trouver devant une porte fermée et s’entendre dire : « Je ne vous connais pas ».

Mais laissons les pharisiens d’il y a vingt siècles et regardons nous, pour voir dans quelle mesure l’enseignement que Jésus nous adresse peut nous transformer aujourd’hui Quelle nouvelle conversion devons-nous opérer pour ne pas trouver bloquée la porte du Royaume ? Et de quoi faut-il nous désencombrer pour pouvoir passer cette porte ? Ce sont là des questions que nous devons nous poser régulièrement, chacun pour soi, et en communauté, en famille, si nous voulons rester à l’écoute de l’Évangile.

Je crois qu’une conversion à laquelle nous sommes plus particulièrement invités aujourd’hui consiste à ouvrir notre cœur tous azimuts. Les contacts sont désormais possibles avec toutes le parties du monde, et ‘en temps réel’. Mais le risque est maintenant ce que j’appellerais le ‘cosmopolitisme’, c’est-à-dire se croire partout chez soi, comme les ‘clochards du Hilton International’ dont parle Jean-Claude Guillebaud. Nous savons beaucoup de choses sur le monde actuel, mais un peu comme les pharisiens de jadis, sans vraiment être en contact. Il nous faut nous désencombrer de notre égocentrisme culturel, villageois ou familial (ou encore ecclésial), pour accueillir cordialement la diversité des personnes, des cultures et des religions. Je dis ‘cordialement’, parce qu’une connaissance objective, neutre, journalistique ne suffit pas pour passer la porte, pour entrer dans la perspective de Jésus qui « en voyant les foules fut pris de pitié pour elles, parce qu’elles étaient harassées et prostrées, comme des brebis sans berger » (Mt 9, 36). C’est dans la prière et l’action pour la justice que chacun de nous, à sa place, peut trouver la façon de réaliser cette conversion du cœur qui donne accès au Royaume. Les nouvelles que nous entendons ou voyons, les rencontres qui nous sont données en voyage peuvent n’être que des informations à enregistrer, mais elles peuvent aussi toucher notre cœur, s’il n’est pas blindé ; elles peuvent le convertir et le rendre toujours plus « doux et humble », éveillé et fort.

Aujourd’hui, en rappelant notre coresponsabilité pour l’avenir de notre planète, on évoque souvent l’image du banquet dont nous sommes tous les convives. Tous les humains sont en effet invités à s’asseoir à cette grande tablée où toutes les richesses de notre terre sont partagées. Nous nous efforçons de contribuer à ce que cela devienne toujours davantage une réalité. Et l’eucharistie que nous célébrons ici, en notre petite chapelle, ouverte sur le monde, en sera déjà une réalisation, si nous nous y engageons dans une prière intense et avec un grand désir de servir nos frères et sœurs, là où nous sommes. Oui, mes sœurs, mes frères, même dans notre milieu quotidien, aussi restreint soit-il, nous anticipons, dans l‘action de grâces, ce que nous dépeint l’évangile : « on viendra de l’orient et de l’occident, du nord et du midi, prendre place au festin dans le Royaume ».

fr. Pierre

Dessin: Étude d’un moineau en vol” Giovanni Da Udine, (1487–1564)

Jésus, l’homme qui marche. 16ème dimanche C

Jésus, l’homme qui marche

16ème dimanche C

 

Cet évangile est bien connu. Les commentaires sont innombrables, pour prouver la supériorité de la vie contemplative, à l’exemple de Marie ou, au contraire, pour défendre Marthe qui aime son Seigneur en acte et en vérité. Je n’entrerai pas dans cette querelle de ménage entre les deux sœurs. Je limiterai ma méditation à la première ligne de ce texte d’évangile : « Alors qu’il était en route avec ses disciples, Jésus entra dans un village ».

Jésus est en route ; il est toujours en route. Les évangiles le décrivent toujours en marche, parce qu’il n’a pas de domicile fixe, semble-t-il. Il entre alors chez les uns et les autres pour recevoir le vivre et le couvert. Mais on ne décrit jamais sortant de sa maison, parce qu’il n’a plus de maison, depuis qu’il a quitté sa bonne maison familiale de Nazareth. Il est l’homme qui marche.

Il me semble qu’il y a là un trait tout à fait remarquable et même unique de la personne de Jésus. Tous les grands sages, même le Bouddha, ont un habitat fixe, au moins à certaines périodes de l’année. Mais pas Jésus. En tout cas il n’en est jamais question dans les évangiles. Quand il a besoin de se reposer, il -va à l’écart, dans un lieu désert, et puis, il se remet en route, de village en village, et enfin vers Jérusalem. Mais, comme dans le passage de ce jour, il est dit souvent qu’il entre chez des amis : ici : « Une femme, nommée Marthe, le reçut dans sa maison ».

