C’est l’accueil qui purifie

22ème dimanche ordi­naire B
(Mc 7, 1–23)

Une homé­lie du frère Pierre

Nous sommes reve­nus à l’évangile selon saint Marc. Les dimanches pré­cé­dents, le cha­pitre 6 de saint Jean nous révé­lait des mys­tères essen­tiels de notre foi, et nous met­tait au défi d’y adhé­rer par toute notre vie. Aujourd’hui nous retom­bons dans un texte plus anec­do­tique, semble‐t‐il. Ces his­toires du pure­té rituelle ne nous concernent pas tel­le­ment a prio­ri. Grâce à Dieu, grâce à Jésus, il n’y a plus chez nous d’interdits ali­men­taires : même la viande ne nous est plus inter­dite le ven­dre­di. Alors pour­quoi la litur­gie nous fait‐elle encore entendre aujourd’hui cet évan­gile qui traite de choses sans grande impor­tance ?
Le fait est qu’il en est sou­vent ques­tion dans les évan­giles.
Jésus a sou­vent dû abor­der cette ques­tion, pour dénon­cer la façon dont cer­tains en fai­saient un ali­bi pour échap­per aux exi­gence les plus impor­tantes de la reli­gion. L’épitre de saint Jacques (Jc 1,27) y fait encore allu­sion. C’est une ques­tion de cohé­rence, d’honnêteté.
Mais l’enjeu de ce pas­sage d’évangile est encore plus fon­da­men­tal. Jésus a déli­bé­ré­ment abor­dé cette ques­tion, car elle lui tenait vrai­ment à cœur. C’est fina­le­ment à cause des dia­tribes inces­santes de Jésus contre ces obses­sions de pure­té que les auto­ri­tés juives ont déci­dé de l’éliminer. An effet,il deve­nait même pro­vo­quant, quand il en par­lait. Il contes­tait radi­ca­le­ment l’importance de toutes ces exi­gences de pure­té par éli­mi­na­tion ; il contes­tait même le Temple de Jérusalem qui était lui‐même divi­sé en dif­fé­rents par­vis : le par­vis des païens, celui des femmes, celui des cir­con­cis et enfin le sanc­tuaire où seuls les prêtres pou­vaient entrer. Il disait : « Ce n’est plus là que vous devez ado­rer le Père ; vous devez l’adorer en esprit et en véri­té ». Or en dénon­çant ces règles de pure­té et l’attachement farouche au Temple, il met­tait en péril l’identité d’Israël. C’est en tout cas ce que pen­sait Caïphe, le Grand Prêtre, quand il décla­rait : « Il vaut mieux qu’un seul homme meure pour que la nation ne périsse toute entière ». Cette démarche d’exclusion était en effet carac­té­ris­tique pour la reli­gio­si­té de nom­breux Israélites, alors colo­ni­sés par des étran­gers. Ils confon­daient sou­vent l’exclusif avec l’essentiel, — celui dont parle le Deutéronome. Ils vou­laient à tout prix pré­ser­ver l’identité, l’existence même de la nation, en reje­tant tout ce qui venait d’ailleurs, des Romains, des Grecs.
Pour Jésus et bien­tôt pour saint Paul, ce qui fait l’identité du croyant est pré­ci­sé­ment le contraire : c’est l’accueil : « En Christ, il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre ; il n’y a plus l’homme et la femme ». (Gal 3,28) Le meilleur de la tra­di­tion chré­tienne a conti­nué en ce sens. Dans le pro­lon­ge­ment de cette démarche d’accueil, le concile Vatican II a insis­té sur l’ouverture à toutes les réa­li­tés de notre monde actuel. Au sujet des autres reli­gions, un docu­ment du concile pré­cise même : « L’Église ne rejette rien de ce qui est bon et vrai dans toutes ces reli­gions ».
