Éclat de Pâques

J’ai pré­pa­ré cette homé­lie du jour de Pâques dans l’accablement des atten­tats en me deman­dant quelle Pâque nous allions vivre.

Et je me suis sou­ve­nu des Pâques de mon enfance pen­dant la guerre, des Pâques de ma jeu­nesse pen­dant la guerre d’Algérie. Rien ne nous a jamais empê­chés de fêter Pâques et de renou­ve­ler notre foi en la Résurrection de Jésus. Mais nous n’avons jamais non plus célé­bré la Résurrection sans faire mémoire de la mort de Jésus sur la croix. Regardons cette croix devant nous : la grande ver­ti­cale du corps de Jésus de la terre au ciel, de l’humanité à Dieu, et les grands bras ouverts pour ras­sem­bler tous les hommes. Fêter Pâques, c’est plan­ter encore cette croix au cœur du monde et croire encore que la vie de Jésus est vic­to­rieuse de la mort, de toute mort, de toutes les morts.

Il n’y a pas si long­temps, on disait et on écri­vait que les reli­gions s’affaissaient de plus en plus dans une socié­té sécu­la­ri­sée. On s’employait même à cette dis­pa­ri­tion pro­gram­mée en tra­quant tous les signes et les sym­boles qui les rap­pe­laient encore : plus de crèches à Noël, pas de signes osten­ta­toires d’appartenance reli­gieuse dans les lieux publics. Mais les reli­gions sont reve­nues en force, et de la plus mau­vaise manière : affir­ma­tions iden­ti­taires, cris­pa­tions inté­gristes, relents fon­da­men­ta­listes. Et donc les reli­gions font peur à nou­veau. Elles sont accu­sées d’être les sources de toutes les vio­lences.

Allons‐nous donc fêter Pâques non seule­ment dans la peur mais en plus dans la fri­lo­si­té, en osant à peine chan­ter nos allé­luias ? Comment pourrions‐nous empê­cher Pâques d’éclater encore dans la lumière du prin­temps ? Le Ressuscité est là pré­sent au cœur de nos com­mu­nau­tés, dans la dou­ceur et la paix. Il n’a pas fait vio­lence, il a subi la vio­lence. Il n’a pas mani­fes­té sa résur­rec­tion sur le par­vis du temple mais à quelques amis qui ont dû d’abord croire devant le vide du tom­beau. Et à par­tir de ceux‐là, la foi en sa pré­sence silen­cieuse s’est trans­mise jusqu’à nous. Ce n’est pas une foi aisée, parce qu’au moment même où nous disons qu’il est res­sus­ci­té dans sa chair, nous n’avons aucun contact sen­sible avec lui. Nous le guet­tons en tour­nant les pages de nos évan­giles et en contem­plant les visages de nos frères puisqu’il nous a dit que c’est là qu’il était, et d’abord chez les plus pauvres et les plus petits. Mais quel bon­heur alors de nous regar­der les uns les autres pour le dévi­sa­ger.

Et j’ai vrai­ment envie de dire : Quel bon­heur d’être chré­tiens. Nous ne sommes pas supé­rieurs aux autres, nous res­pec­tons les autres croyances et les incroyances, et nous culti­vons les ren­contres et le dia­logue. Mais nous avons bien le droit d’être fiers d’être dis­ciples de Jésus avec la res­pon­sa­bi­li­té de témoi­gner de son Évangile, de tout l’Évangile, dans la misé­ri­corde et dans l’exigence, dans la dou­ceur et la vigueur, dans la vigi­lance et la confiance. Dans un monde que la peur des autres pousse aux replis et aux méfiances, nous sommes les humbles por­teurs d’un mes­sage d’amour et de paix. Nous nous sou­ve­nons de la parole de Jésus dans la tem­pête : « C’est moi, n’ayez pas peur ! » Et nous accueillons aujourd’hui dans la joie la salu­ta­tion du Ressuscité aux dis­ciples : « La paix soit avec vous ! »

Nous ne sommes pour­tant ni naïfs ni incons­cients. Nous savons bien que cette Pâque ne balaie pas les désordres et les tour­ments du monde. Nous savons seule­ment, et nous croyons qu’il n’y a pas d’autre issue pour le monde que l’amour. Nous croyons que Dieu aime le monde, il l’a tel­le­ment aimé qu’il lui a don­né son Fils unique, et son amour sera plus fort que tout le mal du monde.

Chrétiens de Pâques, com­ment regardons‐nous le monde ? Avec une infi­nie com­pas­sion en pen­sant aux peuples du Moyen‐Orient et aux flots de réfu­giés. Avec aus­si une adhé­sion renou­ve­lée aux grandes valeurs qui ont fait l’Europe et qui risquent aujourd’hui d’être bafouées. Avec la téna­ci­té têtue de l’espérance que l’Esprit tient vive en nous. Emmanuel Mounier par­lait d’optimisme tra­gique. Le chré­tien de Pâques se tient debout dans le monde. Il regarde en avant, se sou­ve­nant de la parole de Jésus res­sus­ci­té : « Je vous pré­cède. »

Il nous pré­cède, et en même temps il envoyait les dis­ciples en avant de lui. C’est encore sa der­nière parole de Ressuscité : « Allez ! Je vous envoie ! » Et c’est à l’exacte mesure de notre envoi, de nos mis­sions, que nous éprou­ve­rons sa pré­sence vivante. Nous avons vécu le carême comme une bonne retraite d’intériorité et de soli­da­ri­té. Vivons ce beau temps pas­cal au vent du monde, la joie au cœur, même cachée dans nos épreuves, parce que le Christ est là, hier, aujourd’hui et demain.

Fr. Bernard

Illu : La Résurrection. Chora Church / Museum, Istanbul, fresque de l’Anastasis.

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