Entrez dans la joie de votre Père.

4e dimanche du Carême C (2016)

« Entrez dans la joie de votre Père »

(Luc 15, 11–32)

La para­bole se ter­mine ain­si ; l’histoire s’arrête sans conclu­sion. On ne dit pas com­ment le fils ainé a réagi… Jésus ter­mine ain­si quel­que­fois ses para­boles, comme, par exemple celle des ouvriers envoyés à la vigne : est‐ce que celui qui avait été embau­ché à la pre­mière heure a ces­sé de récri­mi­ner ? Qu’en est‐il adve­nu ?

C’est que les para­boles de Jésus ne sont pas des réponses à nos ques­tions, mais bien plu­tôt des ques­tions que lui nous pose. Oui, mes frères, mes sœurs, c’est chaque fois à nous de répondre ! Parce que nous pou­vons presque tou­jours nous iden­ti­fier à l’un ou l’autre des per­son­nages de la para­bole, sinon aux deux, comme ici. La ques­tion est alors : com­ment est‐ce que nous aurions réagi ?

Voyons donc com­ment les choses se sont pas­sées, et d’abord pour le fils cadet. Il ne s’agit pas tel­le­ment de nous deman­der d’emblée dans quelle mesure nous sommes aus­si des ‘enfants pro­digues’. Voyons plu­tôt com­ment cela s’est pas­sé pour la gar­çon de la para­bole. Il est reve­nu à la mai­son, mais est‐il‐allé jusqu’au bout de sa conver­sion ? Le récit n’en dit rien. Il était par­ti au loin, deve­nu étran­ger à son père et à lui‐même. Puis, il est tom­bé dans la misère et il est « ren­tré én lui‐même », comme le dit texte, lit­té­ra­le­ment. Il a visi­té en quelque sorte le fond misé­rable de son cœur. Et il a fina­le­ment déci­dé : « Oui, je me lève­rai et j’irai vers mon père ». C’était déjà bien qu’il ait osé retour­ner chez son père : il savait donc qu’il était juste et non pas ran­cu­nier. Mais cette conver­sion était encore assez impar­faite ; ce n’était qu’une demi‐conversion, parce qu’il ren­trait pour pou­voir man­ger à sa faim, comme les domes­tiques, sans espé­rer plus.

Or quand il arrive, son père l’attend ; il le laisse à peine com­men­cer à débi­ter son petit boni­ment : ‘Père, j’ai péché contre le ciel et contre toi…’ ; il se jette à son cou et l’embrasse ten­dre­ment. Notez que c’est désor­mais lui, le père, qui prend toutes les ini­tia­tives ; on ne dit plus rien du fils ! S’est-il assis pai­si­ble­ment à la table du ban­quet ? Les bou­chées de veau gras ne sont‐elles pas res­tées en tra­vers de sa gorge, quand il repen­sait à sa pitoyable aven­ture ? On aime­rait savoir s’il est vrai­ment sor­ti de sa culpa­bi­li­té acca­blante. On aime­rait savoir…

Mais c’est à nous de répondre. Pouvons nous faire un pas de plus que le pro­digue, et décou­vrir nou­vel­le­ment Dieu comme notre Père ? Un Père qui, après nous avoir don­né toute la part que nous méri­tions, trouve encore à don­ner sans mesure.

Et le fils ainé ? Comment com­prendre sa réac­tion ?
Sans être jamais allé au loin, le frère ainé se sent sou­dain étran­ger chez lui et ne veut plus ren­trer. En fait, il ne s’était pro­ba­ble­ment jamais sen­ti vrai­ment ‘de la mai­son’, mais plu­tôt comme un employé de son ‘patron de père’. Il n’avait même pas osé lui deman­der un che­vreau pour, un jour, fes­toyer… Il était comme ces pha­ri­siens et scribes jaloux qui récri­mi­naient contre Jésus, « parce qu’il fai­sait bon accueil aux pécheurs et man­geait avec eux ». Ces hommes reli­gieux accom­plis­saient certes la Loi, mais ils le fai­saient pour un Dieu jus­ti­cier, un Dieu comp­table.

Et c’est à eux que Jésus s’adresse pour les invi­ter à enfin recon­naitre que Dieu est leur Père. Mais nous pres­sen­tons qu’au delà de ces pha­ri­siens du temps de Jésus, cette para­bole s’adresse à cha­cun de nous, aujourd’hui. Nous sommes tous invi­tés à entrer dans cette para­bole, à la conti­nuer en quelque sorte, pour aller jusqu’au bout de notre conver­sion à l’Évangile. Nous voyons bien que nous ne pou­vons pas nous conten­ter d’une demi‐conversion, comme le fils cadet qui rentre à la mai­son pour enfin man­ger à sa faim, en pro­met­tant de désor­mais bien se com­por­ter. Ou comme le fils ainé, dont on peut sup­po­ser qu’il a fina­le­ment cédé aux prières de son père, qu’il a encore une fois obéi à son papa, en pro­met­tant de ne plus rous­pé­ter désor­mais. On peut même ima­gi­ner qu’il s’est enfin assis, un peu bou­gon, à la table du ban­quet. Peu importent à pré­sent les dif­fé­rences entre les deux frères. Au début du récit de la para­bole, tous deux n’avaient, semble‐t‐il, que l’ambition assez médiocre d’être de bons domes­tiques.

