Donner de son indigence (Mc 12, 38-44)

Donner de son indigence (Mc 12, 38–44)

32ème dimanche B (2015)

Nous aimons beau­coup ce pas­sage de l’Évangile qui décrit l’obole de la veuve. C’est pour­tant une scène objec­ti­ve­ment assez insi­gni­fiante. Mais, dans ce temple dont les dis­ciples admirent les pierres et l’audacieuse construc­tion, au milieu de la foule bruyante et bario­lée, par­mi toutes les per­sonnes impor­tantes qui se font remar­quer, Jésus a dis­cer­né cette femme. Parce que, comme il l’expliquera à ses dis­ciples, elle donne tout ce qu’elle a pour vivre, lit­té­ra­le­ment ‘son vivre’, et même ce qu’elle n’a pas ! ̶ Elle donne en effet ‘de son indi­gence’, c’est-à-dire de son manque. Placé ain­si par l’évangéliste tout au terme de l’enseignement de Jésus, cet épi­sode nous inter­pelle tout par­ti­cu­liè­re­ment. Il réca­pi­tule une révé­la­tion essen­tielle de l’Évangile : la vie n’a de sens que don­née.

A presque chaque page de l’Évangile il est ques­tion de don­ner, ou encore de perdre, mais aus­si de rece­voir et d’échanger. Mais qu’est-ce que ‘don­ner’ dans l’esprit de l’Évangile ? En reli­sant pour vous cer­tains pas­sages, j’ai essayé de pré­ci­ser quelles sont les exi­gences et les pers­pec­tives que Jésus nous pro­pose.

Il s’agit d’abord de veiller à vrai­ment don­ner. Nous uti­li­sons trop sou­vent le mot ‘don­ner’, alors qu’il ne s’agit que de res­ti­tuer ce qui ne nous appar­tient pas vrai­ment, ou de remettre dans le cir­cuit un sur­plus. Car nous ne sommes que les ges­tion­naires des biens dont nous dis­po­sons. A la limite nous ne pou­vons vrai­ment don­ner que ce que nous sommes, notre sub­stance, c’est-à-dire pas grand chose ! ou, comme dit l’Évangile, notre indi­gence.

Mais il s’agit alors de ce que j’appellerais un don créa­teur, parce qu’il est un pari sur la géné­ro­si­té de Dieu. Ce n’est plus nous qui don­nons, mais Dieu, à tra­vers nous. Je pense ici à une anec­dote au sujet de saint François d’Assise, racon­tée par Eloi Leclerc. Un jour que François mar­chait vers un ermi­tage où l’attendaient quelques uns de ses frères il était très embar­ras­sé, parce qu’en arri­vant, il avait l’habitude de les bénir. Mais ce jour‐là il ne voyait pas com­ment il pour­rait encore le faire. Après toutes les marques de méfiance et les désa­veux reçus, et même sa mise à l’écart de la direc­tion de l’Ordre qu’il avait fon­dé, il était très amer et dépri­mé. Il n’avait plus aucune béné­dic­tion dans son cœur, seule­ment le dégoût. Et cepen­dant, en entrant, il s’est enten­du pro­non­cer spon­ta­né­ment une grande béné­dic­tion. Il a com­pris alors que c’était tou­jours Dieu qui se ser­vait de lui pour don­ner sa béné­dic­tion divine.

Une pre­mière invi­ta­tion de Jésus est donc de don­ner dans la confiance, sans trop nous inquié­ter de savoir si nous avons de quoi don­ner, mais en deman­dant tou­jours à notre Père notre pain de chaque jour.

Une autre exi­gence de l’Évangile est la gra­tui­té. Le don doit être incon­di­tion­nel, sans cal­cul, sans inten­tion plus ou moins avouée de pro­fit, et pas comme l’apôtre Pierre qui disait à Jésus : « Voilà nous avons tout quit­té, quel sera main­te­nant notre récom­pense ? » Non ! « Vous avez reçu gra­tui­te­ment, don­nez gra­tui­te­ment ». Le don n’est pas un troc, un bon pla­ce­ment, un truc pour gagner plus en retour. Vraiment don­ner, c’est aus­si accep­ter de perdre. L’image qui me vient à l’esprit est celle, si fon­da­men­tale, des parents qui mettent au monde un enfant, lui donnent la vie, mais ils savent que cela impli­que­ra aus­si de perdre cet enfant, le jour où il quit­te­ra la mai­son. Comme le dit Khalil Gibran : « Vos enfants ne sont pas vós enfants ». Donner, c’est accep­ter de perdre et, quelque part, d’abandonner.

Par ailleurs, « Dieu aime qui donne dans la joie », dans la sim­pli­ci­té de son cœur, sans aucun retour sur soi et presque à son insu : « Que votre main gauche ignore ce que donne votre main droite ».

Mais alors, le don serait‐il une bou­teille à la mer ? une géné­ro­si­té tous azi­muts, comme la fleur qui donne son par­fum ? Cette image est belle, mais il nous faut la com­plé­ter et rap­pe­ler une autre démarche tout à fait cen­trale dans l’Évangile : le par­tage. Car tel est bien l’idéal évan­gé­lique : conver­tir le don qui n’est qu’un cal­cul (le donnant‐donnant) en un don réci­proque, et créer ain­si une com­mu­nau­té où cha­cun donne tout, et ne vit que de ce qu’il reçoit. C’est la réa­li­sa­tion concrète, ici bas, du Royaume que Jésus est venu inau­gu­rer. Nous voyons effec­ti­ve­ment que, dans les pre­mière com­mu­nau­tés évan­gé­liques dont parle Jésus, telles qu’illustrées dans les Actes de apôtres, cha­cun don­nait tout et rece­vait tout. Oui, le don le plus par­fait est fina­le­ment l’échange.

