La femme adultère

21 mars 2010 Cinquième dimanche du Carême

La femme adul­tère (Jean 8, 1–11)

La femme adul­tère, c’est d’a­bord une scène sor­dide : une femme, seule, humi­liée par une meute de mâles. Au nom de la reli­gion ? Au nom de ce que la reli­gion peut, par­fois, avoir de hideux fana­tisme. Et où est-il son homme ? Il est vrai que c’est plus à Jésus qu’à la femme qu’ils en veulent mais quand même !
S’impose à moi l’i­mage des ton­dues de la libé­ra­tion à qui Paul Eluard, qui n’é­tait pour­tant pas sus­pect de com­plai­sance vis-à-vis de l’oc­cu­pant alle­mand, est, à ma connais­sance, le seul à avoir dédié un poème. S’ils avaient été contem­po­rains, Eluard aurait été du côté de Jésus pour défendre la femme. Jean Ferrat aus­si. Et Georges Brassens, mais pas pour les mêmes motifs.
Résistons à la ten­ta­tion de tirer de cet épi­sode célèbre des conclu­sions pour notre agir socié­tal. La phrase. Fameuse « Que celui qui est sans péché » ne veut pas ébran­ler l’ordre social.
Résistons même à la ten­ta­tion de voir dans ce récit des direc­tives pré­cises pour nous-mêmes. Il nous faut tout d’a­bord, et tout sim­ple­ment, regar­der Jésus.
Je peux me faire mon­treur d’i­mages ?
Jésus-courage : il en fal­lait pour affron­ter cette meute déchaî­née et n’être pas de son côté.
Première scène : On le somme de por­ter un juge­ment : lui fait silence, un silence qu’on appelle assour­dis­sant et qui exas­père. Il écrit sur le sol, dis­trai­te­ment, il n’en­tend pas, il est ailleurs. La seule fois où on l’ait vu écrire, les seuls mots qu’il ait jamais écrits : sur le sable…
Deuxième scène : Les adver­saires insistent : Jésus dit alors la phrase qui va tra­ver­ser les siècles, il les ren­voie à eux-mêmes et eux, hon­nêtes ou penauds, battent en retraite. Jésus ne veut pas assis­ter à leur défaite, il conti­nue à écrire sur le sol. On ne s’a­charne pas contre un enne­mi tom­bé à terre. Il ne veut pas connaître cette mau­vaise joie que les Allemands appellent Schadenfreude : joie des dégâts, joie amère de consta­ter qu’on avait rai­son.
Troisième scène : Jésus est seul avec la femme. C’est le som­met du récit. Il règne un grand silence après le tapage du début, une grande paix. Ceux qui t’ac­cu­saient vou­laient savoir ce que je pense : ils ne le sau­ront pas ; c’est un secret entre toi et moi ». Jésus ne dit pas : « Tu as rai­son et ils ont tort » . Il n’y a ni condam­na­tion ni acquit­te­ment judi­ciaire. Il n y a pas non plus décla­ra­tion solen­nelle sur le sys­tème juri­dique. Si tel avait été le cas, les pha­ri­siens et les scribes auraient dû être là pour l’en­tendre. Jésus n ‘a en vue que le sort de cette femme. Il lui dit qu’un nou­vel ave­nir est pos­sible. Il la libère et du regard des autres et, peut-être, de celui qu’elle por­tait sur elle-même.
Il dit : je ne te condamne pas. Il ne dit pas : je te par­donne. Ce n’est pas à lui à par­don­ner mais à celui qui a subi l’of­fense, si offense il y eut.
Et la parole de Jésus a tra­ver­sé les siècles : « Que celui qui est sans péché lui jette la pre­mière pierre » fait par­tie du patri­moine imma­té­riel de l’hu­ma­ni­té.
Je me suis pro­mis de ne pas nous faire la morale, parce que tel n’est pas le but de ce récit. Le récit n’en­tend pas nous dic­ter le com­por­te­ment que nous devons avoir dans une situa­tion sem­blable. Il nous dit com­ment Jésus s’est com­por­té. Comment nous nous com­por­te­rions dans une situa­tion sem­blable est affaire de réflexion et de juge­ment per­son­nel. On ne copie pas Jésus, on riva­lise avec lui.
Impossible pour­tant bien sûr de ne pas y voir une invi­ta­tion à la com­pas­sion, à 1’humilité, au silence. Bon Dieu, taisons-nous ! Une mise en garde contre cette ter­rible dure­té de cœur, cette « sclé­ro­car­die » qui navrait Jésus au témoi­gnage des évan­giles. Vous vous sou­ve­nez : Marc (3,50), rap­porte qu’on obser­vait Jésus pour savoir s ‘il allait avoir le culot de gué­rir un jour de sab­bat un homme à la main des­sé­chée. « La chose est-elle per­mise », demande Jésus ? Eux se taisent et « Jésus est pro­fon­dé­ment attris­té de la dure­té de leur cœur ».
Et puis encore ceci pour ter­mi­ner : Jésus ne condamne pas la femme adul­tère. Pas rien qu’elle. Nous non plus il ne nous condamne pas. Jean explique dans un mer­veilleux pas­sage, que c’est notre cœur qui nous condamne. Notre cœur sait très bien qu’on n’y est pas, il n’est pas fier de nous et nous le fait savoir. Mais Dieu qui connaît toutes choses est plus grand que notre cœur. La chose se lit dans la pre­mière lettre de Saint Jean : « Devant lui nous ras­su­re­rons notre cœur, quelque reproche que le cœur nous adresse… car Dieu qui connaît toutes choses est plus grand que notre cœur » (1 Jo, 3–20).

José Lhoir

illus­tra­tion : Lucas Cranach l’Ancien (1472–1553) : Le Christ et la femme adul­tère.

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