Mais tous deux sont appe­lés par la père à entrer dans la fête, c’est-à-dire à réa­li­ser qu’ « ils ne sont plus des ser­vi­teurs, mais des fils ». Vous avez remar­qué que le père est sor­ti deux fois à la ren­contre de ses fils, pour aller au devant du cadet « qui était encore loin » et puis pour sup­plier l’autre. Chaque fois, c’était pour les faire entrer, pour les faire « entrer dans sa joie ». Qu’ils viennent de la délin­quance ou de la ser­vi­li­té, peu importe, il leur adresse un même appel à cette bien­heu­reuse conver­sion.

Et aujourd’hui cet appel reten­tit pour nous, mes sœurs, mes frères. Qui que nous soyons, d’où que nous venions, nous sommes invi­tés à aller jusqu’au bout de notre conver­sion à l’Évangile. Car Jésus n’est pas venu pour nous apprendre à être hon­nêtes, justes, patients et bons pra­ti­quants, mais pour que nous entrions en com­mu­nion avec Dieu son Père. Pas moins.

C’est pour­quoi, avant de conclure, je vou­drais encore essayer de pré­ci­ser ce que contient concrè­te­ment cet appel du Christ à vivre en fils et filles du Père céleste, tel qu’il nous l’illustre dans cette para­bole.
Je vois sur­tout trois choses, trois exi­gences.

D’abord d’oser prier, en pre­nant le temps pour que la prière nous habite, en com­men­çant par « ren­trer en nous‐mêmes », comme l’a fait l’enfant pro­digue, c’est-à-dire en recon­nais­sant notre pau­vre­té. Là, au plus creux de nous‐mêmes, au plus vrai, nous décou­vrons que notre désir ne se limite pas à vou­loir man­ger à notre faim, mais qu’une faim beau­coup plus forte nous habite.

Se réveille alors le désir de mieux connaitre Dieu, celui qui nous attend et sort à notre ren­contre. Il y a là un second appel de Jésus, mani­fes­té dans cette para­bole. Comme cer­tains pha­ri­siens du temps de Jésus, nous trai­nons encore, plus ou moins consciem­ment, beau­coup d’images de Dieu qui lui sont indignes : un Dieu jus­ti­cier qui punit les pécheurs en leur envoyant au besoin des catas­trophes natu­relles, un Dieu impla­cable qui aurait même inven­té l’enfer pour punir les pécheurs… Bien sûr, nous n’acceptons plus cette pré­sen­ta­tion du Seigneur, mais il nous reste dif­fi­cile de conce­voir que toute sa sain­te­té réside dans sa bon­té, que sa puis­sance n’est qu’amour. Alors, en lisant et médi­tant régu­liè­re­ment le Nouveau Testament, ̶ et le Premier, à sa lumière, ̶ nous accé­dons peu à peu à cette connais­sance qui nous trans­forme.

Enfin, en troi­sième lieu, nous com­pre­nons que, pour aller jusqu’au bout de notre conver­sion à l’Évangile, nous devons nous pré­pa­rer à par­ti­ci­per au ban­quet. Et nous n’y par­ti­ci­pons vrai­ment que quand nous accep­tons d’y ren­con­trer nos frères, comme le fils ainé qui a peut‐être fini par se récon­ci­lier avec le cadet, celui que, devant son père, il avait d’abord appe­lé avec mépris : ‘ton fils là‐bas’. On peut ima­gi­ner ! En tout cas, pour nous, le ban­quet auquel nous sommes invi­tés n’est une vraie fête que si nous accep­tons d’y ren­con­trer cor­dia­le­ment tous nos frères, sans excep­tion, dans le par­don, le res­pect, la col­la­bo­ra­tion. Alors la joie peut fuser et ache­ver de nouer la com­mu­nion fra­ter­nelle.
Vous aurez com­pris que ce ban­quet, c’est toute notre vie, quand elle est par­ta­gée, dans notre milieu habi­tuel, quo­ti­dien, et, plus lar­ge­ment, dans nos enga­ge­ments au delà, dans notre sou­ci pour que tous les humains soient admis à ce par­tage.

Jésus a par­ti­ci­pé à beau­coup de ban­quets, jusqu’au ban­quet pas­cal. C’est à sa mémoire que nous sommes réunis ici, en ce moment, parce qu’il nous y a invi­tés. Il nous demande, en effet, pour aller jusqu’au bout de notre conver­sion, de par­ti­ci­per à son sacri­fice et d’apprendre de lui à « aimer jusqu’au bout ».

Frère Pierre

illus­tra­tion : Le Retour du fils pro­digue (détail), Rembrandt, 1668

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