« Il n’a pas de lieu où reposes la tête ». Il vit grâce à la générosité de ses compatriotes. Sans cette sollicitude de ses amis, il ne pourrait pas survivre ! Les évangiles signalent souvent qu’il demande l’hospitalité : par exemple à Simon, un Pharisien, ou à Lévi, le publicain, ou à Zachée, ou encore chez Pierre l’apôtre où la belle-mère le sert, comme Marthe. (C’est pourquoi, soit dit en passant, on peut trouver un peu injuste ses reproches à Marthe qui s’affaire si généreusement pour bien le recevoir.) Après sa résurrection l’évangéliste Luc raconte encore comment il a marché avec des disciples sur la route d’Emmaüs, et comment il s’est révélé à eux quand ils lui ont offert l’hospitalité.

Vous voyez : la démarche de l’hospitalité est centrale dans les évangiles ; elle n’est pas seulement anecdotique ; elle est essentielle pour comprendre la façon dont Jésus a vécu parmi nous.

La liturgie de ce dimanche fait bien de rappeler cette démarche, en mettant en parallèle avec l’évangile le récit de l’hospitalité d’Abraham. Le Seigneur Dieu y apparait également comme un hôte, et c’est Abraham qui l’invite à entrer sous sa tente ou sous le chêne de Mambré. Tous les traits de l’hospitalité sont réunis dans ce merveilleux petit récit : l’empressement d’Abraham qui prend l’initiative d’inviter ces passants, son humilité, sa générosité en offrant ce qu’il a de meilleur, et puis, en finale la bénédiction de Dieu qui annonce la naissance d’Isaac. Car toute hospitalité est assortie d’une bénédiction.

Pour revenir au Nouveau Testament, l’évangéliste Jean, dès le prologue de son évangile, nous révèle que « le Verbe est venu chez les siens, et les siens ne l’ont pas reçu. Mais à ceux qui l’ont (quand même) reçu, il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu ». A la fin de l’évangile de Matthieu, dans son discours sur le Jugement dernier, Jésus nous révèle que la façon la plus sûre de le rencontrer, et de recevoir la bénédiction du Père, est encore de l’accueillir dans l’étranger, le SDF, le malade, le prisonnier… Enfin dans l’Apocalypse, il est encore question de l’accueil du Christ : « Voici que je me tiens à la porte et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui et je souperai avec lui et lui avec moi. »

Décidément l’image du Christ-hôte est partout.

Mais on représente le plus souvent Jésus au centre, comme le Pantocrator vers lequel tout converge. Et de fait, il est Seigneur et Christ. Or il me semble qu’il est aussi, et d’abord, celui qui met les autres au centre, comme le Bon Samaritain dont il était question dimanche passé : il ne s’est pas posé la question, comme les autres : Que m’arrivera-t-il je m’arrête ? mais : Que lui arrivera-t-il si je ne m’arrête pas ? Il ne s’est pas demandé, comme le docteur de la Loi : Qui est mon prochain ? mais : De qui suis-je le prochain ? C’est bien ainsi que Jésus se présente devant nous. Il est comme ce voyageur étranger, sans domicile, qui peut vraiment compatir à tous ceux qu’il rencontre sur sa route, démunis comme lui. Il est l’homme pour les autres.

A côté des noms de Jésus, innombrables, et dont on a fait une belle litanie (Jésus, roi de gloire, auteur de la vie, messager du plan divin, modèle des vertus, jaloux du salut des âmes, sagesse éternelle, bonté infinie, notre voie et notre vie) ne devrait-on pas ajouter les noms de Jésus-l’homme-qui-marche, Jésus-pèlerin, Jésus-sans-domicile-fixe, Jésus-demandeur-d’asile, Jésus-hôte ?

Et, de notre côté, notre ‘imitation de Jésus-Christ’ ne devrait-elle pas aussi être un peu renouvelée, convertie ? pour suivre Jésus qui marche. Il nous faut tout d’abord développer un immense respect pour ceux qui sont comme lui, des ‘sans domicile fixe’ de tout genre, nous souvenant, comme l’écrit saint Paul, que « Dieu a choisi ce qui est vil et méprisé, ce qui n’est rien, pour réduire à rien ce qui est ». Nous pouvons aussi nous demander ce que ces personnes plutôt marginalisées, parfois toues proches de nous, ont à nous dire de la part de ce Jésus qui demande l’hospitalité, au sujet de ce  « Dieu qui a besoin des hommes ». Il nous faut ensuite aller nous-mêmes vers lui, sans trop de bagages, nous libérer autant que possible, du fardeau de nos préoccupations personnelles, et attendre avec plus de confiance l’aide des autres. Oui, pour réaliser dans notre vie quotidienne ce mouvement de l’hospitalité si caractéristique de la démarche de Jésus, nous devrions nous demander si nous, qui sommes généreux pour donner, nous sommes également désireux de recevoir de la part de ceux que nous aidons, et aimons, nous demander si nous attendons d’eux quelque chose de précieux en retour, si nous espérons, si nous croyons en eux, comme Jésus croit en nous. Aimer, c’est dépendre de ceux qu’on aime. L’Évangile nous demande d’aller jusqu’au bout de cette conversion.

