Archives pour l'étiquette Raphael Buyse

Il va partir. Et alors ?

Homélie du 6èmè dimanche de Pâques (A)

Il va partir. Et alors ?

C’est clair. Il va partir.
Oh, ils s’en doutaient bien. Il ne tient pas en place. Ils l’avaient bien deviné. Lorsqu’il était quelque part, il disait « allons ailleurs », « passons sur l’autre rive ». Quand on voulait le retenir, il se remettait en route. Et lorsqu’on commençait à l’acclamer, « il allait son chemin ». Alors, oui, ils s’en doutaient : cela devait arriver.
Ils l’avaient pris pour un instable, ils le trouvaient changeant et un brin fantaisiste. Ils le considéraient comme une espèce de va-nu-pieds. Lire la suite

La dragueuse de Sykar… 19/03/2017

Homélie du 3è dimanche de Carême

La dragueuse de Sykar…

Tout simplement ce matin, je vous propose de regarder encore cette scène de l’évangile. Et d’y entrer autant que nous le pouvons.
D’un côté il y a un homme, Jésus. « Fatigué par la route », écrit St Jean, mais il n’y a sûrement pas que cela. On devine, en lisant entre les lignes, que sa mission n’est pas facile, qu’il se heurte à des cœurs qui restent fermés… Il voudrait bien révéler aux enfants d’Israël la tendresse du Père, mais ils ne s’y ouvrent pas…
Cet homme est tourné vers l’avenir. Il croit en la bonté de l’homme. Lire la suite

Mise en quarantaine

Homélie du Dimanche 5 mars 2017

Mise en quarantaine

Voilà, c’est parti.
C’est parti pour 40 jours.
Le premier mot de la liturgie des cendres, c’était une parole du prophète Joël qui disait : « Revenez »
Il s’agit donc de revenir. Et s’il s’agit de revenir, c’est donc que nous étions partis, c’est que nous étions peut-être aux abonnés absents, loin de tout… Ce qui est bien, c’est que nous avons du temps. Quarante jours. Enfin, il ne faudrait pas qu’on traine sur la route !
Nous avons devant nous quarante jours pour revenir à nous-mêmes, pour revenir à un peu de bon sens, quarante jours pour revenir aux autres, aller à leur rencontre, quarante jours pour revenir à Dieu ou le laisser rétablir en nous une juste image de lui… Et quarante jours surtout, pour laisser sa Vie gagner en nous…
40 jours de carême comme autrefois 40 ans dans le désert pour le peuple d’Israël…
40 jours, comme 40 ans pour recevoir une terre promise, un cœur nouveau, ni dur ni mou, mais un cœur tendre, ajusté à la tendresse du Père, un cœur vivant, quoi. Lire la suite

On n’y arrivera pas : tant mieux !

Septième dimanche du Temps Ordinaire

On n’y arrivera pas : tant mieux !
Evangile selon saint Matthieu 5, 38-48
Homélie du dimanche 19 février 2017

« Qu’est ce qui a pu bien faire que nous soyons si souvent habités par cette idée absurde que nous devons mériter l’amour ? »

Tant qu’il parle de bonheur, de béatitudes, ça va. Mais là… il en rajoute.
Tant qu’il appelle des gens à le suivre, et qu’il les envoie au devant de lui, ça passe…
Tant qu’il guérit, tant qu’il console, tant qu’il raconte des petites histoires paraboliques, on est plutôt pour…
Mais là… c’est autre chose. Lire la suite

Le doigt de Jean Baptiste 15/01/2017

Je voudrais simplement ce matinSt John the Baptist Preaching late 15th century. Alabaster, carved in England Victoria & Albert Museum vous partager trois ou quatre petites choses à partir de cet évangile que nous venons d’entendre. Je voudrais tout d’abord vous inviter à fermer les yeux et à contempler cette scène : que pourrait-on faire d’autre ?
Commencez par regarder Jean Baptiste, sur les bords du Jourdain…

Regardez-le. Il y a autour de lui un tas de gens qui vont et viennent…

Regardez-les : ce sont des gens – comme nous, sans doute – qui sont en quête d’une vie plus intense, d’une parole neuve, d’une plus haute qualité d’existence.

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Homélie de la Toussaint

Je ne sais pas comment vous êtes, mais je sais que moi, je ne suis pas très à l’aise avec cette procession de 144.000 élus qu’on vient d’apercevoir dans le livre de l’Apocalypse.
Pas très à l’aise avec cette foule immense, en robes blanches et portant des palmes à la main… Pas très à l’aise avec « les vainqueurs entrés dans la lumière », les « élus dans la gloire », « éclatant de puissance » comme on le chantait ce matin dans les antiennes des psaumes. Cela ressemble à ces grandes manifestations que peuvent organiser les partis politiques, les syndicats ou même l’Eglise à certaines heures. Où chacun est noyé dans la masse…
Non, je ne suis pas à l’aise avec tout cela. Oh bien sur, c’est un style, une façon de parler. Oh bien sur, ces images sont marquées par une époque. Mais bon, quand même, je ne suis pas à l’aise avec ces images là, d’une foule marchant au pas…

La sainteté, puisqu’il faut en parler aujourd’hui, me semble être plutôt de l’ordre d’un art plutôt que d’une conquête, d’un style de vie auquel chacun peut s’exercer bien humblement, plutôt que d’une marche au pas…

J’ai envie ce matin de vous parler de la sainteté en terme de musique. Et même ce matin, de ne faire qu’une « demi homélie ». L’autre moitié, vous l’aurez samedi soir, lors du concert que nous organisons ici et auquel vous serez sans doute. Il faut que vous y soyez. Ce matin, je parle. Et samedi soir, vous expérimenterez…

La première chose c’est que, avant le concert, il y a la musique. La musique préexiste toujours au concert. Avant toute chose, avant même que nous existions, avant même que nous le connaissions, avant même que nous vivions de lui, il y a, comme une musique, l’amour du Père ; cette musique universelle de l’amour dans laquelle nous sommes immergés depuis la fondation du monde…
Il faut ici entendre cette première lettre magnifique de St Jean : « Voyez quel grand amour nous a donné le Père. Dieu est lumière ; en lui il n’y a pas de ténèbres… Lui le premier nous a aimés… »
Il faut d’abord entendre ça. Fermer les yeux et nous laisser saisir par cette réalité première de la musique universelle de l’amour… La sainteté commence par là. Par un entendement, au fond du fond de soi, de la musique universelle de l’amour… Pas de sainteté possible sans cela.

