« Rabbouni, que je retrouve la vue » (Mc 10, 46b-52)

Rabbouni, que je retrouve la vue. Mc 10, 46b‐52

25 octobre
30ème dimanche du Temps Ordinaire

Un beau récit comme on les appré­cie de la plume de saint Marc : une his­toire brève, claire, alerte, “comme si on y était”. Pourtant, Marc n’y était pas.
En effet, Marc ne fut pas un dis­ciple de Jésus en Palestine en l’an 30. Il n’était pas “au bord du che­min à Jérico”.

*

Marc fut ce bon com­pa­gnon de l’apôtre Pierre, déjà pri­son­nier à Rome dans les années 60–65. Pierre appelle affec­tueu­se­ment Marc “mon fils”. A cette époque, Jésus n’était plus de ce monde. C’était son Corps céleste et invi­sible qui pre­nait forme char­nelle dans les com­mu­nau­tés des croyants, non plus prin­ci­pa­le­ment des juifs, mais des païens conver­tis qui pas­saient des ténèbres de l’ignorance et de l’aveuglement à la connais­sance et à la pleine révé­la­tion de la véri­té, le Christ lui‐même.
“Une illu­mi­na­tion” comme fut très bien­tôt appe­lé le Baptême, évo­quée par les pre­mières litur­gies :

Ô toi qui dors éveille‐toi, le jour a brillé.
Réveille‐toi d’entre les morts : sois illu­mi­né !.
En Jésus‐Christ, tu meurs au péché
dans la nuit du tom­beau pour être un homme nou­veau”.

L’histoire de la gué­ri­son de l’aveugle de Jérico est ain­si une caté­chèse du Baptême, joyeuse et lumi­neuse, mais dont l’enseignement se ter­mine sur une note grave et sombre. C’est qu’en effet l’empereur Néron, désta­bi­li­sé par le nombre crois­sant de dis­ciples du Christ et par leur refus d’encore sacri­fier aux divi­ni­tés païennes, décrète leur per­sé­cu­tion et leur mise à mort. En 64, l’apôtre Pierre est arrê­té et cru­ci­fié à Rome. Alors ? Les nou­veaux conver­tis sont‐ils prêts à aller jusque là ? Marc ter­mine son récit en pré­ci­sant que l’aveugle gué­ri, au lieu de retour­ner pai­si­ble­ment chez lui, se mit à suivre Jésus sur le che­min. Comprenons : sur le che­min de la croix.

*

Se pose main­te­nant la ques­tion clas­sique : ” Et nous dans tout cela ? ”
Car jusqu’ici, je vous ai don­né un petit cours d’exégèse plus ou moins cohé­rent, que vous pou­vez trou­ver dans des livres plus savants et plus sub­tils.

Mais une homé­lie doit être une démarche d’actualisation, c‐à‐d. un essai de répondre à la ques­tion : ” quelle est cette bonne nou­velle aujourd’hui ? “, une ques­tion qui ne sur­git plus de notre intel­lect, mais de notre âme et de notre coeur, en attente d’une réponse qui peut nous faire vivre et pas seule­ment nous faire réflé­chir.
Oh, nos attentes sont diverses, voire dif­fé­rentes.
Vos attentes, j’en devine quelques unes depuis tout le temps que nous nous connais­sons. Mes attentes, vous aus­si vous les connais­sez, depuis le temps que vous avez la patience de m’écouter. Espérons que mes pro­pos nous per­met­tront de nous ren­con­trer quelque part.

Les pro­pos qui vont suivre sont tous sous forme d’interrogation, pour vous lais­ser la liber­té de vous y recon­naître ou pas. Je par­le­rai donc en “je”.

Ma pre­mière ques­tion : lorsqu’il y a 77 ans, dans le fond de l’église de Cuesmes, à 3 heures de l’après-midi, le mignon bébé Michel a reçu le bap­tême avec 3 gouttes d’eau en l’honneur du Père, du Fils et du St‐Esprit, en latin alors que je n’avais pas encore fait mes huma­ni­tés gréco‐latines, quelle “illu­mi­na­tion” ai‐je pu rece­voir ? je ne l’ai évi­dem­ment pas per­çue par ma conscience psy­cho­lo­gique. Mais je crois qu’à un niveau plus pro­fond de mon être, mon Dieu, créa­teur et père, a ouvert tout mon être à la recon­nais­sance, plus tard, de la lumière du Christ.
Et aujourd’hui, par­ve­nu à l’âge qui est le mien, et n’étant pas un fou­gueux conver­ti des pre­miers siècles du chris­tia­nisme, c’est la grâce reçue à mon Baptême qui m’a per­mis par de nom­breuses et suc­ces­sives conver­sions, de pas­ser des ténèbres de la peur à la lumière de la liber­té en Jésus‐Christ.

