Ouvre toi !

23ème dimanche ordi­naire. Une homé­lie du fr. Bernard
Entendre et par­ler.

Communiquer libre­ment, sans gêne, avec bon­heur. Entendre d’autant mieux qu’on est enten­du. Et donc bien « s’entendre » comme on dit jus­te­ment.
Nous connais­sons bien toutes les infir­mi­tés qui han­di­capent cette heu­reuse rela­tion entre nous, nos sur­di­tés et nos apha­sies. On peut entendre et res­ter muet, de stu­peur, ou d’indifférence, par­fois de rage inté­rieure qui pour­ra explo­ser, ou encore par une sorte de volon­té mal­saine de res­ter enfer­mé, un blo­cage. On peut aus­si par­ler tout le temps, être un bavard incon­ti­nent, sans prê­ter atten­tion à la parole des autres, ou tenir tel­le­ment à des posi­tions ou des convic­tions que l’on devient inca­pable d’honorer celles des autres, et c’est encore un enfer­me­ment.
Entendre et par­ler, c’est jouir d’un bon équi­libre psy­cho­lo­gique pour soi‐même et dans la vie com­mune. Quand on en est pri­vé, il faut accep­ter l’aide de thé­ra­peutes com­pé­tents. C’est l’histoire du sourd‐bègue gué­ri par Jésus dans l’évangile de Marc (7, 31–37). Jésus y appa­raît comme un habile thé­ra­peute qui libère la com­mu­ni­ca­tion. Comme la scène se passe en ter­ri­toire non‐juif, hors du contexte reli­gieux habi­tuel (Jésus est en Décapole, en ter­ri­toire dit païen), ce que disent de Jésus les gens du lieu peut bien être com­pris de la sorte : « Ce qu’il fait est admi­rable : il fait entendre les sourds et par­ler les muets » : c’est un mer­veilleux gué­ris­seur ! Nous pou­vons pour­suivre sur ce plan‐là : fai­sons comme ces gens, ayons recours à de bons psy­cho­logues pour soi­gner les han­di­caps de notre com­mu­ni­ca­tion. C’est un pre­mier mes­sage de ce récit à conser­ver avec sagesse.
Mais l’évangéliste Marc livre aus­si d’autres mes­sages. on amène à Jésus un sourd‐muet en le priant de lui impo­ser la main. Cet infirme ne vient donc pas de lui‐même, comme l’aveugle Bar Timée. Il est ame­né par d’autres qui adressent à Jésus leur prière pour lui. Quand nous souf­frons de la sur­di­té ou du mutisme d’un autre, si notre malaise devient de la com­pas­sion, nous condui­rons ce frère à Jésus dans la prière, ce qui nous incli­ne­ra déjà à chan­ger notre regard sur lui et à l’accompagner dans la foi.
Marc est le seul à racon­ter cette gué­ri­son, et dans son récit, la thé­ra­pie que Jésus met en oeuvre est éton­nante. Alors que la plu­part du temps il lui suf­fit d’une parole, ici il fourre ses doigts dans les oreilles du sourd et il étale sa propre salive sur la langue du muet. C’est un corps à corps. Et le corps de Jésus y est tel­le­ment enga­gé qu’il lève les yeux au ciel et dit dans un pro­fond gémis­se­ment : « Effata ! Ouvre‐toi ! »
Nous avons gar­dé dans les rites du bap­tême le geste de tou­cher les oreilles et la bouche en disant : ‘Effata ! Ouvre‐toi ! » Nous n’oserions pas faire ces gestes pour libé­rer l’écoute et la parole d’un autre, et pour­tant… Quelque chose doit pas­ser par nos corps, et cela aus­si est à libé­rer. Il nous arrive d’engager nos corps avec de grands malades en leur tou­chant la main, en les cares­sant, en les pre­nant dans nos bras. Dans la vie cou­rante, nous sommes plus réser­vés, mais nous connais­sons la bon­té de la main posée sur une épaule. Le corps de Jésus ne nous atteint plus de manière sen­sible, mais il lui faut nos corps, nos gestes, pour ouvrir. Croyons‐nous assez que nous avons le pou­voir de nous ouvrir les uns les autres : Ouvre‐toi ! Libère‐toi de ce qui te bouche les oreilles et de ce qui lie ta langue ! Écoute ce que les autres veulent te dire et que tu n’entends pas. Libère ce que tu ne par­viens pas à dire conve­na­ble­ment. Á quoi bon prô­ner le dia­logue si c’est un dia­logue de sourds ?
L’évangile touche encore une zone plus pro­fonde que celle de notre psy­chisme. Dans notre rap­port les uns aux autres, il y va de notre rela­tion à Dieu, et c’est celle‐là que Jésus libère.. Tout au long de la Bible, Dieu parle et se plaint de n’être pas enten­du. Et de leur côté, les hommes reprochent à Dieu de ne pas les entendre. Dieu n’est pour­tant ni sourd ni muet. regar­dez Jésus, qui nous dit Dieu : il écoute tous les appels, il s’arrête en che­min quand le cri d’un aveugle lui par­vient, il se met en route quand un père le prie pour son enfant. Mais il se heurte aus­si à la fer­me­ture et il n’y peut rien. Elle aura rai­son de lui. Le refus d’entendre est mor­ti­fère. Jésus colle au corps du sourd‐muet parce que c’est toute notre rela­tion à Dieu qu’il veut ouvrir, libé­rer. « Ouvre‐toi ! » c’est la parole qui nous a été inti­mée à notre bap­tême et qui doit libé­rer toute notre vie en tra­ver­sant nos corps. Ouvre tes yeux, tes oreilles, tes mains, ouvre ta bouche. Ouvre les oreilles de ton cœur à l’évangile et qu’il déborde sur tes lèvres. Il a la puis­sance de te gué­rir de tes infir­mi­tés, de ta sur­di­té et de ton mutisme.
Marc ne craint pas les para­doxes : Quand Jésus a ren­du l’ouïe et la parole à l’infirme, il demande à tout le monde de ne rien dire. Un comble ! Et Marc ajoute : « Plus il le leur recom­man­dait, plus ils le pro­cla­maient. » C’est un débor­de­ment d’évangile.
Il ne faut pas muse­ler l’évangile, mais le libé­rer pour qu’il courre dans le monde. Devant les énormes défis de ce temps, il nous appar­tient d’écouter ensemble l’évangile pour trou­ver des mes­sages qui libèrent. Nous n’y par­vien­drons pas si nous oppo­sons des inter­pré­ta­tions qui deviennent des murs qui nous enferment. Il faut nous entendre, c’est bien le cas de le dire, écou­ter les autres à l’exacte mesure de notre propre parole, bri­ser les murs qui nous enferment dans nos sys­tèmes. C’est par ces brèches que l’évangile peut pas­ser. Quelle belle parole à nous dire les uns aux autres et à dire aujourd’hui à l’Europe : « Ouvre‐toi ! »

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