JOUR DE PÂQUES 2014. LUC 24, 13–35 : LES PÈLERINS D’EMMAÜS

« Vous savez ce qui s’est pas­sé… »

Pierre dit cela, peu de temps après la mort de Jésus chez un offi­cier romain qui est le pre­mier païen deve­nu dis­ciple de Jésus. Tout le monde, dans ce petit pays, connais­sait l’aventure de Jésus et sa triste fin. Vous aus­si, aujourd’hui, vous savez tout cela. Nous savons tous que Jésus a pas­sé sa courte vie à faire du bien par tous ses actes et par les paroles inou­bliables qu’il nous a lais­sées. Nous savons aus­si qu’il a vite été éli­mi­né et qu’il a subi une mort atroce, cloué tout nu sur une croix. Toute cette semaine, nous nous sommes sou­ve­nus de ses souf­frances et de sa mort, et nous le rap­pe­lons encore en ce jour de Pâques. Il ne faut pas l’oublier, parce que c’est là qu’il nous a fait com­prendre qui est le Dieu que nous cher­chons, le Dieu que nous ques­tion­nons dans nos désar­rois, le Dieu que nous vou­drions bien aus­si à notre conve­nance, quitte à reje­ter les images que nous nous en sommes faites ou que nous avons reçues. Jésus en croix dit à la face du monde que Dieu est nu, exté­nué d’amour et de par­don, livré à nos liber­tés, Dieu inno­cent de notre mal et pour­tant frère de nos dou­leurs, infi­ni­ment confiant dans la puis­sance de l’amour, envers et contre tout. « Vous savez tout ce qui s’est pas­sé. » « Tu es bien le seul à ne pas savoir ce qui s’est pas­sé », disent les deux mar­cheurs tout tristes au com­pa­gnon encore incon­nu. S’il y en a un qui sait, c’est pour­tant bien lui. Où étaient-ils, eux, pen­dant son pro­cès tru­qué et son exé­cu­tion, ces pauvres témoins regar­dant de loin ? Ils sont capables de dire tout ce qui fera plus tard notre Credo : Jésus, pro­phète puis­sant par ses actes et ses paroles, livré, condam­né, cru­ci­fié. Ils disent même qu’ils en sont au troi­sième jour, mais ils s’arrêtent là. Ce troi­sième jour est celui de leur départ. Même le témoi­gnage des femmes reve­nues du tom­beau vide ne les a pas rete­nus. « Et nous qui espé­rions… » C’est main­te­nant au pas­sé. Ce troi­sième jour est celui de la fin de leur espé­rance. Jésus les a lais­sé par­ler. Il les a même fait par­ler : « de quoi causiez-vous donc tout en mar­chant ? » Il fal­lait qu’ils disent tout leur par­cours jusqu’à leur espé­rance morte. Il fal­lait qu’ils le lui disent, à lui, avant qu’il ne parle pour leur brû­ler le cœur. « Comme votre cœur est lent à croire.. » Voyez comme ils sont bien nos com­pa­gnons, ces deux-là. Nos cœurs sont si sou­vent lents à croire, et nos esprits com­pli­qués. C’est le jour de Pâques, le troi­sième jour, mais croyez-vous vrai­ment que Jésus est res­sus­ci­té ? Croyez-vous en la résur­rec­tion de la chair ? Comment allez-vous expli­quer cela à d’autres de manière intel-ligente et intel­li­gible ? Car ceux qui nous tiennent des dis­cours très intel­li­gents ne sont pas for­cé­ment intel­li­gibles… Notre foi est pleine de ques­tions, qui sont légi­times parce qu’elles relèvent de notre culture, et nous devons bien sor­tir ces ques­tions, comme les deux dis­ciples, pour cher­cher nos réponses, et les cher­cher tou­jours dans notre tra­vail d’interprétation des Ecritures, comme Jésus lui-même en a ouvert le sens avec eux. Nos pro­pos entre nous ne sont-ils pas aus­si désa­bu­sés quand il s’agit de l’Eglise ? Et cela aus­si il faut le sor­tir, le dire. Ceux de ma géné­ra­tion pour­raient dire : nous avions tant espé­ré après le Concile… Et bien d’autres pour­raient dire leur trouble devant tous les scan­dales et les dys­fonc­tion­ne­ments si bien média­ti­sés et si mal affron­tés dans notre Eglise. « Ne fallait-il pas ? » dit Jésus aux pèle­rins acca­blés. « Pourquoi faut-il ? » disons-nous. En véri­té, nous n’en finis­sons jamais de réa­li­ser que la mis­sion du Christ s’est humai­ne­ment ter­mi­née dans un lamen­table échec et qu’elle a pour­tant rebon­di avec une poi­gnée d’hommes crain­tifs et couards. Regardez qui nous sommes aujourd’hui, quelle belle assem­blée nous for­mons. Le mot Eglise signi­fie assem­blée, et non pas seule­ment les res­pon­sables à part. Nous sommes ici l’Eglise, des hommes et des femmes sans doute avec leurs fai­blesses, mais heu­reux d’être là ensemble pour fêter Pâques. C’est nous qui devons don­ner à voir et à entendre, et pas seule­ment nos évêques. Si les chré­tiens que nous sommes par­laient davan­tage, cela chan­ge­rait la donne. Mais nous ne le ferons pas seule­ment par nos réac­tions fébriles et éner­vées. Il nous faut reve­nir au cœur de notre foi, à la per­sonne de Jésus-Christ, reprendre toute l’Ecriture comme il nous l’a appris et comme nous le fai­sons chaque jour ici, pour le connaître, le recon­naître à la brû­lure du cœur qui est la marque de sa pré­sence. Alors nous pou­vons dire sin­cè­re­ment et joyeu­se­ment : « C’est bien vrai, le Seigneur est res­sus­ci­té », il est vivant, et il nous donne à vivre. Et nous nous émer­veillons de sa pré­sence quand nous rom­pons le pain en rap­pe­lant sa mort. Nous sommes encore conviés, comme à chaque Pâque, à renou­ve­ler notre foi en lui, à nous enga­ger à nou­veau dans son com­bat pour l’amour contre la haine, pour le par­don contre la ven­geance, pour la bon­té et la beau­té contre le mal. Avec lui et avec tous les hommes et toutes les femmes de bonnes volon­té, nous vou­lons croire en ce monde que Dieu aime et sau­ver l’honneur de l’humanité. L’eau de notre bap­tême, renou­ve­lée ici cette nuit, va encore scel­ler notre foi et notre enga­ge­ment pour vivre et faire vivre.

fr. Bernard

illus­tra­tion : Le Souper à Emmaüs ou la Cène à Emmaüs, Le Caravage, vers 1601–1602, National GalleryLondres.

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