Pâques 2014 : office de la nuit

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Après Genèse 1

Il n’est pas écrit dans le livre de la Genèse : « Dieu vit tout ce qu’il avait fait : c’était très mau­vais ! » La pla­nète bleue n’est pas une cala­mi­té. Il y a des bêtes qui piquent, c’est cer­tain, mais elles font aus­si du miel et elles ont ten­dance à dis­pa­raître. L’homme et la femme ne sont pas une catas­trophe. Il vaut la peine de les aimer comme Dieu s’en est réjoui. Le temps est venu de mettre tout cela ensemble sans pen­ser : « Après nous le déluge… ou la séche­resse. » L’heure est encore favo­rable pour com­men­cer. Puisque les grands ont retar­dé leur rendez-vous au che­vet de la terre, il ne reste que les petits pour soi­gner leur mère bles­sée. Nous en sommes.

Après Genèse 22

« On s’en va, on s’en va en pleu­rant, on porte la semence. » On porte du bois qui pèse trop lourd, des fagots de tris­tesse. « On s’en vient, on s’en vient en chan­tant, on rap­porte les gerbes. » On rap­porte le fils sau­vé du feu à la mai­son joyeuse. Dieu a don­né, il ne reprend pas. Il a don­né dans le grand jeu de la vie. Il n’a pas repris le fils de la pro­messe. Dieu ne triche pas. Il nous confie son Bien-aimé, même s’il nous arrive de le mal­trai­ter, pour que nul ne se perde, pour que jamais ne soient sacri­fiés les enfants des hommes, les des­cen­dants d’Abraham. « Je n’ai per­du, disait-il, aucun de ceux que tu m’as don­né. »

Après Exode 14

Le Dieu des uns est-il aus­si celui des autres ? Le Dieu d’Israël n’aurait-il pas créé, gui­dé, ché­ri les enfants de l’Egypte ? Aurait-il déser­té la val­lée de l’Omo, l’espace des Incas, les steppes de Mongolie, les forêts afri­caines, le car­ré de La Mecque ? Des chré­tiens ont cru que la des­ti­na­tion du para­dis leur était réser­vée. Certains le croient encore, qui vouent aux ténèbres exté­rieures la grande majo­ri­té des créa­tures. La ques­tion qui se pose à l’Eglise de ce temps ne serait-elle pas la sui­vante : « Le Dieu des autres — le Père créa­teur qui ne méprise aucune chair, le Secret du monde scru­té sans relâche — peut-il deve­nir le nôtre ? Si l’on ne pou­vait, d’aucune manière, répondre posi­ti­ve­ment à cette ques­tion, on don­ne­rait rai­son sans doute aux foules qui pro­clament : « Dieu n’est pour per­sonne. Dieu n’est rien. »

Après Isaïe 54

« Y a‑t-il quelque part un vrai feu et un vrai visage ? » s’écriait dou­lou­reu­se­ment un poète contem­po­rain. Un feu qui ne réduise pas tout en cendres, un visage qui ne fasse point défaut. Nous avons allu­mé un feu d’où jaillissent des paroles de vie. Nous n’avons jamais vu le visage de celui que nous accla­mons mais nous espé­rons qu’une face ado­rable se tour­ne­ra un jour vers tous les acca­blés, les déso­lés, les aban­don­nés. Nous vou­lons croire qu’un tapis de ten­dresse recouvre les fonds de l’humanité. Et, forts de cette foi, nous joi­gnons à l’amour éter­nel nos pauvres amours ter­restres pour faire naître, si pos­sible, un sou­rire sur des visages rava­gés.

Homélie
« Pourquoi cherchez-vous le Vivant par­mi les morts ? »

