La Première Tentation du Christ, psautier enluminé, vers 1222 Copenhague

les trois tentations

Mes sœurs, mes frères, notre cœur est sans repos tant qu’il ne demeure en Dieu. Car Il nous a fait pour être avec Lui.

Ce temps du Carême nous entraîne à accueillir d’une manière nou­velle la Parole de Dieu. Dans la vie phy­sique, nous nais­sons une seule fois, dans la vie spi­ri­tuelle, à chaque âge, il nous faut naître à nou­veau, réveiller les enga­ge­ments de notre bap­tême et lais­sez l’Esprit de Dieu nous conduire vers la Pâques de Jésus.

Après son bap­tême par Jean‐Baptiste, Jésus est habi­té par un mys­té­rieux dyna­misme qui l’entraîne sur les routes de Galilée. D’emblée sa renom­mée s’étend dans toute la région et à Nazareth, dans la syna­gogue, il ouvre le livre du pro­phète Isaïe et pro­clame : « l’Esprit du Seigneur est sur moi ; Il m’a confé­ré l’onction pour annon­cer la bonne nou­velle aux pauvres. Il m’a envoyé pro­cla­mer aux cap­tifs la libé­ra­tion… » Lc 4. 16–18 et conclut sa lec­ture avec audace : « Aujourd’hui, cette Parole s’accomplit ».

Cette audace évan­gé­lique trouve sa source au bap­tême et atteint toute sa force quand Jésus est pous­sé par le même Esprit au désert, au milieu des ten­ta­tions du monde qui sont aus­si les nôtres. Je cir­cu­lais la semaine der­nière dans l’exposition des œuvres d’art expo­sées à Bruxelles à Tour et Taxis et quelqu’un que je connais m’accoste en me posant la ques­tion. Qu’est la ten­ta­tion ? Surpris, je lui réponds à brûle‐pourpoint : la ten­ta­tion ? C’est la mise à l’épreuve. Et qui­conque n’est pas ten­té, ne peut deve­nir adulte. Les épreuves nous trans­forment et peuvent faire de nous des enfants de Dieu. Il me semble évident que, dans la trans­for­ma­tion de cha­cun et cha­cune de nous, des com­bats se mani­festent, comme ils sont appa­rus à Jésus dès le début de son minis­tère. « Jésus, rem­pli de l’Esprit Saint revint du Jourdain (le lieu de son bap­tême) et il était dans le désert, conduit par l’Esprit pen­dant 40 jours, et il était ten­té par le diable ». Nous aus­si, face aux ten­ta­tions de la vie, nous avons besoin de la parole de Dieu et de la pré­sence de l’Esprit- Saint pour dis­cer­ner les choix qui nous sont deman­dés.

Au bap­tême, l’Esprit était des­cen­du sur Jésus et une voix vint du ciel : « Tu es mon fils, moi aujourd’hui je t’ai engen­dré. Lc 3. 22. Dans la pre­mière ten­ta­tion, le diable reprend ces mêmes paroles avec un ton pro­vo­ca­teur : « Si tu es le Fils de Dieu…ordonne à ces pierres de deve­nir du pain ». La nour­ri­ture est mise en rela­tion avec la Parole de Dieu.

Ce n’est pas nou­veau dans la Bible : Eve avait vu que le fruit de l’arbre défen­du était bon à man­ger, beau à voir et qu’il don­nait la connais­sance de Dieu. Dans la pre­mière lec­ture de ce jour, la dîme est reliée au don de Dieu, comme la manne au désert nour­ris­sait le peuple.

Se nour­rir dans une rela­tion à Dieu implique la recon­nais­sance de ce qui nous est don­né, dans le res­pect de la créa­tion et de chaque per­sonne sans volon­té de la man­ger ou d’être man­gé.

L’action créa­trice de Dieu se fait dans le res­pect de la dif­fé­rence : res­pect de soi, de l’autre, de Dieu. Cette pre­mière ten­ta­tion écarte la confu­sion et pose le pre­mier arché­type humain, la pre­mière clé du bon­heur : l’interdit de la fusion de l’être humain avec son ori­gine. « Tu ne man­ge­ras pas de l’arbre de la connais­sance » peut se com­prendre dans le sens qu’on ne peut « man­ger » « connaître tota­le­ment autrui ». Manger c’est faire nôtre. On assi­mile ce qu’on mange.

Le pre­mier com­man­de­ment est le res­pect de soi, d’autrui dans une rela­tion qui dis­tingue, qui res­pecte la pleine liber­té de l’autre. La ten­dance fusion­nelle est une invi­ta­tion à cou­per le cor­don ombi­li­cal pour gran­dir et pour­suivre l’acte créa­teur de Dieu. Point n’est besoin de don­ner l’exemple de l’enfant, de la rela­tion entre adultes, dans un couple, entre ensei­gnant et ensei­gné etc…Il s’agit de ne pas façon­ner l’autre à notre image, mais le lais­ser croître à l’image de Dieu. Ainsi, se nour­rir au Corps du Christ, c’est entrer dans les vues de Dieu pour décou­vrir notre propre iden­ti­té.