Une musique de l’amour qui est toujours contemporaine. Rien de trépassé chez Dieu. Rien de fini. Rien de conservé. Sa symphonie est pour toujours inachevée. Rien de fixé définitivement, sauf la miséricorde comme une basse continue. L’amour dont nous aime le Père, cet amour manifesté dans l’évangile en la personne de Jésus, est toujours un amour vécu – et à vivre – au temps présent, une tendresse pour l’homme à déployer au gré des circonstances de la vie et de nos vies.

Un amour invitant à des départs toujours nouveaux, et pour des traversées toujours nouvelles. Car Dieu connaît bien l’homme. Il est toujours recommençant au cœur des humains. Amour toujours recommencé. Toujours nouveau et inédit. Une musique inédite qui se joue dans la diversité de nos cultures, de nos faiblesses, de nos grandeurs.
La sainteté à laquelle nous sommes appelés n’est pas de l’ordre de la reconduction, de la répétition, ou de la rengaine. Il faudrait vivre comme untel a vécu. Il faudrait imiter, copier, décalquer ; plagier ou reproduire ce que d’autres ont vécu. Il faudrait vivre en référence à un passé, à des règles et des coutumes, alors qu’il s’agit bien de vivre ici et maintenant. Tout l’évangile et toute la vie de l’Eglise semble dire que la musique de Dieu est résolument contemporaine et qu’il vaut le coup de la gouter comme telle.
Et de se laisser surprendre par des harmoniques que nous n’aurions même pas osé imaginer. Et par des dissonances qui parlent bien de la vraie vie qui est – il faut bien le dire, toujours dissonante.

Samedi, vous écouterez… Vous vous laisserez surprendre… En vous laissant surprendre, en écoutant ce beau concert, vous penserez à votre vie, à la musique universelle de l’amour, toujours contemporaine, toujours surprenante, toujours déroutante.

Dieu le premier nous a aimés.
Il y a la musique. Mais il y a aussi les musiciens, les interprètes.

La sainteté, c’est de jouer tout simplement, avec les pauvres instruments que sont nos vies et nos talents, l’universelle musique de l’amour. L’apprentissage n’est pas simple… Permettez que je vous lise ce qu’écrivait Madeleine Delbrêl à ce sujet…

Notre grande douleur, c’est de vous aimer sans joie,
ô vous que nous « croyons » être notre allégresse,
c’est d’être cramponnés sans aisance et sans grâce
à votre volonté qui nous meut dans nos jours.
Notre grande douleur, ô Seigneur,
c’est d’entendre un artiste jouer la musique des hommes
en se laissant porter par elle sans fatigue,
en rencontrant à travers l’acrobatie de l’harmonie
une vague d’amour qui n’a que taille d’homme.
C’est peut-être de lui qu’il nous faudrait apprendre à jouer votre amour,
nous pour lesquels cet amour est trop grand, est trop lourd.
J’ai vu un homme qui jouait un chant tzigane sur un violon de bois avec des mains de chair.
Dans le violon se rencontraient son cœur et la musique.
Ceux qui l’écoutaient n’auraient jamais pu deviner que ce chant était difficile.
Que longtemps il avait fallu suivre des gammes, briser ses doigts,
laisser les notes et les sons s’enfoncer dans les fibres de sa mémoire.
Son corps ne bougeait presque pas, sinon les doigts, sinon les bras.
S’il avait longtemps travaillé pour posséder la science de la musique,
c’est la musique qui maintenant le possédait, qui l’animait,
qui projetait hors de lui-même comme un enchantement sonore.
Sous chaque note qu’il jouait on aurait pu retrouver une histoire d’exercices, d’efforts, de lutte. Et chaque note s’enfuyait comme si son rôle était fini
quand elle avait tracé, par un son juste, exact, parfait, le chemin d’une autre note parfaite.
Chaque note durait ce qu’il fallait.
Aucune ne partait trop vite.
Aucune ne s’attardait.
Elles servaient un souffle imperceptible et tout-puissant.
J’ai vu de mauvais artistes contractés sur des morceaux trop difficiles.
Leur jeu montrait à tous la peine qu’ils prenaient.
On entendait mal la musique tant il fallait les regarder.

Notre grande douleur, c’est de jouer sans joie votre belle musique, Seigneur,
vous qui nous mouvez de jour en jour.
C’est d’en être toujours au temps des exercices, au temps des efforts disgracieux.
C’est de passer parmi les hommes comme des gens chargés, sérieux et malmenés.
C’est de ne pas étendre sur notre coin de monde
parmi le travail, la hâte et la fatigue, l’aisance de l’Eternité.

Allez, je vous promets que samedi soir, en contemplant nos amis musiciens jouer une musique contemporaine, vous comprendrez encore mieux que la sainteté, c’est de jouer avec aisance et grâce, et légèreté, l’universelle musique de l’amour…
Vous les regarderez. Vous regarderez leurs mains, elles parleront de vos vies.
Vous regarderez aussi leurs regards qui se croisent, cela vous parlera de l’Eglise.
Vous entendrez même leurs silences. Vous les regarderez se mouvoir avec légèreté, jouer chacun sa partition en s’accordant à d’autres. Vous regarderez leurs doigts, leur corps, leur art…
Et tout cela vaudra bien mieux qu’une homélie sur la sainteté…

Raphaël Buyse

Le texte de Madeleine Delbrêl est tiré du tome 3 des œuvres complètes « Humour dans l’amour » page 50

Photograpie: ‘Généalogie’, Clerlande, 1 novembre.

Condamnés au grand abime ?

Homélie du dimanche 25 septembre 2016

Condamnés au grand abime ?

