Homélie du 5è Dimanche de Carême : “Germes”

5è Dimanche de Carême, année C

Germes

Une femme a été sur­prise en train de com­mettre l’adultère (Jean, 8, 1–11). Avec qui ? Sans doute avec un petit malin qui a su se sau­ver et la lais­ser seule se faire attra­per. D’autres hommes la traînent devant Jésus et allèguent la loi de Moïse mais en la cen­su­rant : car la Loi dit non pas de lapi­der la femme mais bien les deux amants. Donc des hommes qui jugent une femme seule et qui se servent d’elle pour tendre un piège à Jésus. Mais Jésus ne regarde ni ces hommes ni la femme : il est pen­ché sur le sol à tra­cer des traits. Il évite ain­si la pos­ture du juge qu’on vou­drait lui voir prendre, comme si cela ne le concer­nait pas. Et quand il se redresse, c’est pour ren­ver­ser la situa­tion : accu­ser les accu­sa­teurs. Il se penche alors à nou­veau en atten­dant qu’ils soient tous par­tis. Et il se redresse enfin devant la femme seule et sa parole est éton­nante : « Je ne te condamne pas. » Il est le seul à pou­voir condam­ner et il ne le fait pas.

Cette parole aurait dû inter­dire à l’Église toute condam­na­tion alors qu’elle a si sou­vent condam­né et même exé­cu­té tant de pré­su­més cou­pables au long de son his­toire. Nous en sommes tou­jours accu­sés, on ne cesse de nous le rap­pe­ler. Ce sont toutes ces tristes pages que le pape François vou­drait enfin tour­ner en refu­sant de juger : « Qui suis‐je pour juger ? » et en déclen­chant un vrai tsu­na­mi de misé­ri­corde en cette année sainte.

Est‐ce à dire que nous allons tout tolé­rer ? Le même pape a excom­mu­nié les mafieux sans ménagement.Il peut donc bien s’agir de dépla­cer le cur­seur : nous ne tolé­re­rons ni la bêtise, ni le déni, ni les slo­gans creux, ni le prêt‐à‐penser. Mais nous gar­de­rons cet éton­nant pou­voir de dire : « Je ne te condamne pas. Va et ne pèche plus. »

Et faire cela, c’est inau­gu­rer le monde nou­veau dont nous parle Isaïe. Quand nous enten­dons cette parole : « Je fais un monde nou­veau, il germe, ne le voyez‐vous pas ? » nous pou­vons objec­ter tout le contraire : le monde où nous sommes est plu­tôt mena­cé par de lourds pré­sages d’effondrement qui nous font mal­heu­reu­se­ment nous replier dans la peur et le rejet.

Et pour­tant, ceux qui ont pu voir le film « Demain » ont décou­vert avec bon­heur ce monde nou­veau qui germe un peu par­tout. On cherche à vivre autre­ment, à habi­ter autre­ment, à consom­mer et à man­ger autre­ment. Ces recherches ne sont pas for­cé­ment pour­sui­vies au nom d’une exi­gence spi­ri­tuelle, mais elles peuvent bien appe­ler une nou­velle spi­ri­tua­li­té faite de confiance et d’abandon selon les invi­ta­tions de Jésus à ne pas nous lais­ser écra­ser par les pré­oc­cu­pa­tions du len­de­main et à regar­der davan­tage les oiseaux du ciel et les fleurs des champs. Nous avons bien besoin aujourd’hui de cette fraî­cheur confiante qui n’est pas de l’insouciance et qui n’empêche pas non plus de sou­te­nir une soli­da­ri­té vigi­lante avec tous ceux qui vou­draient sim­ple­ment pou­voir vivre digne­ment.

L’avenir et le pas­sé. Isaïe nous dit : « Ne vous sou­ve­nez plus d’autrefois, ne son­gez plus au pas­sé. » Curieusement il vient jus­te­ment de rap­pe­ler la sor­tie d’Égypte et le pas­sage dans la mer, le pas­sé fon­da­teur d’Israël dont on ne cesse de faire mémoire. Mais il s’agit de l’appel de Dieu main­te­nant et de l’avenir qui est là. On a sou­vent dit qu’il faut pou­voir s’adosser au pas­sé pour adhé­rer au pré­sent et envi­sa­ger l’avenir. Mais cela ne signi­fie pas qu’il faut res­sas­ser le pas­sé. C’est ce qui nous guette avec l’âge, quand on dit bien que l’avenir est der­rière nous. Les com­mu­nau­tés vieilles aiment racon­ter leur pas­sé tan­dis que les plus jeunes bruissent de pro­jets. A ceux qui lui disaient : « On a tou­jours fait comme ça » un supé­rieur répon­dait : « Bonne rai­son pour faire autre­ment. »

Saint Paul nous dit la même chose mais à un autre niveau : « Je pour­suis ma course pour sai­sir comme j’ai été moi‐même sai­si. Oubliant ce qui est en arrière et lan­cé vers l’avant, je cours vers le but. » Il nous est bon de nous rap­pe­ler ce qu’a été le Christ dans notre vie, mais il faut encore et tou­jours tendre vers lui. Le Christ est en avant de nous. Nous le cher­chons en nous arrê­tons dou­ce­ment à chaque page de l’évangile, mais pas du tout comme on feuillette un album du pas­sé. A chaque page, il nous entraîne. Le mot qu’il répète le plus est : Va ! Et lui, il est tou­jours pour nous celui qui vient.

Ces pro­pos orientent nos der­nières étapes de carême. Nous sommes sur une route qui ne s’arrêtera pas à Pâques. La der­nière parole du Ressuscité sera : « Allez ! » Pour les plus anciens d’entre nous comme pour ceux qui sont éprou­vés par la mala­die ou le deuil, cela signi­fie­ra sim­ple­ment, mais par­fois dif­fi­ci­le­ment, conti­nuer jour après jour, tenir, et le témoi­gnage de leur per­sé­vé­rance nous sti­mule tous. Nous nous sou­vien­drons cepen­dant que pour nous tous ensemble il ne s’agit pas sim­ple­ment de tenir, avec ce que cela pour­rait com­por­ter d’immobilité, mais d’aller, de sor­tir, d’inventer. Le monde nou­veau annon­cé par Isaïe, c’est le monde pas­cal. Nous sommes en train de nous pré­pa­rer au cœur de nous‐mêmes à un renou­vel­le­ment qui ne sera pas notre oeuvre mais la puis­sance en nous du Ressuscité qui nous élève au‐delà de nous‐mêmes par son Esprit.

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