fr. Pierre

Image: Hendrick Van Steenwyck, le Jeune (1580 – 1649), Jésus chez Marthe et Marie, 1620

Le « commandement nouveau »

Le ‘commandement nouveau’

5ème dimanche de Pâques C

(Jn 13, 31-35)

Dans l’Apocalypse nous avons entendu le Seigneur proclamer : « Voici que je fais toutes choses nouvelles ! » Mes frères, mes sœurs, il ne faut pas attendre pour cela la parousie. Avec Jésus nous pouvons chaque jour renouveler notre vie, précisément en réalisant le ‘commandement nouveau’ de nous aimer les uns les autres’.

Il est vrai que nous avons déjà souvent entendu parler de ce commandement, et nous nous demandons peut-être ce qu’il a de si nouveau. Le commandement de l’amour n’est-il pas, au contraire, très ancien ? Les livres de la Première Alliance en parlent déjà abondamment. Et ailleurs dans le monde il en est aussi question : Confucius invite explicitement à aimer tous nos frères, tandis que le Bouddha nous appelle même, dans le Dhammapada, à aimer nos ennemis. Alors qu’y a-t-il de tellement nouveau dans ce commandement ?

On dit souvent que ce qui fait la nouveauté de ce commandement de Jésus est son intensité : il faut aimer comme Jésus, c’est à dire plus que jamais. C’est vrai. Mais je crois que ce qui fait la nouveauté de c commandement est la réciprocité : par trois fois Jésus dit : « Aimez-vous les uns les autres  ».

Mais cela n’est pas directement évident.

Je fais quelque fois un test qui confirme la difficulté à entrer dans cette perspective. Je cite le début de cette phrase bien connue du ‘Sermon sur la Montagne’ en demandant de la compléter par cœur : « Quand tu vas présenter ton offrande à l’autel et que là tu te souviens… », mon interlocuteur continue généralement : « que tu as quelque chose contre ton frère, laisse là ton offrande », mais le texte dit : «si là tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande et va d’abord te réconcilier avec ton frère. » Au moment de la prière, Jésus ne se préoccupe pas de notre culpabilité ; il n’exige pas qu’on commence par demander pardon pour nos fautes personnelles qui empêchent que notre offrande soit agréable à Dieu. Non ! ce qui lui importe est l’attitude de nos frères à notre égard, c’est l’harmonie et la paix entre les frères qui prient, c’est, par exemple,  cette unanimité qui régnait entre les apôtres réunis au cénacle, dans l’attenter de l’(Esprit Saint. Or ce test fait apparaître que, spontanément, nous entendons l’Evangile dans un registre individualiste et moralisant. D’ailleurs nous commençons encore souvent la célébration de la messe par un mea culpa !

Notre culture centrée sur l’individu se préoccupe de la responsabilité personnelle. Chacun de nous s’efforce donc d’aimer ses frères. C’est très bien. Mais Jésus n’a pas dit : « Aimez vos frères ! ».  ̶  Il ne fallait pas qu’il vienne s’il n’avait que cela à dire.  ̶  Il a dit : « Aimez-vous les uns les autres !» C’est assez différent, — et c’est cette différence qui risque toujours de passer inaperçue.

Jésus nous invite à contribuer à faire venir le ‘Royaume de Dieu’, ce ‘monde nouveau’, où l’on tisse un réseau d’amour réciproque, où chacun peut se sentir respecté, accueilli, aimé, invité à aimer en retour, un monde où l’on aime aimer. En disant par trois fois : « Aimez-vous les uns les autres » Jésus réoriente fondamentalement notre comportement. Il décentre notre pôle d’intérêt relationnel, moral. Et cela est plus neuf que nous ne l’imaginons. (En fait, c’est le grand retournement évangélique que Jésus a par exemple illustré dans la parabole du Bon Samaritain. Celui-ci ne s’est pas demandé : « Que m’arrivera-t-il si je m’arrête ? », mais : « Qu’arrivera-t-il au blessé si je ne m’arrête pas ? »)

Mais cette démarche de l’amour réciproque est aussi beaucoup plus difficile, parce que, si nous pouvons décider d’aimer généreusement les autres, nous n’avons par contre pas beaucoup d’emprise sur les réactions des autres à nos gestes et nos paroles, si sincères soient-ils.