Vous vous souvenez de l’évangile de la semaine dernière ?
Il était déjà question d’argent.
Jésus était avec des Pharisiens. Il leur avait raconté une parabole. Après l’avoir entendu, précise St Luc, les pharisiens, qui aiment beaucoup l’argent, précise St Luc, avaient tourné Jésus en dérision. C’est à ce moment là, semble dire le texte, qu’il leur a raconté cette autre parabole que nous venons d’entendre et qui a dû en défriser plus d’un…

C’est quoi, une parabole ?
Une parabole, c’est une espèce de lecture en coupe de la réalité. C’est une petite histoire qui – mine de rien – est capable de traverser toutes les couches de notre humanité, toutes les couches de notre vie avec plus de précision qu’un scanner. Il ne faut pas tant essayer de la comprendre que de nous laisser comprendre par elle…

Dans la parabole que nous venons d’entendre, il est question d’un riche et d’un pauvre. D’un côté il y a un homme dont on connaît le nom – c’est Lazare – et de l’autre un riche dont on ne sait pas grand chose. On ne connaît de lui seulement ce qu’il possède. On sait de lui qu’il est richement vêtu, qu’il habite un palais et qu’il aime la bonne chaire. Son problème, ce n’est pas d’être riche. Ce n’est sans doute pas un mauvais bougre. Son problème, c’est d’être devenu aveugle et sourd. De ne plus être concerné par celui qui est à sa porte, le pauvre Lazare qui n’a rien à manger et qui est couvert d’ulcères.

Il faut les regarder, l’un et l’autre. Le riche bouffi, et le pauvre en désir. L’un rassasié de tout, et l’autre affamé. L’un qui rit et l’autre qui pleure. Il faut les regarder… et autant que nous le pouvons entrer dans les sentiments de l’un et de l’autre.

Un jour raconte Jésus, Lazare mourut. Et le riche aussi. « Le pauvre mourut et les anges l’emportèrent auprès d’Abraham, tandis que le riche mourut et lui, on l’enterra ». Comme l’écrivait Dominique de Limal, une Mère de l’Eglise : « voilà une bien belle image symbolisant la légèreté de Lazare. Il n’est pas encombré de richesse et de gloire, tandis que l’autre est trop attaché à tout ce qu’il a acquis. Il est trop lourd pour décoller… »

Renversement de situation. Tous les mots de la parabole parlent d’un bouleversement. Lazare est dans la joie, tout proche d’Abraham, et le riche en est loin. Un grand abime les sépare…

Curieusement, comme le faisait remarquer un autre Père de l’Eglise – Christian de Bruxelles -, à ce moment là, tandis qu’il est dans la détresse, le riche voit maintenant celui qu’il ignorait. « Pour la première fois, il voit Lazare et il l’appelle. Alors se noue entre le riche en train de brûler et Abraham un incroyable dialogue, un discours de riche encore, fait de passe-droits et de faveurs. Le riche voudrait que ses frères voient Lazare pour croire… ». Mais le seul souci, c’est que la Parole de Dieu ne peut être entendue que par des gens en attente de quelque chose… Et ça, on le sait bien aussi !

Est-ce que vous êtes vraiment en attente ? en désir ? en quête ?
Et je me mets dans le lot…

Autre chose aussi que j’ai envie de vous partager, c’est ce mot qui a retenu mon attention. L’expression « grand abime ». Un grand abime sépare Lazare et le riche. Un grand abime qui ne s’est pas révélé après que l’un soit monté au ciel et que l’autre ait été enterré ? Un grand abime déjà présent dès le début de la parabole. Et je voudrais qu’on s’y arrête un peu…

Ce « grand abime » qui sépare le riche de Lazare déjà pendant leur vie sur terre, ne trouvez vous pas que c’est le drame de notre humanité et de nos existences ?
Un « grand abime » qui sépare le Nord et le Sud, un « grand abime » qui sépare les nations riches et les nations pauvres.
Un « grand abime » qui sépare les peuples, un « grand abime » qui sépare des nations et nos sociétés dans lesquelles les riches deviennent – comme on se le disait ce matin – de plus en plus riches et des pauvres de plus en plus pauvres,
Un « grand abime » qui sépare quelquefois le mari de sa femme, le père de ses enfants.
Un « grand abime » qui sépare quelquefois les voisins d’une même rue, les collègues d’une même entreprise.
Un « grand abime » qui peut séparer un moine bouddhiste, des soufis et des moines bénédictins, qui peut aussi séparer les moines des laïcs, ou même des frères entre eux…
Un « grand abime » qui sépare si souvent les jeunes des ainés… ou les ainés des jeunes…
Un « grand abime » qui sépare comme dans cette petite histoire que raconte Jésus un riche d’un pauvre… Mais faisons attention : les riches ne sont pas toujours ceux auxquels on pense.… Il y a en nous, du Lazare et du riche…
De « grands abimes » creusés par le silence ou par l’indifférence.
De « grands abimes » creusés par des petits conforts glauques, des conforts où l’on est finalement malheureux, des conforts finalement où l’on crève de solitude
Un « grand abime » creusé par les habitudes ou les traditions qui menacent toujours de devenir des petites manies qui ravinent la charité…
Un « grand abime » creusé le plus souvent par la peur… J’ai été touché ce matin au début de l’office des Laudes par l’attitude des femmes de l’évangile qui se rendent au tombeau au matin de Pâques et refusent de parler de ce qu’elles ont vu parce qu’elles ont peur – dit l’évangile -. Alors un « grand abime » se creuse…

Serions-nous condamnés à perpétuité à vivre séparés les uns des autres par ce « grand abime » dont il est question dans l’évangile. Si oui, alors vivre est bien triste.
Si nous sommes condamnés à ce « grand abime », c’est bien triste pour notre monde. C’est triste pour nos sociétés. Si nous nous résignons à ce « grand abime », c’est triste pour notre Eglise. C’est triste pour nos familles. Pour nos communautés et c’est triste pour Clerlande…

Celui en qui nous mettons notre espérance – le Christ – est venu accomplir cette promesse de « ravins qui seraient comblés ».
Non pas qu’il soit venu pour que nous assimilions les uns aux autres, non pas qu’il soit venu pour que nous nous ressemblions et que nous marchions d’un même pas, en rangs serrés comme des petits soldats, mais pour que nous soyons en communion, liés, donnés, offerts, livrés, promis les uns aux autres…

Dans son très joli petit livre sur la vie communautaire, Dietrich Bonhoeffer aimait dire qu’il y a toujours entre nous et nos frères la Parole du Seigneur. Sa présence qui empêche toute fusion mais qui nous met en communion. Sa parole comme un pont jeté sur nos différences.
En lui, nous pouvons nous regarder les uns les autres. En lui, nous pouvons nous écouter et peut être même risquer de nous entendre. En lui, comme on l’entendait ce matin dans ce texte d’un dominicain du Caire, nous n’avons plus à nous protéger des autres. « Notre prochain, écrivait-il, n’est pas un danger, mais notre salut ».

