Scène de la vie de Moïse - Oeuvre peinte par Sandro Botticelli

la révélation de Dieu à Moïse à l’Horeb

TROISIÈME DIMANCHE DE CARÊME C

7 mars 2010
Nous lisons aujourd’hui l’une des très grandes pages de la Bible : la révé­la­tion de Dieu à Moïse à l’Horeb. Le com­men­taire que je vais ten­ter d’en faire s’inspire beau­coup des écrits de Paul Beauchamp, que je vénère comme un vieil ami et qui fut le meilleur bibliste de notre époque. Moïse est un jeune métèque, aux ori­gines com­plexes avec cette trop mer­veilleuse et sou­riante his­toire de son adop­tion par la fille du Pharaon. Il a gran­di à la cour égyp­tienne et deve­nu adulte il a choi­si son camp, celui des Hébreux. Après le meurtre d’un égyp­tien, il s’est enfui au pays de Madian, où il fut reçu comme « un égyp­tien » et où il a épou­sé Sipporah, la fille d’un prêtre de Madian. Il s’est donc enga­gé encore plus dans son métis­sage. Le lieu où les mou­tons de son beau-père le conduisent est celui d’une enceinte sacrée déli­mi­tée par la popu­la­tion locale, une terre sainte. Moïse y découvre le Dieu vivant dans l’image du buis­son qui brûle sans se détruire, la vie à sa source, nos pas comme nos vies qui brûlent en se détrui­sant, mais la source incan­des­cente, la vie que Jean appel­le­ra la vie éter­nelle. Et Dieu donne son nom, un nom qui lui est déjà don­né sur cette terre dans le culte local et qui est igno­ré des Hébreux. Ce nom va deve­nir celui que les juifs se gardent de pro­non­cer et qu’ils écrivent en se voi­lant la face. Il signi­fie : « Il est ». Mais aus­si­tôt Dieu parle à la pre­mière per­sonne, et là les tra­duc­tions s’épuisent et se dis­putent : « Je suis celui qui suis », « Je suis qui je suis », « Je suis qui je serai ». Dans tous les cas, Dieu dit « Je », il est sujet, et il se révèle donc d’abord comme celui qui parle. Son être et sa Parole ne font qu’un. Moïse a vu la Vie dans le buis­son ardent et il a enten­du la Parole. Jean dira que la Parole était avec Dieu, qu’elle était Dieu, et qu’elle est la Vie. Ce n’est pas fini. L’Être vivant qui parle dit tout de suite qu’il voit, qu’il entend, qu’il connaît et qu’il des­cend pour déli­vrer le peuple hébreu. Mais pour cela il appelle Moïse et l’envoie. Désormais tout se fera par Moïse. La Parole de Dieu sera celle de Moïse, l’action de Moïse sera celle de Dieu. Vous voyez tout ce que nous pou­vons déjà en déduire. J’entends sou­vent la ques­tion : mais qui est Dieu ? Que mettons-nous sous ce nom ? En quel Dieu croyons-nous ? Or notre foi s’enracine à la jonc­tion entre de ces pages de l’Exode, celles du Deutéronome et l’Évangile de Jean. Dans le Christ nous est révé­lé le Dieu vivant qui fait vivre, la Parole de Vie, et le Dieu qui voit, qui entend, et qui envoie pour déli­vrer, pour libé­rer la vie. En véri­té, nous ne pou­vons pas dire qui est Dieu sans nous enga­ger nous-mêmes dans son vou­loir, sans relan­cer sa Parole et la faire vivre, sans don­ner corps en nous à notre déli­vrance. Dieu est livré à la mesure de nos paroles et de nos actes. « Va, tu feras sor­tir mon peuple. » Avec le Christ, comme lui dans son che­mi­ne­ment sur la terre d’Israël, nous voyons la misère, nous enten­dons les cris, nous connais­sons les souf­frances de toutes les formes d’oppression et de ser­vi­tude, et nous agis­sons pour une déli­vrance. Tous ceux qui font cela disent Dieu, et quand nous ne le fai­sons pas, nous éloi­gnons Dieu, nous l’effaçons. La ques­tion n’est plus : Qui est Dieu ? Mais bien : que dites-vous de Dieu par vos paroles et par vos actes ? On peut com­prendre alors les aver­tis­se­ments de Paul et de Jésus dans nos lec­tures. Paul reprend toute l’histoire de l’Exode : Nos pères ont été bap­ti­sés en Moïse dans la nuée et dans la mer, ils ont man­gé une nour­ri­ture spi­ri­tuelle, ils ont bu l’eau vive qui était déjà celle du Christ, mais ils se sont per­dus dans le désert. Attention à vous, dit Paul, vous pou­vez aus­si vous perdre avec tout ce que vous avez reçu. Jésus, lui, réagit à l’annonce d’un mas­sacre et de la chute d’une tour, ces nou­velles qui nous par­viennent chaque semaine et qui concernent tou­jours d’autres que nous : les atten­tats, les séismes, les acci­dents. Jésus reçoit ces nou­velles comme le signe de l’urgence. Il ne faut pas attendre pour cap­ter le Royaume. Et cepen­dant, Luc place aus­si­tôt un répit avec l’histoire du figuier. Jésus devait beau­coup aimer les figues pour s’en prendre si vive­ment aux figuiers. Matthieu nous raconte qu’il a mau­dit un figuier où il n’avait pas trou­vé de fruit et le figuier s’est des­sé­ché. Marc en rajoute en disant que ce n’était pas la sai­son des figues. Luc aimait sans doute les figues encore davan­tage, et sur­tout il n’aimait pas du tout la dure­té. Il laisse donc un répit au figuier, on va s’occuper de lui pour qu’il fruc­ti­fie. Sinon on pour­ra le cou­per. Nous sommes ce figuier. À quoi bon gar­der un arbre qui ne donne pas de fruit ? À quoi bon ? C’est la ques­tion qui nous est lais­sée, non pas comme une ques­tion désa­bu­sée, défai­tiste, mais comme une ques­tion vive et lan­ci­nante. À quoi bon des chré­tiens qui ne font pas fruc­ti­fier l’Evangile ? À quoi bon tous nos inces­sants ques­tion­ne­ments, nos réflexions sub­tiles et satis­faites, nos ater­moie­ments et nos délais répé­tés, si nous ne don­nons pas chair au Dieu qui parle, si nous ne rani­mons pas la vie, si nous ne déli­vrons pas ceux qui crient misère ? « Va, je t’envoie » dit Dieu à Moïse. « Allez, je vous envoie » dit Jésus aux dis­ciples. Allez, n’attendez pas.
fr. Bernard

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