Marie-Madeleine, Jeanne, Marie et les autres femmes l’ont cher­ché ce matin-là dans un tom­beau qu’on avait bou­ché avec une grosse pierre ronde. Elles ont cher­ché le Vivant au royaume de la mort. Elles l’avaient vu défi­gu­ré par le sup­plice et puis inerte. Elles venaient rendre hon­neur non pas à un cadavre mais celui qu’elles avaient sui­vi, ser­vi, aimé. Elles ne pen­saient à rien d’autre qu’aux soins d’une ultime ten­dresse, à ces gestes codi­fiés et par­fois inven­tifs qui res­semblent aux pré­pa­ra­tifs d’un voyage sans retour. Elles mar­chaient vers la tombe pour une scène d’adieu où de leurs seules lèvres s’écoulerait, peut-être, quelque parole. Les siennes, closes désor­mais. « Rappelez-vous ce qu’il vous a dit quand il était encore en Galilée » : les anges ont beau jeu de faire appel à la mémoire. Ils ne savent pas sans doute que la mémoire est courte quand sur­vient le drame. Les femmes du matin avaient, depuis deux nuits, per­du de vue la Galilée. Elles se rap­pe­laient seule­ment qu’on l’avait pris pour le tuer, qu’il était mort de si hor­rible façon et elles fai­saient sem­blant de vivre main­te­nant qu’il n’était plus. Soudain, elles repen­sèrent à ces mots dont le sens ne s’était pas ouvert tan­dis que la troupe du Messie fai­sait route vers Jérusalem. Elles se rap­pe­lèrent, elles racon­tèrent, elles témoi­gnèrent. Ce fut pris pour racon­tar par ceux qui ne s’en laissent pas conter. Le texte ne dit pas qu’ils se sou­vinrent eux aus­si. Elles avaient cru les deux hommes en vête­ments éblouis­sants ; ils ne crurent pas les femmes en habits ordi­naires, qu’ils pen­saient si bien connaître. Mais, comme le délire des autres par­fois désta­bi­lise les plus sen­sés, Pierre se mit à cou­rir. Rien, cepen­dant, de qu’il vit ne lui fit admettre ce qu’il avait enten­du. (Le ver­set qui relate l’aller- retour du Prince des apôtres a dis­pa­ru de cer­tains manus­crits. Il est heu­reux que nous l’ayons lu car il est de nature, je pense, à confor­ter notre foi. Si Pierre n’avait pas connu la per­plexi­té, nous rou­gi­rions de la nôtre et nous serions ten­tés d’oublier que la foi est un doute sur­mon­té et non la tran­quille pos­ses­sion d’une évi­dence).
Des anges infor­ma­teurs, des femmes qui rap­portent, des Apôtres incré­dules et un homme éton­né : voi­là notre évan­gile de la nuit pas­cale ! Que voulez-vous faire avec çà ? Réjouissez-vous, ne vous déso­lez pas de si faibles appuis ! Réjouissez-vous de savoir qu’elles ne trou­vèrent pas le corps et qu’il ne vit pas le lin­ceul ! Pas de traces du mort, pas de mani­fes­ta­tion du Vivant qui obli­ge­rait à le recon­naître, pas d’explosion de gloire. Il y a, jusqu’à nos jours, des témoins du Ressuscité mais, au com­men­ce­ment de l’aventure chré­tienne, il n’y eut pas de spec­ta­teur de la résur­rec­tion. Tout se passe après. Au matin de Pâques, on cir­cule quand il n’y a plus rien à voir sinon un vide, une béance, une sorte de brèche et le vête­ment d’un homme qu’on aurait empor­té dans le plus simple appa­reil ou qui se serait enfui comme s’il avait à ses trousses une bande de morts-vivants. La nuit de Pâques n’est pas la nuit des morts-vivants ou des morts réani­més pro­mis à un second tré­pas. Jésus ne sort pas du tom­beau enve­lop­pé d’un lin­ceul ou de ban­de­lettes comme un Lazare qu’il faut délier afin qu’il reprenne le cours d’une vie caduque. Jésus sort sans ban­de­lettes, revê­tu de ses stig­mates, car il est l’homme libre, le fils d’un Dieu qui n’a pas fait la mort et ne se réjouit pas de la perte des vivants, le héraut et le témoin d’un amour infi­ni, seul apte à fran­chir les fron­tières, même celles qui paraissent impé­né­trables et, un sens, le sont réel­le­ment car, avec la mort du Nazaréen, quelque chose prend fin qui jamais plus ne revien­dra. La résur­rec­tion du Christ n’est pas un retour, c’est un envol, une belle échap­pée, une sorte d’escapade divine qui déclenche au cœur de la nuit le grand rire pas­cal, plus sonore que le mal­heur, plus durable que le gémis­se­ment des âmes exté­nuées. Coup de folie de l’Eglise s’arrachant à la fas­ci­na­tion de la contin­gence, ces­sant d’être