L’humanité à laquelle nous sommes appelés par vocation nait toujours dans un croisement de regards jeté par delà nos abimes et par un pont jeté par la Parole du Seigneur.

Je ne sais pas bien où le Christ nous entraine. Je ne sais pas vers quoi ce que nous essayons de vivre ensemble nous conduit. Nous n’en savons que peu de choses. Mais une chose est certaine, c’est que le Christ est venu d’abord et avant tout pour nous rendre un peu plus humains. L’amour que nous avons les uns pour les autres et la volonté commune de frayer des chemins nouveaux, par delà les abimes qu’il vient lui-même combler, sont les seuls signes tangibles de son passage…
Encore faut-il que nous ayons vraiment envie de vivre.
La chose la plus terrible qui puisse nous arriver, c’est d’être morts sans le savoir…
Et c’est de cette mort là, qu’avec une infinie patience, Jésus vient nous relever.

Nous te rendons grâce, Seigneur, pour cette parabole qui nous remet en marche vers nos frères…

P. Raphaël Buyse

Image: Icône représentant le riche et Lazare, Milieu du XVI siècle, Musée de la cathédrale de l’Annonciation, Moscou.

Nativité

Homélie du Jeudi 8 septembre 2016

Nativité

Bien sur, il y a la généalogie longue et fastidieuse que nous venons d’entendre. Un peu arrangée, accommodée, harmonisée ou trafiquée, sans aucun doute. Mais bon.

Et puis il y a la finale de l’évangile d’aujourd’hui qui sonne comme un commencement. « Une jeune femme accordée en mariage à Joseph » ; « enceinte par l’action de l’Esprit Saint ». Et Joseph, « juste » et troublé – oo le serait pour moins ! –  par ce qui lui arrive. Une parole : « ne crains pas »…

« Tout cela est arrivé », ajoute l’évangéliste.

Pour tout dire, on ne sait rien de la naissance de Marie, mais on la fête quand même. Il a bien fallu qu’avant de se mettre en route, elle vienne de quelque part, cette fille. Alors on fête l’aurore de celle qui a – un jour du temps – mis au monde « le soleil levant » venu réchauffer et éclairer notre vieille terre.

Ce qui est beau à contempler, chez cette petite femme de Nazareth, c’est son goût pour la route, son goût de l’aventure, son consentement au surgissement de Dieu, son obéissance à la vie ordinaire, mais pas si ordinaire que ça.

On dit dans l’évangile qu’un jour elle s’est « mise en route, rapidement », pour s’en aller à la rencontre de sa vieille cousine. C’est peut-être ça, l’essentiel de Marie : en tout cas, c’est ce qui me touche en elle. Qu’elle se soit mise en route. Qu’elle ait accepté, jour après jour, de sortir d’elle-même, et de se laisser conduire ; qu’elle ait choisi sans réserve d’accueillir dans son corps et dans son cœur la vie de Dieu. Pas seulement durant un jour, pas seulement le temps d’une grossesse, mais toujours.

Et pour tout dire, le reste, on s’en fiche un peu !

Pour sortir, il a d’abord fallu qu’elle ait un « dedans ». Celui qui sort le fait toujours de quelque part, sans quoi il risque l’épuisement, la dispersion. Le « dedans » de Marie, c’est une vie toute imprégnée de l’amour et de la tendresse de ses parents, la culture de son peuple devenue sienne ; c’est la foi d’Israël manifestée dans cette longue généalogie, devenue sa propre foi, les Écritures accueillies comme une promesse…

La juste image de Marie, c’est sans doute celle d’une femme aux pieds usés d’avoir marché, mais aux yeux habités par cette clarté nouvelle qu’elle ne cesse d’accueillir. Elle n’a rien donné d’autre, Marie, que ce qu’elle a elle-même d’abord reçu.

Elle a mis Dieu au monde. Quelques années plus tard, Dieu l’a mise à son monde à lui : on dit ça le 15 août.  Quoi de plus logique ?

Elle a mis Dieu au monde… et c’est l’Eglise qui prend maintenant le relais.  Non pas que l’Eglise rende présent le Christ : il est plus libre qu’elle, libre d’aller et de venir. Mais elle le met au monde comme Marie, ce qui revient à dire qu’elle a charge de le révéler comme un Seigneur qui s’intéresse à l’homme d’aujourd’hui.

Lorsque nous fêtons la Nativité de Marie, on ne peut pas ne pas penser à la naissance de l’Eglise, à ce point de naissance que sont chacun de nos jours, pour nous et nos communautés.

Viens nous apprendre ta jeunesse, Seigneur !

Nous n’en sommes, nous aussi, qu’à un commencement.

P. Raphaël Buyse

Papillon

Homélie du dimanche 4 septembre 2016

Papillon

Oh, elle suivait déjà Jésus depuis un bon moment, cette femme. Comme les disciples de l’évangile, elle était sur la route. Elle aussi marchait derrière Jésus. Je parle, vous l’avez deviné, de Teresa de Calcutta. Cela faisait presque 20 ans qu’elle avait fait ce choix de servir le Seigneur. Comme les disciples, sur ses rivages à elle, il était venu l’inviter. Elle n’avait pas dit « où m’emmènes tu », elle lui avait seulement répondu « oui ».  Elle était devenue religieuse de Notre-Dame de Lorette. Elle était sur la route, celle que des grandes foules font avec le Seigneur. Lui devant, et eux derrière à essayer de mettre leurs pas dans les siens, pour apprendre de lui comment vivre plus heureux. L’histoire de Jacques, de Jean, et de Pierre, et de Teresa et de Benoit, et de Madeleine, c’est bien la même histoire, et c’est la nôtre aussi : nous essayons de faire route avec le Christ.