Deuxième ten­ta­tion

² Jésus est pla­cé sur un lieu pano­ra­mique : un regard cir­cu­laire de beau­té, pareil à la vue du para­dis. Quel regard est le nôtre sur le jar­din de la créa­tion ? Il nous est confié pour le culti­ver et la gar­der. Nous avons vou­lu le domi­ner, pos­sé­der, le gérer avec pou­voir. Les grandes nations d’aujourd’hui se battent pour pos­sé­der les matières pre­mières en Afrique et ailleurs. On ne se pré­oc­cupe guère des peuples qui y vivent. Cinq à six mil­lions de per­sonnes tuées dans la région des grands lacs en Afrique et que dire de la Syrie. Tant de guerres sus­ci­tées pour domi­ner. L’Evangile nous appelle à un regard joyeux et dra­ma­tique sur la créa­tion. Laudato Si ‘, la der­nière ency­clique du Pape, nous appelle à sor­tir d’un mode de pen­sée pos­ses­sif ; elle condamne l’arrogance des tech­niques oppo­sées à la bio­di­ver­si­té ; elle invite au res­pect des per­sonnes et des choses. Nous vivons de nos jours dans une spi­rale de pau­vre­té et de richesses limi­tées à quelques pri­vi­lé­giés. 63.000 per­sonnes pos­sèdent l’équivalent de 3 mil­liards de gens !.

Le regard de Jésus cir­cu­laire et pur, ne se laisse pas atteindre par l’avidité d’acquérir, par la pos­ses­sion. Il sait com­bien tout est relié dans la créa­tion, l’importance de la bio­di­ver­si­té et que l’homme fait par­tie de la créa­tion et n’a pas à la domi­ner. Tout est mys­té­rieu­se­ment relié d’une façon sys­té­mique. Le moindre de nos gestes, de nos paroles, de nos prières sont là pour édi­fier une terre nou­velle et des cieux nou­veaux. Ce n’est pos­sible qu’en ado­rant le Seigneur Dieu, notre Père, et lui rendre un culte.

. « Aimer son pro­chain, écrit Ouaknine, direc­teur du centre d’études juives à Paris, consiste certes à ne pas haïr, à ne pas convoi­ter ce qui lui appar­tient. C’est aus­si garan­tir sa vie, son inté­gri­té phy­sique et morale. Il y a tant de manières sub­tiles d’écarter l’autre, de tuer les mino­ri­tés, les chas­ser, les tuer. Il est deman­dé de res­pec­ter autrui dans ses talents, ses richesses, ses biens sans les convoi­ter. Mais voi­ci la troi­sième ten­ta­tion

Elle se déroule à Jérusalem au lieu de la pas­sion de Jésus. Elle touche à notre iden­ti­té même… « Si tu es le Fils de Dieu, répète une nou­velle fois le diable… ». C’est l’heure du choix défi­ni­tif : en appe­ler à l’Esprit de Dieu, dans la prière, pour for­ger notre propre iden­ti­té à l’image de Dieu. Sommes‐nous le centre du monde ? Humblement, réci­tons la prière que Jésus nous a ensei­gnée et recon­nais­sons le Père des cieux comme notre Père. Reconnaissons notre humble place dans le pro­jet de Dieu et écar­tons cette ten­ta­tion de nous mettre au centre du cercle. Le choix est simple : vou­loir être comme dieu ou accep­ter la filia­tion divine que Jésus nous apporte.

Ces trois ten­ta­tions sont une : man­ger autrui, domi­ner la créa­tion, se mettre au centre du cercle s’opposent radi­ca­le­ment à ce che­min de filia­tion divine, che­min de confiance, de soli­da­ri­té, d’humanité, sources d’un amour cir­cu­laire qui embrasse nos vies. Au res­pect de soi et des autres a cor­res­pon­du la fidé­li­té du couple et le céli­bat consa­cré ; au res­pect de la créa­tion a cor­res­pon­du la bonne gérance de la créa­tion et le vœu de pau­vre­té ; au refus de l’idolâtrie a cor­res­pon­du le vœu de consé­cra­tion, d’obéissance au pro­jet de Dieu.

Les ten­ta­tions de Jésus, pous­sé par l’Esprit, abou­tissent à la Croix et à la Résurrection. Que l’eucharistie de ce jour, de ce che­min joyeux et dra­ma­tique vers Pâques, nous fasse renaître dans cette recon­nais­sance mutuelle d’enfants de Dieu.

Frère Martin

illu : La Première Tentation du Christ, psau­tier enlu­mi­né, vers 1222 Copenhague

Billets apparentés

Homélie du 29è dimanche T.O (B) le 21 octobre 2018 Homélie du 29è dimanche T.O (B) Mc. 10, 35–45 Introduction Mes sœurs, mes frères, En ce mois d’octobre, nous avons béné­fi­cié…
Effata. 23è dimanche T.O. (B) Homélie du dimanche 09 sep­tembre 2018 Effata. 23è dimanche T.O. (B) Introduction Mes sœurs, mes frères, aujourd’hui le Seigneur vient poser son do…
Le pain de la Vie. Dimanche 5 aout 2018 ​18è dimanche du temps ordi­naire Le pain de la Vie Introduction Reçois ce que tu es. Deviens ce que tu reçois Frères et sœurs, cette semaine nou…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.