Ma deuxième ques­tion : durant toutes ces longues années, ai‐je sui­vi Jésus sur le che­min, sur son che­min, sur le che­min de sa croix ?

Sur le che­min de son mar­tyre san­glant, certes pas. Le sou­hai­ter tient du sui­cide que l’Eglise ne recom­mande pas. Même St Paul qui a été ten­té de se sui­ci­der pour rejoindre le Christ au plus vite, a choi­si de res­ter pour ser­vir ses frères. Et même Ste Thérèse d’Avila, qui dans son fameux poème II, avoue :

Je meurs de ne pas mou­rir.
O Vie, il ne me reste plus qu’à te perdre pour te gagner !
Que vienne vite ce tré­pas
car je meurs de ne pas mou­rir.”

Et pour­tant, jusqu’à ses 67 ans, elle enjam­be­ra col­lines et rivières au ser­vice de la réforme du Carmel.

Il existe cepen­dant un mar­tyre — je n’ose dire “prêt‐à‐porter”, la mar­tyre caché der­rière la porte de notre chambre inté­rieure, le mar­tyre à longue por­tée au fil des jours et des années, le mar­tyre de la PATIENCE de pâtir, dans la pra­tique de l’amour de cha­ri­té. L’amour, écrit Saint Paul, “prend patience, l’amour ne cherche pas son inté­rêt, ne garde pas ran­cune, met sa foi dans la véri­té. L’amour sup­porte tout, fait confiance en tout, l’amour espère tout, l’amour endure tout”.
Chacune et cha­cun de vous, enga­gés dans les rela­tions de l’amour conju­gal et paren­tal, et dans les liens de l’amitié, fait cette expé­rience de la patience qui peut faire souf­frir. Quant aux moines, saint Benoît les invite à cette même com­pas­sion au quo­ti­dien :

Persévérant jusqu’à la mort dans la pra­tique de la vie com­mune au sein du monas­tère, par­ti­ci­pons par la patience aux souf­frances du Christ, et méri­tons ain­si de rece­voir une place dans le Royaume”.

Ma troi­sième ques­tion — et j’en res­te­rai là par­mi d’autres questions‐, est celle‐ci :
Notre foi bap­tis­male nous donne‐t‐elle fina­le­ment de VOIR, de voir quelque chose, de voir quelqu’un — Dieu, par exemple‐, de voir un sens à notre vie ? Y a‐t‐il fina­le­ment quelque chose d’autre à voir que ce que nos yeux de chair peuvent voir ?
ou encore : la reli­gion chré­tienne est‐elle une reli­gion de l’invisible ou du visible ?
J’aimerais un jour reve­nir sur cette ques­tion. Nous n’avons plus le temps ce matin.
Je vous rap­pelle sim­ple­ment deux élé­ments de réponse. D’abord le témoi­gnage de l’évangéliste Jean :

Personne n’a jamais vu Dieu.
le Fils unique, qui est dans le sein du Père,
nous l’a dévoi­lé”.

Et encore : “Philippe, qui m’a vu, a vu le Père”.
Et encore : “Tout ce que j’ai enten­du et vu de mon Père, je vous l’ai dévoi­lé”.

Avec Jean, on est en pleine clar­té.

Le second témoi­gnage est du grand mys­tique saint Jean de la Croix. Avec lui, on quitte la pleine clar­té pour la demi‐obscurité.

Je vois bien, moi, la fon­taine qui jaillit et coule,
mais c’est de nuit.

Son ori­gine je l’ignore, point n’en a‐t‐elle,
mais je sais que toute ori­gine vient d’elle,
mais c’est de nuit.

Je sais qu’il ne peut y avoir chose aus­si belle,
que le ciel et la terre s’abreuvent en elle,
mais c’est de nuit.

Je sais bien qu’on ne sau­rait y trou­ver pied,
et que nul ne la peut pas­ser à gué,
mais c’est de nuit.

Sa clar­té n’est jamais obs­cur­cie,
et je sais que d’elle toute lumière est sor­tie,
mais c’est de nuit

Je sais que ses cou­rants sont si riches
qu’ils arrosent les enfers, et le ciel, et les peuples,
mais c’est de nuit.

Le cou­rant qui naît de cette fon­taine,
Je sais bien qu’il est aus­si vaste qu’elle et tout‐puissant,
mais c’est de nuit.

Cette fon­taine éter­nelle est cachée
dans ce pain vivant pour nous don­ner la vie,
mais c’est de nuit.

En lui elle appelle toutes les créa­tures,
et elles se ras­sa­sient de cette eau, mais dans le noir,
mais c’est de nuit.

Cette fon­taine vivante que je désire,
je la vois dans ce pain de vie,
mais c’est de nuit.

Peut‐être dès lors devrions‐nous tou­jours être assis au bord du che­min de Jérico :
“Seigneur, fais que je voie”.

Fr Dieudonné

illus­tra­tion : Kazimir Malevitch, Croix noire, 1913

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