Marie-Térésa, comme elle s’appelait alors, était une « bonne » sœur. Elle traversait sa vie, dans une belle fidélité. Mais sans bien voir ce qu’il y avait derrière les hauts murs de son couvent. Un peu comme les disciples qui ne voyaient pas plus loin que leur fierté d’avoir été saisis. Peut-être même qu’un peu comme nous, Marie-Térésa, comme les disciples aussi, croyait bien qu’elle était arrivée ; qu’elle avait tout donné et qu’il ne lui restait plus qu’à dérouler sa vie. Marie-Térésa, comme les disciples, était bien sur la route, mais sans vraiment attendre le surgissement de Dieu ; comme si Dieu avait tout dit. Et comme si, de notre côté, nous avions – nous -tout fait ce qu’il fallait.
On peut être en chemin avec le Christ et dans une belle fidélité, mais sans rien plus attendre. On vit par habitude, pour ne pas dire par lassitude. On peut marcher avec le Christ mais en boitant nos vies, avec des cœurs nécrosés et des arthroses qui nous empêchent d’ouvrir les mains pour accueillir et pour donner. On peut ramper sa vie. Comme une chenille…

« De grandes foules faisaient route avec lui, écrit St Luc, et Jésus se retourna ». Ce fut, pour Térésa de Calcutta, le 10 septembre 1956. Comme autrefois Jésus se retournait vers les disciples qui le suivaient, Jésus se retourna vers elle : elle était dans un train. C’était un jour de vie banale, une journée ordinaire. Il se retourna vers elle, comme s’il voulait la remettre en route, en projet, en désir. Comme s’il voulait la remettre en phase. Comme s’il voulait la remettre en marche. « Un appel dans l’appel », disait-elle. Un appel à sortir du couvent, à aider les plus pauvres des pauvres en vivant avec eux.  « C’était un ordre ! ».

C’était pour elle comme ce que Jésus avait dit un jour à ses disciples fatigués par les foules : « donnez-leur vous mêmes à manger ». C’était déjà « un appel dans l’appel ». Ou bien plus tard à Pierre : « m’aimes-tu plus que ceux ci ? » C’était encore « un appel dans l’appel ». Un appel à puiser au plus profond du puits.
Il est comme ça, le Christ. Il appelle dans l’appel. Benoit était ermite; il l’appelle à devenir abbé. Marie Térésa enseignait – par vocation – la géographie à de jeunes filles de bonne famille; il l’appelle à rejoindre les plus pauvres. « Un ordre, disait-elle. Une certitude ».
Et si ça continuait, cette affaire de « l’appel dans l’appel » ? Pour vous. Pour moi. Non pas à renier ce que nous avons vécu, mais à marcher encore. Un peu plus loin. Et d’un autre pas… et un peu plus profond… Allez, c’est sûr, cette affaire-là continue aujourd’hui. Il nous déroute le Christ et nous déroutera toujours. Il nous reste seulement à nous tenir attentif à ce qu’il veut nous dire. Dieu sait qu’il parle, par les plus pauvres et par les plus petits. Dieu sait qu’il parle par les évènements de l’existence qui deviennent pour qui se tient en éveil, des paroles, des signes et des appels.
Nous le suivons, Jésus. Il se retourne. « Arrache-moi si je m’arrête »…

Touchée par un second appel de Jésus, Marie-Térésa entre entra le 10 septembre 1946 dans un long processus d’engendrement à une vie nouvelle. Accrochée dans la confiance avec un fil de soie, la chenille entra ce matin là dans son cocon.
Dans l’attente d’une réponse de Rome pour quitter son institut, une chrysalide se préparait.

« Jésus se retourna, dit St Luc, et il leur dit : si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple ».
Comme elle a dû l’entendre aussi pour elle, cette Parole du Seigneur. Bien après les disciples de l’évangile, et bien après tant d’autres, ces paroles-là étaient pour elles. Des choses pas faciles à entendre. Jésus n’est pas flatteur. Il ne courtise pas. Ce qui le passionne, c’est notre liberté.  Son seul désir, c’est que nous venions à lui, librement, animés par un amour plus grand que tous les amours que nous pouvons éprouver. « Ne rien préférer à l’amour du Christ », écrira Benoit, quelques siècles plus tard. Car préférer sa propre vie à celle de Jésus rend impossible le fait de venir à lui !

Un jour, nous avons été touchés au cœur par le Seigneur : si ce n’était pas vrai, nous ne serions pas ici ! Qu’avons nous fait de notre premier amour ? Nous pouvons ce matin interroger nos vies avec douceur et faire nôtre cette prière St Philippe Néri entendue hier soir à l’office des Vigiles : « Mon Seigneur, je voudrais bien t’aimer. Mon Seigneur, je te l’ai dit, si tu ne m’aides pas, Je ne ferai jamais rien de bien. Je te cherche et ne te trouve pas :  viens à moi, mon Seigneur ! Je ne veux rien faire d’autre que ta volonté. »

Si certains de ceux qui suivaient Jésus rêvaient encore d’une suite facile, légère et sans effort, ils en furent pour leurs frais. Mère Teresa, aussi, en a su quelque chose. Une croix à porter. Oh, pas les pauvres à porter. Les pauvres ne sont pas des croix : ces hommes et ces femmes qu’elle ramassait sur les trottoirs de Calcutta, c’étaient ses frères, pas des fardeaux. Ils portaient dans leur regard, dans leur souffrance et dans leur cris le visage de Jésus.
La croix, c’était ce doute, cette nuit noire qui l’assaillait, ce grand silence de Dieu qu’elle endura quelques années de sa vie.  « Le silence et le vide sont si importants, disait-elle, que je regarde et je ne vois pas, que j’écoute et que je n’entends pas ». La sécheresse, l’obscurité, l’isolement, comme une torture. Comme une communion à la solitude et à l’angoisse de Jésus à sa passion. « J‘ai juste la joie de ne rien avoir, même pas la présence de Dieu dans l’eucharistie. »

Le « porter sa croix » dont il est question dans l’évangile, c’est le « porter nos vies » et « porter notre monde » tels qu’ils sont, avec leurs lourdeurs et leurs tristesses. Comme une obéissance aux menues circonstances de la vie. Si la passion ne vient pas, disait Madeleine Delbrêl, alors il y a les patiences. La passion des patiences.  « Le sacrifice de nous-mêmes, nous attendons qu’en sonne l’heure, écrivait-elle. Comme une bûche dans le brasier, nous savons que nous devons être consumés. Comme un fil de laine tranché aux ciseaux, nous devons être séparés. La passion, nous l’attendons, nous l’attendons et elle ne vient pas. Mais ce qui vient, ce sont les patiences, ces petits morceaux de passion, dont le métier est de nous tuer tout doucement pour votre gloire, Seigneur, mais de nous tuer sans notre gloire ». Chacun de nous, ici, sait bien ce que cela veut dire…

C’est quelque chose comme ça, la vie de Mère Teresa et de tant d’autres. C’est quelque chose comme ça, la vie avec le Christ. Un jour il nous fait signe, on se met à le suivre.  Nous sommes un certain nombre. Et puis un jour il se retourne et nous appelle à entrer dans sa propre profondeur d’une vie donnée. Il faut marcher. Marcher encore. Même en boitant. Marcher toujours.