Pour réaliser ce commandement nouveau de nous aimer les uns les autres, et, concrètement, pour faciliter la tâche des autres, il nous faut d’abord veiller à être nous-mêmes aimables ! ̶  Je ne dis pas ‘sympathiques’, ‘complaisants’, ‘séduisants’, mais vraiment aimables, ̶  et d’abord abordables, fiables. – Cela suppose, on le voit, une très grande vérité dans nos rapports, pour que les communications soient toujours possibles de part et d’autre. Cela suppose que nous connaissions ceux que nous voulons aimer. Nous sommes invités à développer un sixième sens, pour sentir, pressentir ce que l’autre attend ; il s’agit en fait d’une capacité d’intuition nouvelle pour deviner ce qui convient à l’autre, ce que notre frère, notre sœur, notre proche espère de nous.

Je crois enfin que cet éveil les uns aux autres suppose (et d’ailleurs engendre) beaucoup d’humilité. De fait, en constatant le manque d’emprise que nous avons sur l’amour que les autres nous portent en retour, nous prenons conscience de la faiblesse de tout amour et nous pouvons vraiment respecter le mystère qui l’entoure. C’est toujours un risque que de proposer un amour qui attend la réciproque. Il nous faut donc nous y engager dans un climat de respect et de grande humilité. Alors seulement nous pouvons attendre patiemment l’amour de l’autre et éviter l’autosuffisance et la condescendance qui caractérisent ceux qui savent mieux où est le bien, et qui peuvent être généreux.

Vous voyez, mes sœurs, mes frères, que, mine de rien, cette exigence de l’Evangile de nous aimer les uns les autres est très grande, plus révolutionnaire qu’on ne le pense. Elle est le signe le plus incontestable de notre appartenance au Christ. Si les premiers chrétiens suscitaient l’étonnement chez leurs contemporains, ce n’était pas uniquement parce qu’ils aimaient tous leurs frères humains et s’organisaient pour les servir par toutes sortes d’œuvres de bienfaisance, mais parce qu’on pouvait dire d’eux : « Voyez comme ils s’aiment ! ». Jésus dit en effet dans l’évangile que nous avons entendu : « Ce qui montrera à tous les hommes que vous êtes mes disciples, c’est l’amour que vous avez les uns pour les autres ». Nous sommes ici au cœur, au foyer le plus ardent de la Bonne Nouvelle que Jésus annonçait : le Père veut établir le Royaume, ce monde nouveau où les humains ne sont plus des loups les uns pour les autres, mais en quelque sorte des dieux les uns pour les autres, puisqu’ils peuvent voir en chacun la personne de son Fils incarné.

En méditant plus avant cet évangile nous pouvons encore faire une autre découverte importante : nous pouvons remonter à la source de cet amour mutuel. L’Évangile nous révèle en effet qu’avec Jésus notre Seigneur, nous sommes introduits dans un réseau de relations beaucoup plus vaste. Il précise en effet : « Aimez-vous les uns les autres comme moi je vous aimés. » Et un peu plus loin, il ajoute : « Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés. Demeurez en mon amour. » (Jn 15, 9) L’amour mutuel dans lequel nous devons demeurer est à l’image de celui que Jésus nous porte et celui-ci est lui-même une réponse à l’amour du Père, dans l’Esprit saint qui repose sur lui. Ainsi donc nous sommes finalement introduits dans l’amour qui habite la Trinité ! Le mouvement qui anime notre vie selon l’Évangile découle directement de l’amour qui unit le Père et son Fils dans l’Esprit. Si la réciprocité dans l’amour, telle que Jésus nous la propose est un commandement vraiment nouveau, c’est parce qu’il nous introduit très concrètement dans ce mystère inouï qui renouvelle radicalement toute image de Dieu. Dieu n’est pas une monade, un ‘moteur immobile’. Il est un foyer d’amour. Et il nous y associe.

