Paul Rubens: Le prophète Elie reçoit d'un ange du pain et de l'eau

Comme du bon pain

Une homé­lie du frère Bernard

19e dimanche ordi­naire

L’histoire d’Élie au pre­mier Livre des Rois a un conte­nu nar­ra­tif très riche. Je retiens ici les trois fois où Élie reçoit du pain et fait ain­si l’expérience de sa dépen­dance.

Élie est un pro­phète mili­tant qui s’est tota­le­ment enga­gé dans la résis­tance reli­gieuse et poli­tique au régime du roi Achab. Achab avait épou­sé Jézabel, une femme cruelle venant de Sidon et qui vou­lait impo­ser la reli­gion de son pays en per­sé­cu­tant les fidèles du Dieu d’Israël. Élie a d’abord fer­mé le ciel, pro­vo­quant la séche­resse et la famine, et Dieu lui a ordon­né d’aller se cacher près d’un tor­rent où un cor­beau lui appor­tait du pain et de la viande. Lui qui a com­man­dé au ciel et fer­mé l’eau doit vivre dans la sou­mis­sion au pou­voir de Dieu qui prend soin de lui com­plè­te­ment. Il vit seul, dans la dépen­dance de l’obéissance.

Mais la séche­resse qu’il a déclen­chée finit par assé­cher le tor­rent. Dieu l’envoie alors au pays de Sidon, le pays de Jézabel, où une pauvre veuve cui­ra du pain pour lui et pour elle et son fils. Élie devient donc dépen­dant d’une femme, une païenne, dont il reçoit le pain et l’eau, c’est-à-dire la vie. La dépen­dance de Dieu est deve­nue dépen­dance de l’autre, et d’un autre le plus étran­ger.

Puis Élie revient au pays, il orga­nise une orda­lie, fait reve­nir la pluie, et mas­sacre les pro­phètes de Baal. Il agit comme un « fou de de Dieu ». Jézabel jure alors sa perte et il doit s’enfuir à nou­veau, mais cette fois il déprime. Lui qui aime à dire : « Moi seul, j’ai résis­té » recon­naît alors qu’il n’est pas le meilleur : « Je ne suis pas meilleur que mes pères ! » Il est dépi­té de lui‐même dans sa fuite devant une femme et il veut mou­rir. Un ange lui offre alors un bon pain chaud et de l’eau. Notez la pro­gres­sion : un cor­beau, une femme, un ange… Un pain de récon­fort pour reprendre la route et ren­con­trer la dou­ceur de Dieu sur la mon­tagne.

C’est donc en rece­vant du pain à chaque étape de son enga­ge­ment que le pro­phète apprend la dépen­dance de l’obéissance. Recevoir le pain, c’est se rece­voir soi‐même de Dieu et des autres, dépendre de la bien­veillance, se lais­ser conduire dans la dou­ceur.

Au cha­pitre 6 de l’évangile de Jean, Jésus dis­tri­bue le pain, mais il l’a d’abord reçu, sans doute d’un petit ven­deur ambu­lant. Puis il a expli­qué à la foule qu’il vou­lait s’offrir lui‐même comme un pain : ‘Je suis le pain vivant des­cen­du du ciel. Qui mange de ce pain vivra éter­nel­le­ment. »

Notre dif­fi­cul­té à com­prendre ces paroles n’est pas la même que celle des audi­teurs de Capharnaüm. Le pain n’est plus aus­si essen­tiel pour nous. Nous savons que d’autres, par­fois tout près de nous, connaissent la faim. Mais la plu­part d’entre nous, quand nous disons : ‘J’ai faim », cela signi­fie : « je vais man­ger d’un bon appé­tit ». Il nous arrive même d’être dif­fi­ciles et exi­geants, ce qui est propre à ceux qui vivent dans l’aisance et l’abondance. Comment Jésus peut‐il dire : « Je suis le pain » à ceux qui ont le ventre plein ? La faim spi­ri­tuelle ne va pas sans une sobrié­té maté­rielle, sans ins­crire le manque dans notre expé­rience quo­ti­dienne.

Mais heu­reu­se­ment nous n’avons pas per­du le goût du pain. Nous aimons le bon pain, même si nous le man­geons rare­ment sec, pour le plai­sir de le savou­rer. Nous disons bien de quelqu’un qu’il est bon comme du bon pain. Nous pou­vons alors com­prendre qu’en écou­tant et en médi­tant l’évangile, nous savou­rons un pain de récon­fort et de dou­ceur. Nous pou­vons dire au Christ : « Je mange tes paroles et je les savoure. Elles for­ti­fient ma vie et répandent l’amitié de Dieu dans ma chair. Oui, tu es mon pain, un pain qui donne la vie. »

Les audi­teurs de Jésus n’ont pas rete­nu qu’il était du pain, mais qu’il disait être des­cen­du du ciel, et ils se sont mis à mur­mu­rer, comme leurs pères au désert : il n’est pas des­cen­du du ciel, on sait très bien d’où il vient. C’est tou­jours la dif­fi­cul­té de ceux qui sont rivés à la sin­gu­la­ri­té his­to­rique de l’homme Jésus de Nazareth dans sa famille et son milieu, et qui s’enferment ain­si dans sa contin­gence humaine.Le débat sur le Jésus his­to­rique et le Christ de la foi est tou­jours actuel. C’est jus­te­ment tout l’enjeu de la foi chré­tienne. Dans cet évan­gile, Jésus sait bien, et il le dit, que pour recon­naître son lien intime avec Dieu son Père, il faut se lais­ser conduire par Dieu lui‐même, se lais­ser atti­rer par lui, et c’est très mys­té­rieux : « Personne ne peut venir à moi si le Père qui m’a envoyé ne l’attire vers moi. » Jésus est devant le mys­tère de la ren­contre entre l’action de Dieu et la liber­té de cha­cun. Beaucoup sont par­tis après le dis­cours de Jésus. Ceux qui sont res­tés ont conti­nué à mar­cher avec lui au prix et à la mesure de leur foi : « Tu as les paroles de la vie éter­nelle. »

Nous pou­vons être comme Élie décou­ra­gés et même dépi­tés de nous‐mêmes. Nous pou­vons aus­si être confron­tés, comme le Christ, à l’incrédulité, au mur­mure, et par­fois en nous‐mêmes. Nous avons besoin de force pour conti­nuer à mar­cher, d’amitié pour tenir, de pro­messe de vie, la vie même de Dieu. Le Christ est notre pain, un pain de vie, un pain pour la vie. Celui qui mange ce pain peut vivre. Mais celui qui en mange est aus­si appe­lé à s’offrir lui‐même comme un pain pour apai­ser et récon­for­ter, un bon pain pour aimer la vie et mar­cher.

illus­tra­tion : Paul Rubens : Le pro­phète Elie reçoit d’un ange du pain et de l’eau

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