S’est-elle un jour « assise », Mère Térésa, comme le Seigneur invitait ses disciples à le faire pour mesurer l’enjeu de la sequela et les moyens à mettre en œuvre ?
S’est-elle un jour assise pour compter ce qu’elle avait à donner, cette femme, comme les disciples apeurés s’étaient assis et avaient vite compté qu’il leur faudrait plus de 200 deniers pour nourrir une foule ?  Sans doute : oui. Parce que l’histoire que racontait Jésus est une histoire pleine de bon sens : il s’agit de prendre temps de réfléchir avant de foncer. Et de s’asseoir avant de se mettre en route pour mener un combat.
Comme tous les autres, elle s’est sans doute assise. Dans son silence intérieur, cette femme riche devenue pauvre avait sans doute saisi que la seule richesse qu’elle pourrait donner serait l’amour qu’elle recevrait jour après jour de son Maitre et Ami. Comme une manne.
Elle s’est sans doute assise, cette femme, pour compter l’incomptable.  Pour mesurer l’immesurable : la hauteur, la longueur, la largeur, la profondeur de l’amour du Père manifesté en ce Pauvre qui l’avait réappelée dans un train.
Elle s’est sans doute assise, Mère Teresa, mais pour se relever. Et ne jamais plus faire du sur place.
Elle est devenue un papillon.

Il faut que nous prenions le temps de nous asseoir, les amis, pour entendre – nous aussi – dans le silence du cœur la profondeur de l’amour que le Christ nous porte. Et nous laisser une fois de plus entrainer, comme Teresa de Calcutta et comme tant d’autres, sur les parvis de l’humanité. C’est l’aventure de la foi. Elle est parfois de jour. Elle est parfois de nuit. Elle est toujours d’amour : elle est toujours soutenue par la tendresse du Père.

Si je vous parle de chenille, de cocon et de papillon, c’est parce qu’en préparant cette homélie hier après-midi sur le balcon de ma petite chambre,  j’en voyais un qui virevoltait dans le soleil. Et puis un autre. Et puis encore un autre. Il me venait à l’esprit que c’est quelque chose comme ça, la sainteté : virevolter libre et joyeux dans le grand ciel de l’Histoire.

Et que canoniser quelques quelques grands témoins du Jésus – et aujourd’hui Mère Teresa – ce n’est pas autre chose que d’épingler des papillons.  Dans la multitude des papillons qui volent, on en capture quelques uns. On les épingle.  Alors on peut se réjouir de leurs couleurs et de la beauté de la création.
Mais ce qui est important, c’est qu’en tenir quelques uns dans des petites vitrines permet d’identifier les autres. Et de réjouir encore.
En rangeant aujourd’hui dans une petite boite trop étroite ce papillon aux ailes blanches liserées de bleu, l’Eglise se réjouit de tant et tant d’autres qui volent, et de leur variété, de leur beauté, de leurs couleurs et de leur liberté. Plaise à Dieu que nous reconnaissions à travers nos proches quelques couleurs portées par Teresa de Calcutta, par St Benoit ou l’un ou de l’autre de nos calendriers. Plaise à Dieu plus encore que nous ayons envie d’être habillés de leurs couleurs et de voler, comme des hommes et des femmes libres, dans le grand vent de nos vies déroutées.

P. Raphaël Buyse

Le plan de table

Dimanche 28 aout 2016. Le plan de table. (Lc 14).

Vous avez entendu l’évangile : nous sommes au chapitre 14 de l’évangile de Luc. La scène se passe « dans la maison d’un chef des pharisiens ». « Ces derniers l’observaient » ajoute St Luc…

Un homme malade se présente devant Jésus.  Il est facile d’imaginer les regards qui se fixent sur lui pour voir ce qu’il va faire. Va-t-il guérir cet homme alors que c’est le Shabbat ?

En pressentant bien ce qu’il y a dans leur cœur, Jésus demande :  « Est-il permis de guérir quelqu’un un jour de Shabbat ? ». Personne n’ose répondre. Alors Jésus guérit cet homme.

Il leur pose peu après une question encore plus incisive : « Si votre fils ou votre bœuf venait à tomber dans un puits un jour de sabbat, que feriez-vous ? » Encore une fois, ils préférèrent ne rien dire…

Arrive alors le récit que nous venons d’entendre. Après avoir montré que l’observance de la Loi n’exclue pas la compassion, il aborde un autre sujet tout aussi délicat : la question du fol orgueil qui les anime et de notre juste place dans l’univers. Parce que c’est bien la grande question : à la table de la vie, à la table de nos communautés humaines, comme à la table du cœur de Dieu, quelle est notre juste place ?

Y aurait-il un « plan de table » comme on peut en voir aujourd’hui, surtout lors des mariages ? Ce plan si compliqué à faire pour que tiennent tous ensemble, autour d’une même table, des gens qui ne s’apprécient pas trop ?  Où placer la tante Simone ?  Comment faire pour ne pas vexer le grand-oncle Jean, et j’en passe. Qui mettre à côté de qui pour ne froisser personne ?

Y aurait-il à la table de la vie comme à la table du Père des règles de préséance, des conventions à observer ? Nos plans de tables (y compris dans l’Eglise !) deviennent tellement souvent des plans de bataille !

A l’époque de Jésus, il n’y avait pas de plans de table.

Il fallait que chacun prenne sa place. Chaque invité devait connaître son rang. Et Jésus avait Jésus avait bien repéré que les Pharisiens aimaient prendre les premières places.

En leur disant : « ne va pas t’installer à la première place, mais va te mettre à la dernière », ce serait un peu trop simple et un peu trop rapide de penser que Jésus se serait contenté de régler quelques affaires de protocoles.