Mais revenons à l’Eucharistie que nous célébrons en ce moment. Quand donc nous présentons notre offrande à l’autel, quand nous nous préparons à célébrer l’Eucharistie, la première chose à faire n’est pas, comme on dit souvent, de « reconnaître que nous sommes pécheurs », pour pouvoir nous présenter chacun dignement au Seigneur. Mais nous devons regarder autour de nous, pour voir si nous formons une assemblée vraiment unie et pacifiée, ou si, au contraire, nous nous ignorons et si nous percevons des clivages importants entre les uns et les autres. Car s’il n’a pas d’unanimité entre nous, il n’y a tout simplement pas de liturgie chrétienne : autant rentrer à la maison. Mais si nous sommes rassemblés ici, c’est pour nous entraider, dans la prière unanime, pour constamment réinventer la fraternité, selon les circonstances toujours changeantes, et toujours plus largement.

En faisant ainsi nous nous réengageons en pleine conscience à ce que ce commandement de l’amour mutuel soit effectivement chaque jour nouveau.

Fr. Pierre

Image: Henri Matisse, Chapelle du rosaire de Vence

« Entrez dans la joie de votre Père »

4e dimanche du Carême C (2016)

« Entrez dans la joie de votre Père »

(Luc 15, 11-32)

La parabole se termine ainsi ; l’histoire s’arrête sans conclusion. On ne dit pas comment le fils ainé a réagi… Jésus termine ainsi quelquefois ses paraboles, comme, par exemple celle des ouvriers envoyés à la vigne : est-ce que celui qui avait été embauché à la première heure a cessé de récriminer ? Qu’en est-il advenu ?
C’est que les paraboles de Jésus ne sont pas des réponses à nos questions, mais bien plutôt des questions que lui nous pose. Oui, mes frères, mes sœurs, c’est chaque fois à nous de répondre ! Parce que nous pouvons presque toujours nous identifier à l’un ou l’autre des personnages de la parabole, sinon aux deux, comme ici. La question est alors : comment est-ce que nous aurions réagi ?
Voyons donc comment les choses se sont passées, et d’abord pour le fils cadet. Il ne s’agit pas tellement de nous demander d’emblée dans quelle mesure nous sommes aussi des ‘enfants prodigues’. Voyons plutôt comment cela s’est passé pour la garçon de la parabole. Il est revenu à la maison, mais est-il-allé jusqu’au bout de sa conversion ? Le récit n’en dit rien. Il était parti au loin, devenu étranger à son père et à lui-même. Puis, il est tombé dans la misère et il est « rentré én lui-même », comme le dit texte, littéralement. Il a visité en quelque sorte le fond misérable de son cœur. Et il a finalement décidé : « Oui, je me lèverai et j’irai vers mon père ». C’était déjà bien qu’il ait osé retourner chez son père : il savait donc qu’il était juste et non pas rancunier. Mais cette conversion était encore assez imparfaite ; ce n’était qu’une demi-conversion, parce qu’il rentrait pour pouvoir manger à sa faim, comme les domestiques, sans espérer plus.
Or quand il arrive, son père l’attend ; il le laisse à peine commencer à débiter son petit boniment : ‘Père, j’ai péché contre le ciel et contre toi…’ ; il se jette à son cou et l’embrasse tendrement. Notez que c’est désormais lui, le père, qui prend toutes les initiatives ; on ne dit plus rien du fils ! S’est-il assis paisiblement à la table du banquet ? Les bouchées de veau gras ne sont-elles pas restées en travers de sa gorge, quand il repensait à sa pitoyable aventure ? On aimerait savoir s’il est vraiment sorti de sa culpabilité accablante. On aimerait savoir…
Mais c’est à nous de répondre. Pouvons nous faire un pas de plus que le prodigue, et découvrir nouvellement Dieu comme notre Père ? Un Père qui, après nous avoir donné toute la part que nous méritions, trouve encore à donner sans mesure.
Et le fils ainé ? Comment comprendre sa réaction ?
Sans être jamais allé au loin, le frère ainé se sent soudain étranger chez lui et ne veut plus rentrer. En fait, il ne s’était probablement jamais senti vraiment ‘de la maison’, mais plutôt comme un employé de son ‘patron de père’. Il n’avait même pas osé lui demander un chevreau pour, un jour, festoyer… Il était comme ces pharisiens et scribes jaloux qui récriminaient contre Jésus, « parce qu’il faisait bon accueil aux pécheurs et mangeait avec eux ». Ces hommes religieux accomplissaient certes la Loi, mais ils le faisaient pour un Dieu justicier, un Dieu comptable.
Et c’est à eux que Jésus s’adresse pour les inviter à enfin reconnaitre que Dieu est leur Père. Mais nous pressentons qu’au delà de ces pharisiens du temps de Jésus, cette parabole s’adresse à chacun de nous, aujourd’hui. Nous sommes tous invités à entrer dans cette parabole, à la continuer en quelque sorte, pour aller jusqu’au bout de notre conversion à l’Évangile. Nous voyons bien que nous ne pouvons pas nous contenter d’une demi-conversion, comme le fils cadet qui rentre à la maison pour enfin manger à sa faim, en promettant de désormais bien se comporter. Ou comme le fils ainé, dont on peut supposer qu’il a finalement cédé aux prières de son père, qu’il a encore une fois obéi à son papa, en promettant de ne plus rouspéter désormais. On peut même imaginer qu’il s’est enfin assis, un peu bougon, à la table du banquet. Peu importent à présent les différences entre les deux frères. Au début du récit de la parabole, tous deux n’avaient, semble-t-il, que l’ambition assez médiocre d’être de bons domestiques.
Mais tous deux sont appelés par la père à entrer dans la fête, c’est-à-dire à réaliser qu’ « ils ne sont plus des serviteurs, mais des fils ». Vous avez remarqué que le père est sorti deux fois à la rencontre de ses fils, pour aller au devant du cadet « qui était encore loin » et puis pour supplier l’autre. Chaque fois, c’était pour les faire entrer, pour les faire « entrer dans sa joie ». Qu’ils viennent de la délinquance ou de la servilité, peu importe, il leur adresse un même appel à cette bienheureuse conversion.