Et ce n’est pas si facile ! Tous ceux qui ont ten­té une expé­rience de vie com­mu­nau­taire ou sim­ple­ment une vie de couple, de famille, ont pu consta­ter qu’un par­tage selon une stricte jus­tice dis­tri­bu­tive n’est pas viable, si cha­cun n’est pas prêt à don­ner, au besoin, plus que la quote part rigou­reu­se­ment exi­gée. En effet, si cha­cun se limite à son devoir le plus strict, il y a tou­jours un manque au total. Dans une com­mu­nau­té, comme la nôtre, — mais c’est le cas pour toute com­mu­nau­té, — nous consta­tons chaque jour que si nous ne sommes pas dis­po­sés à faire plus, et même à pal­lier quel­que­fois au manque de dili­gence des autres, tout se défait. Sans cette ‘bonne ardeur’, cette dis­po­ni­bi­li­té à don­ner plus que de rai­son, la vie com­mune devient terne. Et saint Benoît rap­pelle l’invitation de Jésus à faire par­fois deux milles avec celui qui demande d’en faire un. Tant il est vrai que si nous ne sommes pas prêts à don­ner plus que nous ne devons, plus que nous ne pou­vons, ̶ appa­rem­ment, ̶ nous ris­quons de man­quer l’essentiel. Certaines exi­gences de l’Évangile peuvent sem­bler exces­sives, voire inhu­maines, mais nous pou­vons consta­ter que c’est seule­ment en les accueillant que nous deve­nons plei­ne­ment humains.

D’ailleurs nous savons que cet appel au par­tage est au cœur de l’Évangile pré­ci­sé­ment parce qu’il réca­pi­tule toute la vie du Christ. Il a lui‐même vou­lu nous lais­ser ce signe du ‘par­tage du pain’. Or ce par­tage est une frac­tion, une bri­sure ; il est le mémo­rial du corps livré et du sang ver­sé. Et quand nous célé­brons l’eucharistie, nous refai­sons ce geste qui engage notre vie, car nous célé­brons ce don incon­di­tion­nel que le Seigneur nous fait.

Il est très signi­fi­ca­tif que l’épisode le l’obole de la veuve, dans l’évangile d’aujourd’hui, est situé au terme de la mon­tée de Jésus à Jérusalem. Dans les évan­giles de Marc et Luc qui le rap­portent, il pré­cède immé­dia­te­ment le dis­cours sur la fin des temps et le récit de la pas­sion de Jésus. Il est comme une clef qui nous per­met de com­prendre l’attitude de Jésus qui a don­né sa vie en ran­çon pour la mul­ti­tude. En accep­tant le dénue­ment total, il a vrai­ment « don­né de son indi­gence ».

Accueillons donc cet Évangile dans notre vie quo­ti­dienne, en com­mu­nion avec tous ceux et celles qui ont don­né leur vie en des cir­cons­tances autre­ment dif­fi­ciles. Je vou­drais seule­ment évo­quer, en ter­mi­nant, une per­sonne qui donne un écho pour notre temps aux témoi­gnages de la veuve de Sarepta et de la pauvre veuve de l’évangile, Etty Hillesum, cette jeune juive hol­lan­daise qui a aidé ses com­pa­triotes jusqu’au bout, pen­dant la guerre. A la der­nière page qui nous a été conser­vée de son jour­nal, avant de mon­ter dans le train qui l’emmenait vers Auschwitz, elle écri­vait : « J’ai rom­pu mon corps comme le pain et je l’ai par­ta­gé entre les hommes. Et pour­quoi pas ? Car ils étaient affa­més… »

Fr. Pierre

illus­tra­tion : L’obole de la veuve, eau‐forte, attri­buée à Rembrandt, vers 1650–55

Billets apparentés

S’effacer en ouvrant la porte 25è dimanche B S’effacer en ouvrant la porte (Mc 9, 30–37) L’évangile de ce dimanche nous invite à entendre bien concrè­te­ment les paroles de Jésus.…
Choisir Jésus. 21è dimanche T.O. (B) 21ème dimanche B (2018) Choisir Jésus Jn 6, 60–69 l’Évangile est tou­jours un appel, un appel à la conver­sion. Ici, dans l’évangile de ce jour, la q…
Le Pain de Vie. Dimanche 12 aout 2018 Dimanche 12 aout 2018 19ème dimanche B Jn 6, 41–51 Le Pain de Vie S’il est sou­vent ques­tion de par­tage, c’est en fait parce qu’il est par­tout ques…

Une réflexion sur « Donner de son indigence (Mc 12, 38–44) »

  1. La vie n’a de sens que don­née”.

    Le large déve­lop­pe­ment qui nous est offert aujourd’hui, est un Appel clair : Une Route à recom­men­cer chaque jour sans crainte et avec vigi­lance : source de Joie et d’humilité.

    Merci Pierre et Merci à tous les Frères qui, chaque dimanche, nous prennent, par la main et par le coeur, tou­jours plus près de jésus. Bien sûr il nous arrive de “faire marche arrière” mais l’Union fait la force.

    Chantons le Seigneur et Aimons tous ceux qu’Il met sur notre Route.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.