« En voyant qu’ils choisissaient les premières places, raconte St Luc, Jésus leur dit cette parabole ». Avec le recul nous savons bien que quand Jésus raconte des « paraboles », ce n’est pas pour régler les petits problèmes sociaux. Nous savons bien que les paraboles ont une portée infiniment plus grande et qu’elles ont quasi toutes – pour ne pas dire toutes – quelque chose à voir avec le Royaume que le Père promet…

Ce qui veut dire que la pointe de ce récit n’est peut-être pas vraiment l’affaire des premières places à table !  Il y a sans doute dans ce récit de Jésus quelque chose d’infiniment plus profond et d’infiniment plus vital que les questions de bienséance sociale.

Ce qu’il cherche, le Christ, ce n’est sans doute pas de nous dire que la première place ne sera jamais pour nous et donc qu’il est plus sage de rester dans un petit coin bien tranquille, en pensant que c’est le meilleur moyen de gagner le ciel.

Ce qu’il cherche, Jésus, ce n’est pas à critiquer ( ce n’est pas son genre) tous ceux qui croient qu’ils sont plus importants que les autres et d’abaisser encore plus bas que terre ceux qui passent devant nous.

La question qu’il soulève, puisqu’à son époque les invités choisissent eux-mêmes leur place, c’est de savoir sur quels critères et comment nous pouvons décider par nous-mêmes que nous valons telle ou telle place ? Je me suis dit qu’il se pourrait bien que cette petite parabole que Jésus risque à la table des Pharisiens ait quelque chose à voir avec la question du « péché originel » qui marque chacune de nos vies.

Comment dire les choses ?  Ce qu’on appelle «  péché originel », c’est peut-être cette conviction qui habite l’homme depuis toujours qu’il peut décider par lui-même de ce qu’il est, de ce qu’il peut faire ou ne pas faire.

C’est peut-être avant tout un doute profond de l’homme envers son Dieu ; une intime conviction, qui a pris corps depuis les origines, que Dieu ne lui donne pas ce qu’il mérite ; et qu’il vaut mieux que ce que Dieu lui donne ; et qu’il vaut mieux, dès lors, qu’il décide de sa vie et de sa place par lui même en se passant du Bon Dieu. Oui, le péché originel, c’est peut-être un péché fondamental d’orgueil qui est à la racine de tous les autres maux de l’existence. Les uns et les autres – moi au moins, mais j’espère ne pas être le seul ! – nous en savons quelque chose !

Alors nous nous plaçons. Ou bien en nous mettant aux premiers rangs, parce que nous croyons que nous le valons bien, sans même attendre que quelqu’un vienne nous révéler ce que nous sommes. Ou bien en nous mettant à la dernière place : au risque de ne jamais offrir à nos frères et sœurs nos qualités, nos capacités, et de porter sur eux un regard d’envie et de jalousie. C’est encore de l’orgueil. Un fol orgueil.

Ce qu’on peut entendre dans cet évangile, c’est une invitation à la confiance. Et vous savez bien comme moi que ce n’est jamais gagné d’avance. Apprendre notre vie des autres, consentir à une certaine dépendance.  Ou plutôt, à une inter-dépendance. Il y a peut-être quelque chose de ça dans la vie monastique… en tout cas c’est ce que j’ai cru comprendre lors de cette retraite communautaire que nous venons de vivre. Une interdépendance qui est sans doute toute aussi vraie pour d’autres engagements de vie.

Et que cela a quelque chose à voir avec l’humilité. Cette interdépendance qui donne du liant à nos relations humaines. Apprendre des autres mais aussi attendre de Dieu qu’ils nous révèlent la juste place de notre vie, les justes choix à faire.

Mais, Dieu ! que c’est difficile de mettre nos vies au diapason d’un Autre et d’accorder nos vies à celles de nos frères…

Qu’est-ce qui fait donc que nous soyons si autonomes et si indépendants ? D’où nous vient cet attrait aussi futile pour les premières places que pour les derniers rangs ? Qu’est ce qui fait que toujours nous ayons envie de toujours tout décider par nous-mêmes sans jamais nous en remettre à quelqu’un d’autre ? C’est bien souvent que nous avons peur ! Et que la confiance en l’autre nous manque comme elle manque à l’homme depuis ses origines.

Allez, il faut bien reconnaître – j’espère que je ne suis pas seul ici –  que nous avons tout autant peur de faire confiance aux autres que de faire confiance à Dieu. Alors chacun s’invente « ses petits plans de table »…

Il faut peut-être que nous demandions au Seigneur, les uns pour les autres, de nous enseigner la place que nous avons à tenir dans le grand bal de l’obéissance, comme l’écrivait Madeleine Delbrêl. « Seigneur, enseignez-nous la place que, dans ce roman éternel amorcé entre vous et nous, tient le bal singulier de notre obéissance. Révélez-nous le grand orchestre de vos desseins, où ce que vous permettez jette des notes étranges dans la sérénité de ce que vous voulez. Apprenez-nous à revêtir chaque jour notre condition humaine comme une robe de bal, qui nous fera aimer de vous tous ses détails comme d’indispensables bijoux ».  Et à comprendre, pourrait-on ajouter, notre juste place dans l’univers.

Peut-être que cette humilité à laquelle nous sommes appelés et qui semble tenir tant de place dans la Règle de St-Benoit, c’est la réalité dans la plénitude.

Un « plan de table » digne du banquet de noces de Dieu avec l’humanité se dessine tranquillement lorsque nous nous mettons à l’écoute de nos frères, de nos sœurs, de Dieu, de l’actualité du monde, des événements que nous vivons, et de ce que la vie propose…

Si nous croyons que Dieu est présent dans cette existence là, ici et maintenant, alors nous n’avons pas d’autre choix que de nous confronter au réel de cette vie et de nous confronter à sa présence

Dans cette fidélité du quotidien, le maitre de maison nous fait remonter la salle des noces. Il le fait à partir d’où nous sommes, c’est-à-dire de pas grand chose, pour nous donner près de lui, notre juste place à la table de sa vie. Qu’importe alors qu’on soit ici ou là, ou devant ou derrière. Puisqu’il nous a pris par la main et que nous sommes en lui.

Ce qui importe, ce n’est pas d’être en haut de la table, au milieu ou en bas, mais d’avoir été pris par la main, par le Maitre de la maison.

Si nous nous aidons les uns et les autres à vivre dans la confiance, entre nous et avec Dieu alors, c’est sur, il y aura de la vie pour nous. Et sans doute pour d’autres. Et le banquet auquel nous sommes conviés ne sera plus un champ de luttes sur lequel chacun cherchera à vouloir plier le monde et ceux qui y vivent pour les faire servir à ses propres fins…

Mais pour cela, il reste à écouter.