Et aujourd’hui cet appel retentit pour nous, mes sœurs, mes frères. Qui que nous soyons, d’où que nous venions, nous sommes invités à aller jusqu’au bout de notre conversion à l’Évangile. Car Jésus n’est pas venu pour nous apprendre à être honnêtes, justes, patients et bons pratiquants, mais pour que nous entrions en communion avec Dieu son Père. Pas moins.

C’est pourquoi, avant de conclure, je voudrais encore essayer de préciser ce que contient concrètement cet appel du Christ à vivre en fils et filles du Père céleste, tel qu’il nous l’illustre dans cette parabole.
Je vois surtout trois choses, trois exigences.

D’abord d’oser prier, en prenant le temps pour que la prière nous habite, en commençant par « rentrer en nous-mêmes », comme l’a fait l’enfant prodigue, c’est-à-dire en reconnaissant notre pauvreté. Là, au plus creux de nous-mêmes, au plus vrai, nous découvrons que notre désir ne se limite pas à vouloir manger à notre faim, mais qu’une faim beaucoup plus forte nous habite.

Se réveille alors le désir de mieux connaitre Dieu, celui qui nous attend et sort à notre rencontre. Il y a là un second appel de Jésus, manifesté dans cette parabole. Comme certains pharisiens du temps de Jésus, nous trainons encore, plus ou moins consciemment, beaucoup d’images de Dieu qui lui sont indignes : un Dieu justicier qui punit les pécheurs en leur envoyant au besoin des catastrophes naturelles, un Dieu implacable qui aurait même inventé l’enfer pour punir les pécheurs… Bien sûr, nous n’acceptons plus cette présentation du Seigneur, mais il nous reste difficile de concevoir que toute sa sainteté réside dans sa bonté, que sa puissance n’est qu’amour. Alors, en lisant et méditant régulièrement le Nouveau Testament, ̶ et le Premier, à sa lumière, ̶ nous accédons peu à peu à cette connaissance qui nous transforme.

Enfin, en troisième lieu, nous comprenons que, pour aller jusqu’au bout de notre conversion à l’Évangile, nous devons nous préparer à participer au banquet. Et nous n’y participons vraiment que quand nous acceptons d’y rencontrer nos frères, comme le fils ainé qui a peut-être fini par se réconcilier avec le cadet, celui que, devant son père, il avait d’abord appelé avec mépris : ‘ton fils là-bas’. On peut imaginer ! En tout cas, pour nous, le banquet auquel nous sommes invités n’est une vraie fête que si nous acceptons d’y rencontrer cordialement tous nos frères, sans exception, dans le pardon, le respect, la collaboration. Alors la joie peut fuser et achever de nouer la communion fraternelle.
Vous aurez compris que ce banquet, c’est toute notre vie, quand elle est partagée, dans notre milieu habituel, quotidien, et, plus largement, dans nos engagements au delà, dans notre souci pour que tous les humains soient admis à ce partage.

Jésus a participé à beaucoup de banquets, jusqu’au banquet pascal. C’est à sa mémoire que nous sommes réunis ici, en ce moment, parce qu’il nous y a invités. Il nous demande, en effet, pour aller jusqu’au bout de notre conversion, de participer à son sacrifice et d’apprendre de lui à « aimer jusqu’au bout ».

