Homélie du 2e dimanche de carême, 21 février 2016. .

Pourquoi la litur­gie nous fait‐elle relire le récit de la Transfiguration du Seigneur tout au début du Carême, alors que nous fêtons cette Transfiguration le 6 août de chaque année, en une fête très solen­nelle, d’autant plus qu’elle est célé­brée aus­si bien par les Églises d’orient que par l’Église romaine ? Par contre, aujourd’hui, la Transfiguration est évo­quée sans solen­ni­té par­ti­cu­lière, sobre­ment comme il convient à la litur­gie de Carême.

Vous savez qu’il est tou­jours bon et éclai­rant, lorsque nous lisons un pas­sage des évan­giles, de le situer dans l’ensemble d’un cha­pitre, ici, en l’occurrence, le cha­pitre 9 de l’évangile de Luc. Ainsi, on y découvre que ce récit de la Transfiguration en gloire de Jésus est pré­cé­dé et sui­vi d’une annonce, par Jésus lui‐même, de sa mort, et de sa résur­rec­tion. Dans l’annonce qui pré­cède, faite à ses seuls dis­ciples, Jésus dit : « Il faut que le Fils de l’homme souffre beau­coup, qu’il soit reje­té par les Anciens, les Grands Prêtres et les Scribes, qu’il soit mis à mort, et que le 3e jour, il res­sus­cite » (9, 22). Et dans l’annonce qui suit la Transfiguration, Jésus dit : « Le Fils de l’homme va être livré aux mains des hommes. Mais les dis­ciples ne com­pre­naient pas cette parole ; elle leur res­tait voi­lée, en sorte qu’ils ne pou­vaient pas en sai­sir le sens » (9, 44–45).

Comment pouvons‐nous essayer d’interpréter ce mon­tage lit­té­raire de l’évangéliste Luc qui situe le récit de l’apparition de Jésus en gloire entre deux annonces de sa mort et de sa résur­rec­tion ?

Il y a eu depuis tou­jours des inter­pré­ta­tions nom­breuses et auto­ri­sées, selon les­quelles Jésus aurait sou­le­vé le voile de son huma­ni­té pour faire appa­raître, quelques ins­tants fugi­tifs, sa divi­ni­té cachée. Il aurait ain­si offert à ses dis­ciples la pos­si­bi­li­té de sup­por­ter sa Passion et sa mort avec cou­rage, avec la convic­tion que tout se ter­mi­ne­rait bien le 3e jour. Cette inter­pré­ta­tion me semble une offense au mys­tère de l’Incarnation : Jésus lui‐même aurait fait alors sem­blant de souf­frir son ago­nie au jar­din de Gethsémani, alors qu’en fait, il est pré­sen­té par les évan­gé­listes comme sup­pliant son Père de lui évi­ter les affres d’une mort cer­taine. Et les dis­ciples, sûrs de la résur­rec­tion de Jésus, l’auraient sui­vi allè­gre­ment jusqu’au Golgotha. On croit rêver ! Car, en fait, dès l’arrestation de Jésus, les dis­ciples s’enfuient, Pierre renie son maître, et seul le dis­ciple Jean est pré­sent sur le cal­vaire. Et c’est le même évan­gé­liste Luc qui raconte l’épisode des dis­ciples d’Emmaüs, ren­trant chez eux, mornes et le visage triste, ayant per­du tout espoir dans les len­de­mains qui chantent. « Certains disent qu’il est vivant. Mais nous, nous ne l’avons pas vu ».

Bref, pour eux et pour beau­coup de dis­ciples après eux, le 3e jour, le chiffre sym­bo­lique de l’achèvement, sera sans doute, « le jour le plus long », avant d’avoir foi dans le Christ res­sus­ci­té. Par contre, pour nous, le scé­na­rio est tota­le­ment dif­fé­rent de celui des pre­miers dis­ciples dont nous sommes éloi­gnés par 20 siècles de Tradition chré­tienne qui nous per­met, à tout moment de l’année, de confes­ser notre Foi : « Jésus‐Christ, cru­ci­fié sous Ponce Pilate, il est mort et il a été ense­ve­li, il est des­cen­du aux Enfers, il s’est rele­vé d’entre les morts le 3e jour, il est mon­té au ciel, d’où il vien­dra juger les vivants et les morts ».