Ainsi ce pas­sage de l’évangile de Marc n’a pas qu’un inté­rêt his­to­rique, parce qu’il per­met­trait de mieux connaître le contexte dans lequel Jésus a dû annon­cer son évan­gile : il est lui‐même une annonce de l’Évangile, l’Évangile de l’amour uni­ver­sel ! Le Christ a don­né sa vie « pour la mul­ti­tude ». Saint Paul pré­cise : « Il a détruit le mur de sépa­ra­tion : dans sa chair, il a sup­pri­mé la haine, cette loi des pré­cep­ters avec leurs obser­vances. » (Ep 2, 14)
L’évangile d’aujourd’hui est un témoin de cette ouver­ture radi­cale et de ce retour­ne­ment que Jésus a opé­ré dans la reli­gion de son temps. Cette révo­lu­tion avait déjà com­men­cé avant lui, grâce aux pro­phètes, sur­tout Jérémie et Isaïe, qu’il cite d’ailleurs : « Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi » (Is 29, 13). Seulement, avec le temps, et sur­tout avec le trau­ma­tisme de la colo­ni­sa­tion, l’essentiel de la Loi avait été étouf­fé par les pré­oc­cu­pa­tions d’une men­ta­li­té obsi­dio­nale. Le sou­ci prin­ci­pal de Jésus consiste à reve­nir au cœur, au cœur tou­jours pur au plus pro­fond de cha­cun.
Or, mes sœurs, mes frères, ce message‐là est tout à fait d’actualité. Aujourd’hui, plus que jamais, il nous est néces­saire de res­ter en contact avec notre cœur, avec le plus vrai de nous‐mêmes, là où nous sommes entiè­re­ment sin­cères, humbles, — et libres vis‐à‐vis des pres­crip­tions exté­rieures. Nos tra­di­tions reli­gieuses étaient sou­vent retom­bées dans une men­ta­li­té léga­liste. Puis, depuis une cin­quan­taine d’années, on a sup­pri­mé les inter­dits, à com­men­cer par celui de la viande le ven­dre­di. Mais, si cette libé­ra­tion des pré­ceptes exté­rieurs n’est pas accom­pa­gnée d’un retour au cœur et d’un nou­veau déve­lop­pe­ment de la conscience per­son­nelle, on abou­tit à un effon­dre­ment de toute reli­gion. C’est pour­quoi il est si impor­tant aujourd’hui de veiller sur notre cœur.
Il est cette bonne terre dont parle la para­bole, une terre à culti­ver en pro­fon­deur, pour que parole de Dieu puisse y croître et por­ter des fruits au cen­tuple. Cette ‘culture’ du cœur sup­pose d’abord que nous enle­vions les pierres et les ronces de nos pré­oc­cu­pa­tions égoïstes qui écrasent et étouffent. Elle demande aus­si, pour prendre une autre image, que nous sachions inter­rompre notre agi­ta­tion et arrê­ter quel­que­fois le mou­lin qui nous pro­jette à la super­fi­cie de nous‐mêmes, pour que nous puis­sions réta­blir le contact avec notre cœur pro­fond.
Le cœur pur, selon l’Évangile, est un cœur uni­fié, un cœur simple. Le grand risque est en effet le cœur double devant Dieu, habi­té par des dési­rs confus, des inten­tions cachées. Le cœur simple au contraire, ou l’œil simple, est sans cal­cul, il est géné­reux, accueillant.
Ce n’est pas en se méfiant de tout ce qui vient de l’extérieur, sale­té sur nos mains, ali­ments inter­dits, fré­quen­ta­tions inso­lites ou autres influences, qu’il pré­serve sa pure­té. Car c’est l’accueil qui le puri­fie, parce qu’il nous libère de tout retour sur nous‐mêmes. C’est l’accueil qui le puri­fie, parce qu’il est alors habi­té par l’espérance, l’espérance d’une ren­contre qui peut nous conver­tir.
Oui, « les cœurs purs ver­ront Dieu », et pas seule­ment sa face éblouis­sante, dans un ave­nir pro­bable, au le ciel ; ils ver­ront la face humaine de Dieu dans leurs frères et sœurs, en tout humain, sur­tout le plus dému­ni, dans le par­tage du pain, et aus­si dans la nature, par­tout. Telle est la reli­gion de Jésus.

illus­tra­tion : Jésus par­mi les doc­teurs. Rembrandt van Rijn, 1652

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