'Le salut de Dieu'

Le salut de Dieu

2ème dimanche de l’Avent C (2015)

On ne parle pas beau­coup aujourd’hui du « salut de Dieu. » Le désirons‐nous, l’attendons-nous ? Et d’abord, qu’est-ce que ce ‘salut’ ?

On en par­lait beau­coup au XIXème siècle, comme il appa­raît dans les petits livres de dévo­tion qui encombrent notre biblio­thèque. Il y était par­tout ques­tion de notre péché, de notre inca­pa­ci­té, de notre indi­gni­té devant Dieu et de notre besoin abso­lu de salut, libé­ra­tion de nos péchés et salut éter­nel. Bref une spi­ri­tua­li­té pour nous accom­pa­gner en cette val­lée de larmes. On com­prend que Nietzsche ait adres­sé aux chré­tiens cette fameuse apos­trophe : « Ces dis­ciples du Sauveur devraient avoir un air un peu plus sau­vé ! »

Mais les men­ta­li­tés ont évo­lué. Grâce à de grands témoins enga­gés, comme Bonhoeffer, les chré­tiens ont repris conscience de leur digni­té, de leur force et de leur res­pon­sa­bi­li­té. Mais on est alors pas­sé à l’autre extrême. Finalement, aujourd’hui, avec la sécu­la­ri­sa­tion géné­ra­li­sée, on ne parle plus beau­coup du salut, parce qu’on a l’impression qu’on n’en a plus tel­le­ment besoin : « Merci ! c’est gen­til, mais on se débrouille bien comme çà… On ne doit plus prier pour la pluie. Qui pen­se­rait encore à prier contre le réchauf­fe­ment cli­ma­tique ? Car nous savons bien que c’est à nous de nous sau­ver de la catas­trophe… »

Alors, « le salut de Dieu » dans notre vie ?

Il en est par­tout ques­tion, dans la Bible, et plus par­ti­cu­liè­re­ment dans le Nouveau Testament. A Noël les anges annoncent au ber­gers « Aujourd’hui vous est né un Sauveur ». Déjà, lors de l’annonce de la nais­sance de Jésus à Joseph, il lui est deman­dé de don­ner au fils de Marie « le nom de Jésus, car c’est lui qui sau­ve­ra son peuple ». En effet, le nom de Jeshoua signi­fie ‘Dieu sauve’. On pour­rait conti­nuer ain­si, à tra­vers tout le Nouveau Testament, et jusqu’aux der­niers ver­sets des Actes de Apôtres ou Luc signale, en citant encore Isaïe, que « le salut de Dieu » est désor­mais annon­cé aux païens. Cette expres­sion revient constam­ment. Elle réca­pi­tule en quelque sorte l’Évangile.

Mais com­ment pou­vons nous entendre aujourd’hui cette Bonne Nouvelle du salut offert ?

Revenons d’abord à l’évangile de ce dimanche qui nous pré­sente la figure de Jean‐Baptiste. L’évangéliste Luc nous dit qu’il est venu pour annon­cer ce salut. Mais il faut recon­naître que ce pas­sage n’est pas très expli­cite. Ailleurs, heu­reu­se­ment, dans l’évangile de saint Jean, nous est révé­lée l’expérience inté­rieure du Baptiste, le rayon­ne­ment de ce salut sur sa propre vie : « l’ami de l’époux se tient là, il l’écoute, et la voix de l’époux comble de joie. Telle est ma joie, elle est par­faite ». Il est allé jusqu’au bout de sa mis­sion, et là il a trou­vé une joie impre­nable.

Oui, une vie don­née est une vie sau­vée. Quand nous allons jusqu’au bout de nos forces, nous décou­vrons la grâce de Dieu, le salut de Dieu.

Mes frères, mes sœurs, je crois que nous avons là effec­ti­ve­ment une expé­rience du salut de Dieu. Ce salut est pour nous un sur­croît de vie. Il nous sauve de la médio­cri­té et nous per­met de don­ner notre pleine mesure. Je pense ici à la célèbre pen­sée de Pascal : « L’homme passe infi­ni­ment l’homme ». Et c’est dans ce dépas­se­ment que nous sommes vrai­ment nous‐mêmes. Nous n’oublions pas pour autant que tout don pré­cieux vient de Dieu, parce que, pour réa­li­ser ce dépas­se­ment, nous nous trou­vons dému­ni, et nous prions alors avec le psal­miste : « Au rocher trop haut pour moi, conduis‐moi ». Nous appe­lons le Seigneur et nous atten­dons son salut. Seulement nous savons qu’il ne s’agit pas là d’une inter­ven­tion exté­rieure qui nous reti­re­rait de notre misère congé­ni­tale. Non ! ce don est une éner­gie insoup­çon­née que l’Esprit éveille en nous et qui nous per­met d’enfin répondre à son appel.

Le salut éter­nel est évi­dem­ment déci­sif, mais il ne faut pas attendre notre tré­pas pour faire l’expérience de son rayon­ne­ment, ici et main­te­nant. Et cela est aus­si déci­sif pour notre vie. En pré­pa­rant cette homé­lie, hier matin, vers 8 h., je voyais un ciel par­fai­te­ment lumi­neux, comme cela arrive quel­que­fois en hiver. Le soleil n’était pas encore appa­ru, mais tout le fir­ma­ment était embra­sé, mauve, rose, blanc écla­tant. La joie par­faite, telle que Jean‐Baptiste l’a connue, est un tel rayon­ne­ment, comme aus­si, pour nous, l’expérience d’une misé­ri­corde infi­nie, la confiance éper­due que nous rece­vons par­fois, une béné­dic­tion jamais reprise, la sim­pli­ci­té bénie, et grâce sur grâce. Les autres lec­tures de ce dimanche, de Baruc et de saint Paul aux Philippiens débordent éga­le­ment de cette joie.

Saint Luc dans l’évangile que nous enten­dons durant toute cette année, révèle encore une autre forme de salut, très par­ti­cu­lière, ̶ et dont nous pou­vons très bien faire l’expérience. C’est la ren­contre. Tout au long de son évan­gile, il raconte de mer­veilleuses ren­contre : l’ange Gabriel et Marie, la visi­ta­tion de Marie à Élisabeth, Siméon qui reçoit l’enfant Jésus, au temple, le Samaritain qui découvre l’homme bles­sé, Jésus et Marie, la sœur de Marthe. On pour­rait encore énu­mé­rer d’autres ren­contres de Jésus, comme celle avec Zachée, et, ce jour là, « le salut est venu sur sa mai­son ». Et il est signi­fi­ca­tif que c’est en ren­con­trant des dis­ciples en route vers Emmaüs, qu’il leur révèle le sens de sa pas­sion et de sa résur­rec­tion.

Oui, les ren­contres aux­quelles nous sommes, nous aus­si, constam­ment appe­lés, l’accueil mutuel, l’hospitalité, sont des occa­sions de dépas­se­ment offertes au cœur de notre vie ordi­naire, des expé­riences de grâce et de salut. Ce temps de l’Avent est le temps de l’attente de la ren­contre. Mes sœurs, mes frères, regar­dons autour de nous ceux qui attendent de nous une ren­contre, ou une nou­velle ren­contre pour ceux qui nous sont les plus proches. C’est là que nous trou­ve­rons le plus sûre­ment le salut de Dieu.

Père Pierre de Béthune

Illustration : La gerbe, Matisse, gouache sur papier 1953

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