Certes, depuis l’âge de notre petit caté­chisme jusqu’à l’âge adulte et même, pour cer­tains, jusqu’à un âge avan­cé, cette confes­sion reste bal­bu­tiante, mais elle est ancrée dans les pul­sa­tions secrètes de notre cœur de chré­tien. Un Père du désert d’Égypte a recom­man­dé : « Laisse ton cœur accueillir ce que disent tes lèvres, et laisse tes lèvres chan­ter ce que mur­mure ton cœur ». Et ce que doit mur­mu­rer sans cesse notre cœur, St Paul nous l’a pro­po­sé en quelques for­mules très fortes : « Puisque tu as été bap­ti­sé dans la mort du Christ, tu vis désor­mais avec Lui ». Et encore : « Puisque tu es res­sus­ci­té avec le Christ, tu es désor­mais capable de cher­cher les choses d’en-haut ».

C’est dans ce mot « désor­mais » que réside notre assu­rance de la résur­rec­tion, deve­nue notre propre résur­rec­tion aujourd’hui. Il est inté­res­sant de consta­ter que les évan­gé­listes Mt et Mc n’emploient pas le terme « trans­fi­gu­ra­tion », mais le terme grec méta­mor­pho­sis : Jésus fut méta­mor­pho­sé devant eux. C’est un terme un peu savant, et pour­tant on l’emploie assez natu­rel­le­ment lorsqu’on parle de quelqu’un, quand un évé­ne­ment impor­tant a chan­gé son être et sa manière de vivre. C’est tou­jours le cas quand quelqu’un est tom­bé amou­reux. On dira cou­ram­ment : depuis que ce gar­çon a ren­con­tré cette fille, ou, depuis que cette fille a ren­con­tré ce gar­çon, il est, elle est, com­plè­te­ment méta­mor­pho­sé, méta­mor­pho­sée !
Et bien, ça, c’est nous : quand nous vou­lons bien voir com­ment nous vivons, com­ment nos com­por­te­ments par­viennent à pra­ti­quer les Béatitudes de l’Évangile, nous pou­vons recon­naître, hum­ble­ment certes, mais avec l’assurance de la Foi, que c’est l’œuvre en nous du Ressuscité.
Il me faut ter­mi­ner par vous faire remar­quer — mais vous l’aurez déjà com­pris — que cela offre à notre Carême sa véri­table signi­fi­ca­tion. Pour avan­cer une for­mule forte, je dirais : « Tout Carême vient après Pâques ». C’est à dire que le Carême n’est pas une répa­ra­tion labo­rieuse pour obte­nir la grâce de la fête de Pâques. Bien petite grâce si elle était à la mesure de nos efforts de timides renon­ce­ments. Mais un Carême auda­cieux qui laisse entrer, par tous les pores de notre être, la méta­mor­phose de notre Baptême.

. Prier plus et plus sou­vent durant le Carême ? Oui, mais pour que le silence de Dieu avive notre silence dési­reux d’écouter sa Parole.

. Vivre plus sobre­ment ? Oui, mais pour que, dépour­vus de nos sécu­ri­tés futiles, nous décou­vrions que notre soli­tude n’est plus seule, lorsque nous y sommes rejoints par le Seul vrai­ment vivant.

. Partager notre pain et notre ami­tié avec notre pro­chain ? Oui, mais sans volon­ta­risme. Plutôt avec les bat­te­ments de cœur du Christ, sans cesse répé­tés, naï­ve­ment, tel un har­mo­ni­ca de petit gar­çon.

Aidons‐nous à vivre ce Carême dans la joie, dans une com­mu­nion de prière et d’amitié.

fr. Dieudonné

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