Frère Pierre

illustration: Le Retour du fils prodigue (détail), Rembrandt, 1668

Epiphanie 2016

Les fêtes de Noël ne seraient pas complètes sans l’Épiphanie. Non pas qu’il faille compléter la révélation du mystère par quelque complément d’information. Mais la célébration d’aujourd’hui précise comment ce mystère nous atteint. À Noël nous est annoncée de la venue de Dieu dans notre chair. Et devant la merveille nous restons d’abord muets, ravis, puis nous méditons sur le fait de cette naissance. Après quelques jours de recul, la liturgie nous invite maintenant à contempler le rayonnement de cette venue jusqu’aux confins de la terre. C’est ce que signifie l’arrivée des mages, que la tradition voit arriver des quatre coins de la terre. Mais ce rayonnement en toutes les directions ne devrait pas nous faire oublier que ce rayonnement doit d’abord pénétrer jusqu’au plus profond de chacun de nous, pour nous transformer.

En effet, on traduit généralement Épiphanie par ‘manifestation’. Mais il nous faut dépouiller ce mot de ce qu’il a d’extérieur ; je préfère le mot ‘révélation’. Une manifestation, un manifeste, veut nous forcer à connaitre quelque chose. Et c’est bien ainsi que l’Épiphanie a souvent été comprise : des mages on a fait des rois fastueux dont les cortèges forcent l’admiration. À l’opposé de l’incognito de Noël, l’Épiphanie serait enfin cette pleine manifestation où la gloire du Fils de Dieu s’imposerait au monde entier. Mais en voulant illustrer ainsi le mystère, nous sommes loin de l’Évangile. Jésus n’a jamais voulu imposer quoi que soi, sinon le silence, aux démons et à la mer déchainée.
Je crois que la fête d’aujourd’hui n’est pas destinée à imposer une image glorieuse ; elle est bien plutôt une invitation à ouvrir notre cœur et à nous laisser toucher par le mystère de l’amour de Dieu qui nous est donné par l’esprit de Jésus. Car nous connaissons bien les textes, l’énoncé du mystère, mais il importe maintenant d’en faire l’expérience. Nous voulons accueillir au plus vrai de nous-mêmes cette lumière dont il est question.

À propos de cette lumière, je voudrais d’abord vous raconter une histoire, une expérience que j’ai faite quand j’étais petit. Avec mon frère, nous aimions explorer notre environnement et en particulier les bâtiments d’une vielle ferme. Il y avait là, entre autres, un grenier sans fenêtres auquel on pouvait accéder par une échelle. Il y faisait tout à fait obscur, mais, par un petit trou dans la toiture, un rayon de soleil y pénétrait quelquefois. Il faisait alors une tache de soleil sur le plancher, et cette tache rayonnait dans tout l’espace. Un jour de grand soleil j’y ai entraîné un ami pour lui montrer ce phénomène. Mais ce jour-là, comme la tache de lumière se déplaçait peu à peu avec le soleil, elle a abouti à un trou dans le plancher. À ce moment il a commencé à faire plus sombre, et finalement tout à fait noir dans le grenier, parce que le rayon de soleil avait été comme englouti par le trou dans le plancher et il éclairait désormais le local d’en dessous. On ne voyait plus que quelques poussières qui flottaient dans le rayon, mais elles ne pouvaient pratiquement plus diffuser aucune lumière. J’ai ainsi compris qu’en réalité la lumière elle-même est invisible, tant qu’elle ne rencontre pas un obstacle qui la révèle, comme le plancher du grenier. Notre planète est évidemment ce grand obstacle au rayonnement du soleil, et nous pensons que la lumière nous enveloppe comme l’atmosphère. Il ne faudrait cependant pas oublier qu’elle est toujours un rayon.

J’ ai souvent repensé à cette constatation, en essayant de l’appliquer au rayonnement de Dieu sur nous. Dieu lui-même, personne ne l’a jamais vu. Comment alors son rayonnement invisible se manifeste-t-il ? Certes, direz-vous, sa présence éclate partout : sa puissance dans la nature, sa beauté, sa justice dans l’histoire, sa providence qui conduit les humains à leur insu, l’inspiration qu’il a éveillé chez les artistes… Nous connaissons tout cela par nos cinq sens, notre intelligence, notre raison, nos raisonnements, nos sentiments. Mais cette connaissance-là de Dieu est encore extérieure. Ne pouvons-nous pas connaitre ce qu’il est au plus intime de lui-même, au plus vrai ? N’est-il pas possible de percevoir le rayonnement invisible de son amour ? Voyons ce que nous dit l’ Évangile. Le mystère de Dieu n’est pas révélé aux sages et aux habiles, mais seulement aux tout petits, à ceux qui, comme Jésus, sont doux et humbles de cœur. Oui, pour cela il faut l’accueillir dans notre cœur, un cœur devenu semblable à celui de Jésus. C’est seulement là qu’il peut vraiment être reçu, médité et réalisé. Il nous faut un cœur éveillé pour l’accueillir, ̶ et pour pouvoir le révéler. Si nous n’avons pas de cœur, on ne voit rien : le rayon de son amour se perd dans le vide. Et les gens nous disent : « Où est-il ton Dieu ? » Tel est le drame aujourd’hui : on parle de Dieu, on en parle beaucoup, mais il n’est plus visible, parce qu’il n’est plus reçu.