Viens nous redire, Seigneur, que « l’idéal du sage, c’est une oreille qui écoute », parce que tu parles.  « Aujourd’hui, nous dis-tu, « écouterez-vous ma parole ? Ne fermez pas votre cœur. »

Jour après jour, avec une patience qui ne cessera jamais de nous déconcerter, tu nous dis qui nous sommes…

Nous n’avons pas encore tout bien compris. Continue, s’il te plait ! Nous t’en prions.

P. Raphaël Buyse

Peinture de Morandi, 1952

Un Dimanche Autrement : le 22 mai

Dimanche 22 mai: Un Dimanche Autrement

Clerlande est une source, une oasis, un puits : il fait bon s’y retrouver pour y goûter la fraîcheur de la Parole de Dieu, refaire nos forces dans le partage de nos vies et célébrer ce Dieu qui marche avec nous, si secrètement.
Nous sommes quelques uns – moines, prêtres et laïcs, hommes et femmes de tous âges – à aspirer à vivre ensemble, autour de Clerlande, une fraternité nouvelle, ouverte sur la vie. Avec la fraternité diocésaine des Parvis et des frères de Clerlande, nous cherchons à créer quelque chose de neuf, de simple, de rafraichissant. Clerlande comme une halte, un passage, un refuge, un lieu de rencontres et de vie mise en partage. Une culture à bâtir autour de ces points d’eau que sont la tradition bénédictine et les intuitions de Madeleine Delbrel.
Clerlande comme une escale, un îlot de verdure pour la vie des nomades que sont les hommes et les femmes d’aujourd’hui…
Le 22 mai, lors d’un Dimanche Autrement, nous nous retrouverons pour nous mettre à l’écoute de la Parole de Dieu et de nos désirs. Et avancer.
Pour imprimer ou télécharger le document Un Dimanche Autrement, cliquer  sur la double flèche à l’extrême droite du menu en haut de l’image ci-dessous (>>), et choisir « imprimer » ou « télécharger ». L’intitulé « Full screen » vous permet de voir l’image en plein format.

7h30: Laudes avec la Communauté

8h: Petit-Déjeuner
9h: Ecoute de la Parole suivie d’un temps de silence dans les bois ou au coin du feu…

11h: Eucharistie
12h15: Apéritif et repas partagé avec la communauté

14h: Partage en petites équipes

15h: Rêver ensemble la suite

16h: Prière finale

16h 30: Fin de la rencontre

  • Chacun arrive quand il peut. mais c’est mieux de commencer de bon matin !
  • On peut arriver des le samedi après-midi et loger sur place : dans ce cas, prévenir le frère Grégoire avec ce formulaire mail.
  • Pour le repas du dimanche midi, chacun apporte quelque chose à mettre sur la table
  • pour faciliter l’organisation, il est préférable de le signaler à Raphaël Buyse ci-dessous:

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Fraternité des parvis et Clerlande, des choses à inventer ensemble…

Fraternité Diocésaine des Parvis

Chers amis,

j’espère que sur le chemin de Pâques, ce courriel vous trouvera en bonne forme.
Nous avons vécu un beau moment de rencontre et de prière, le 21 février dernier, lors de notre « dimanche autrement ». Les uns et les autres en ont été heureux.
Les quelques lillois qui ont partagé ce moment avec nous se disent même prêts à revenir ! Je ne peux que les encourager !

Comme convenu ensemble lors de nos rencontres précédentes, nous nous retrouverons une fois par mois environ : en alternance pour une soirée et l’autre fois pour un dimanche « autrement » .

Nous pourrions nous retrouver :

Le mardi 29 mars pour une rencontre du soir

Ceux qui le peuvent viennent à Clerlande pour l’eucharistie à 18 h.
Après cela, nous souperons ensemble à la « petite maison » (comme les fois précédentes, chacun apporte quelque chose à mettre sur la table commune) et nous prendrons un temps de partage et de prière, jusque 21 h 30.

Le dimanche 3 avril, pour une « visitation »

Plusieurs d’entre nous ont manifesté le désir de venir découvrir la fraternité des parvis sur son terrain.
Nous pourrions donc – avec ceux qui le peuvent – nous rendre à Lille pour rencontrer différentes équipes et visiter quelques uns des lieux confiés à la fraternité.
Tout au long de cette journée, nous pourrions découvrir le centre pastoral St Gérard, prendre ensuite un repas avec quelques uns de la fraternité à la Maison Madeleine Delbrel, aller voir ce qui se passe au Faubourg de Béthune et terminer par la messe du dimanche soir à St Maurice. Une petite soupe terminera cette journée avant de reprendre la route vers Clerlande.
Ceux qui sont intéressés par cette « visitation » n’ont qu’à me le dire : on s’organisera pour le co-voiturage.
Il serait possible, pour ceux qui le veulent, de partir dès le matin, ou bien de se mettre en route juste après la messe (ce qui laisserait aussi bien du temps)
Cette rencontre nous permettra d’affiner entre nous encore ce que nous cherchons à vivre à Clerlande, et d’imaginer le lien qui pourrait se créer avec la fraternité des parvis.
Ce serait donc intéressant qu’on soit quelques uns !…

Le dimanche 22 mai pour un nouveau « dimanche autrement »

Chacun peut déjà retenir la date. Et cela vaudrait le coup d’en parler dès maintenant à d’autres.
Si quelques jeunes familles étaient intéressées, on pourrait imaginer (comme on se l’est dit l’autre jour) qu’il y ait quelque chose pour les enfants…
On s’en parlera bientôt pour affiner tout cela.

Pour l’heure, à Lille et avec la paroisse dont je suis encore curé jusque l’été, c’est le moment de préparer les fêtes de Pâques.
Ce week-end, je suis à l’abbaye du Mont des Cats pour le Chapitre de la fraternité des parvis : nous y évoquerons la belle relation amorcée avec Clerlande.

Je me réjouis de revenir à Clerlande, le soir de Pâques, pour une semaine complète. Nous aurons sans doute l’occasion de nous rencontrer.

Et je vous souhaite une bonne marche vers Pâques.

Raphaël

Raphaël BUYSE
14 terrasse Sainte Catherine
59800 Lille

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