sidé­rée par la déper­di­tion des êtres pour dési­rer, au-delà du rai­son­nable, une sor­tie à l’air libre dans un espace infi­ni qui ne cau­se­rait plus de frayeur. Je me laisse aller moi aus­si à des pro­pos déli­rants. Je le fais en pleine conscience. Elle ne me paraît pas plus endor­mie que celle des masses anes­thé­siées par des sagesses à courte vue, « trou­peau par­qué dans les enfers et que la mort mène paître », ain­si qu’elles sont décrites dans un psaume. Doux délire, si vous vou­lez, mais sur­tout aspi­ra­tion irré­pres­sible à une vie récon­ci­liée, à l’accomplissement d’une pro­messe que je sens vivre dans mon cœur : pro­messe pal­pi­tante dont les bat­te­ments, par­fois assour­dis, se font entendre dans le silence des nuits et le vacarme diurne. Cette pro­messe, que je crois tenir du Christ lui-même, n’est pas celle d’une vie au-delà de la vie mais d’un amour par-delà la mort. Elle ne miroite pas comme un mirage pour flat­ter ou cal­mer notre ins­tinct de sur­vie, elle nous mur­mure que la moindre par­celle d’amour n’est pas empor­tée par le tour­billon des siècles mais est pré­cieu­se­ment recueillie et à jamais conser­vée dans le cœur de Dieu. Notre espé­rance : que le meilleur de notre amour s’en aille vers son inépui­sable source et ne soit pas dis­sous comme nos corps. Jésus res­sus­ci­té n’est pas un reve­nant : il est l’Amour vain­queur « qui se crie à tous les vents » et il écrit son nom sur nos rêves les plus fous.
Un lin­ceul aban­don­né, un tom­beau évi­dé. Ce vide ne plaide pas en faveur d’une résur­rec­tion, d’un resur­gis­se­ment. Il signale une dis­pa­ri­tion et, sur­tout, il enjoint un chan­ge­ment de lieu. « Pourquoi cherchez-vous le Vivant par­mi les morts ? Il n’est pas ici. » Il n’est plus là où on l’avait dépo­sé. Le Fils de l’homme est en mou­ve­ment sur la terre des hommes, sur la terre entière et non seule­ment aux abords d’un caveau de Palestine. Certains vont jusqu’à affir­mer qu’il sillonne le cos­mos et règne sur les galaxies. Ils n’ont pas tort car le Ressuscité ne tient pas en place. Il rejoint les voya­geurs, pré­pare un repas aux tra­vailleurs du lac, des­cend dans le jar­din de la nou­velle créa­tion, tra­verse les parois des mai­sons for­ti­fiées, des églises- for­te­resses… Plus encore, en tout temps, il fran­chit la porte des cœurs, entre par les bles­sures les plus secrètes, se mêle aux assem­blées où l’on parle de lui et fré­quente les cercles où l’on ne veut pas en entendre par­ler. Il vient où on l’attend le moins réveiller les dor­meurs, inquié­ter les satis­faits et redres­ser les affa­lés. Il sait aus­si se faire dési­rer et se plaît avec ceux qui l’attendent comme un Sauveur, comme un Messie, comme l’ami le plus proche, le meilleur d’entre tous. Et ce Vivant qui se dépense sans rete­nue met à l’œuvre, par une sorte de conta­gion d’amour irré­sis­tible, tous ceux qui pres­sentent qu’il y a dans la vie plus que la vie elle-même. « Meilleur que la vie ton amour » : voi­là notre mot d’ordre et, plus encore, de confiance au matin du pre­mier jour de chaque semaine. Qu’il soit notre cri de vic­toire en cette veillée de Pâques !
Christ est res­sus­ci­té : c’est l’amour qui triomphe. Christ est res­sus­ci­té et la vie vaut la peine d’être don­née, d’être remise. Christ est res­sus­ci­té : nous n’avons plus à cher­cher le Vivant dans les cime­tières. Christ est res­sus­ci­té et les cime­tières eux-mêmes rendent témoi­gnage à la résur­rec­tion. Amen. Alleluia.

Paroles pour l’aube pas­cale, extraites du recueil « Possibles futurs » d’Eugène Guillevic :

Le matin ne déçoit que ceux qui n’aiment pas la nuit
Un matin qui n’en a pas l’air mais qui a vécu l’histoire de la terre
Le matin t’est don­né . Ne le prends pas comme un dû
Le matin aime annon­cer une belle jour­née
Chaque matin est pour l’oiseau l’anniversaire de sa nais­sance
Qu’il soit pour cha­cun et cha­cune d’entre vous l’anniversaire de votre renais­sance !

Fr. Jean-Yves Quellec

illus­tra­tion : Résurrection du Christ et femmes au tom­beau, Fra ANGELICO, 1440–41, Convento di San Marco, Florence

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