Si donc nous sommes venus à cette liturgie, c’est pour offrir au Seigneur des cœurs ouverts, grâce à la présence de Jésus, en sa Parole et la communion à son, Corps et son Sang.

Je crois en effet que Jésus est (précisément) celui qui a pleinement accueilli l’amour de celui qu’il appelle son Père. Il s’en est laissé traverser et transfigurer. C’est pourquoi une grande lumière émane de lui, et elle rayonne à travers les siècles, jusqu’à nous. En son temps, dans un monde préoccupé de sa survie, en cette Palestine occupée par les Romains, même les chefs du peuple n’avaient pas beaucoup de disponibilité pour l’essentiel, la miséricorde de Dieu. Dans cet environnement confus et troublé Jésus a illuminé tout homme en venant dans ce monde. En jusqu’aujourd’hui, l’amour du Dieu invisible se révèle en lui. Nous le voyons parce que chez lui, il est en quelque sorte réfracté (comme dans un prisme), et il se manifeste en sa personne aux couleurs des Béatitudes : pauvreté de cœur et humilité, faim et soif de justice, douceur, pureté de cœur, miséricorde, patience dans les contradictions, recherche de la paix, joie, compassion, respect absolu pour le plus petit et le dernier, confiance dans la bonté fondamentale de tous et toutes. C’est en tout cela que Jésus est « l’icône de Dieu », comme l’écrit saint Paul, ou encore « le miroir intact de l’amour du Père (…) qui vient refléter sur nos visages l’éclat perdu de sa bonté ».

De fait, quant à nous, c’est en regardant Jésus, en écoutant sa Parole et en essayant de faire, à notre tour, ce qu’il faisait pour les hommes, que nous sommes inondés par sa grande lumière et que nous pouvons devenir nous-mêmes sources de lumière. Aussi, aujourd’hui, n’y a-t-il il plus de manifestation que par nous, individuellement et en communauté, puisqu’il n’ y a de révélation de Dieu que là où il est reçu.

En proposant une ‘année sainte de la miséricorde’, le pape François nous invite à une telle expérience intérieure. La ‘miséricorde’ est littéralement ‘la compassion du cœur’ ou encore ‘un cœur plein de compassion’, un cœur converti, ouvert. C’est d’ailleurs en réalisant cette miséricorde que nous apprenons qui est Jésus. Et nous découvrons alors que notre miséricorde n’est que le reflet, le prolongement de la sienne.

Mes sœurs, mes frères, nous sommes appelés à manifester à notre tour la miséricorde, la paix, la douceur, la pureté, la patience, l’humilité de Jésus, bref son amour, l’amour du Père pour tous les hommes qu’il aime. Comme le dit encore saint Paul : « Dieu qui a dit : ’que la lumière brille au milieu des ténèbres’, c’est lui-même qui a brillé dans nos cœurs pour faire resplendir la vraie connaissance de Dieu qui rayonne sur le visage du Christ Jésus ».

En conclusion, je voudrais encore rappeler une évidence : en insistant sur l’indispensable conversion du cœur, je ne propose pas ici une piété intimiste. En ouvrant la porte sainte de la basilique Saint-Pierre, le pape a expliqué qu’en réalité, cette porte ne devait pas tant s’ouvrir vers l’intérieur, pour permettre aux fidèles d’entrer dans l’église ; elle doit surtout s’ouvrir vers l’extérieur, pour permettre aux fidèles de ne pas rester confinés dans leurs dévotions et leurs problèmes, mais aller plutôt vers tous les humains, et en particulier ceux qui attendent notre compassion. C’est pour cela qu’à l’Épiphanie, nous ne fêtons pas la convergence de toutes les nations et de tous les peuples vers Jérusalem, ou vers Rome, mais au contraire l’envoi jusqu’aux extrémités du monde de tous les disciples de Jésus qui rayonnent et manifestent quelque parcelle de son amour. Car leur cœur éveillé, illuminé par l’Évangile, est toujours un cœur ouvert, ̶ un cœur comme celui de Jésus, offert pour la multitude.

Fr. Pierre

illustration: Epiphanie, Jérôme Bosch (détail), Musée du Prado, Madrid.