2ème dimanche de Pâques, 3 avril 2016

2ème dimanche de Pâques, 3 avril 2016

Homélie du 2ème dimanche de Pâques, 3 avril 2016

L’Église ne craint pas, en ce deuxième dimanche de Pâques, de nous mettre sous les yeux et dans l’oreille, pour ali­men­ter notre connais­sance du mys­tère cen­tral de la foi chré­tienne, des textes rigou­reu­se­ment contra­dic­toires. On ne peut, en effet, tenir pour vrai en même temps que les pre­miers croyants trou­vaient un bon accueil auprès de tout le peuple… qui fai­sait leur éloge, qu’ils allaient et venaient libre­ment du Temple (sous la colon­nade de Salomon) à leur mai­son (où ils rom­paient le pain) – c’est ce qu’affirme Luc dans les Actes des Apôtres – et, d’autre part, qu’ils avaient ver­rouillé les portes du lieu où ils étaient car ils avaient peur des juifs – c’est ce qu’indique l’Évangile de Jean, vrai­sem­bla­ble­ment rédi­gé une ving­taine d’années plus tard que l’écrit de Saint‐Luc.

Nous ne sau­rons jamais, selon toute vrai­sem­blance, ce qu’il en fut exac­te­ment dans les débuts de la nou­velle com­mu­nau­té même si nous avons des rai­sons de pen­ser que le divorce entre le judaïsme et l’Église – hélas durable puisqu’il a fal­lu près de vingt siècles pour qu’on s’efforce d’en atté­nuer les effets – a pris quelque temps avant d’être pro­non­cé de façon qua­si irré­mé­diable. L’évangéliste Jean, écri­vant plus tar­di­ve­ment, s’adresse à des com­mu­nau­tés vivant en milieu hos­tile, et lui‐même réserve l’appellation « juifs » à des per­sonnes exté­rieures, alors que les pre­miers dis­ciples dans l’Église de Jérusalem sont qua­si­ment tous des judéo‐chrétiens. C’est après seule­ment que, sous l’influence de Paul, l’Évangile sera annon­cé aux païens et dans les syna­gogues de la dia­spo­ra où l’on se défen­dait contre des intru­sions étran­gères. Luc, de son côté, s’il charge les chefs reli­gieux d’Israël lors du pro­cès de Jésus, se garde bien de réser­ver le même sort à l’ensemble du peuple. Jamais, par exemple, il ne désigne l’Église comme peuple de Dieu. C’est un titre qui, selon lui, revient pour tou­jours à Israël, béné­fi­ciaire d’une Alliance qui n’a pas été détruite ou sup­plan­tée par une seconde. Nous savons que le Concile Vatican II n’a nul­le­ment tenu compte de ces vues, et que l’image pri­vi­lé­giée de l’Église dans Lumen Gentium est pré­ci­sé­ment celle du peuple de Dieu. Quand, dans nos litur­gies, nous évo­quons les fils de la pre­mière Alliance, nous res­tons bien naï­ve­ment dans ce même uni­vers de pen­sée et, par là, nous ne contri­buons guère – c’est le moins qu’on puisse dire – à l’avancée du dia­logue judéo‐chrétien.

L’incertitude qui pèse sur les ori­gines – encore que l’ensemble des docu­ments anciens penche en faveur de l’ouverture plu­tôt que du repli, de la porte ouverte plu­tôt que ver­rouillée — ne devrait pas nous décon­cer­ter. Le Nouveau Testament offre une base suf­fi­sante à l’élan de la foi, à la recon­nais­sance de Jésus comme Seigneur de nos vies. C’est bien pour cela qu’il a été écrit, et peu importent, en défi­ni­tive, ces contra­dic­tions et diver­gences.

Nous retrou­vons ici la finale du qua­trième Évangile qui vient d’être pro­cla­mée : « Ces signes ont été mis par écrit dans ce livre afin que vous croyiez que Jésus est le Messie, le Fils de Dieu, et afin que, par votre foi, vous ayez la vie en son nom ». Cette finale pour­rait d’ailleurs être celle des trois autres qui ne pré­tendent pas à une véri­té his­to­rique ou rigou­reuse, qui sont des témoi­gnages éla­bo­rés pour assu­rer la vita­li­té et le sérieux des com­mu­nau­tés chré­tiennes aux­quelles ils s’adressent — tant il est vrai que les Évangiles sont le fruit d’une Église déjà consti­tuée autant qu’un mes­sage assu­rant sa fon­da­tion.

Comment don­ner suite à cette conclu­sion de l’Évangile sinon en pour­sui­vant assi­du­ment la lec­ture – car il ne suf­fit pas, il suf­fit de moins en moins, pour être chré­tien, de recueillir l’enseignement des Apôtres et de leurs suc­ces­seurs – en médi­tant les Saintes Écritures par la Lectio divi­na monas­tique ou de toute autre manière. La foi, en effet, se prend au mot : c’est le titre d’une émis­sion de télé­vi­sion à laquelle le frère Bernard a récem­ment pris part. Si la foi naît de ce qu’on entend, elle se déve­loppe à par­tir du texte lu, rumi­né, médi­té. Cette opé­ra­tion nous fait expé­ri­men­ter la Seigneurie du Christ dans nos vies per­son­nelles comme dans les groupes et com­mu­nau­tés dont nous fai­sons par­tie. Lecture, médi­ta­tion, contem­pla­tion contri­buent à irri­guer nos sen­ti­ments, nos pen­sées et nos actes de l’eau vive qui ne cesse de sourdre du grand Livre des Écritures.

Précisément, le temps pas­cal est un temps accor­dé pour un appro­fon­dis­se­ment, une meilleure connais­sance de notre foi par l’écoute inces­sante de la parole, pro­lon­gée par une récep­tion plus intime de la parole pro­cla­mée dans la litur­gie lorsque nous retour­nons à la mai­son ou dans notre cel­lule, ou sur les lieux de tra­vail et de loi­sir. Pendant la cin­quan­taine pas­cale, nous che­mi­nons sur une sorte de haut‐plateau d’où nous aper­ce­vons, au fur et à mesure de notre marche, de dimanche en dimanche, les mer­veilles célé­brées en une fois au cours de la grande vigile noc­turne ou de la messe du jour de Pâques. Il nous faut du temps pour accueillir ce qui nous fait vivre. Nous ne pou­vons tout rece­voir en une seule fois. De fait, le temps de Pâques consti­tue la grande caté­chèse de l’année litur­gique. Il ne suf­fit pas de chan­ter à tue‐tête des allé­luias. Il faut encore com­prendre ce que l’on chante. Tout se passe comme si l’Église nous disait au long de cette période : « Voilà ce que signi­fie ce que vous avez célé­bré dans l’enthousiasme pen­dant la Sainte nuit et pen­dant le jour nou­veau que fit le Seigneur. Ecoutez bien. Ne pas­sez pas en les igno­rant auprès d’admirables beau­tés. Ayez le coeur ouvert comme votre Maître et Seigneur. »

Les yeux ouverts, le coeur large, la porte elle aus­si ouverte et non pas fer­mée à double tour par le soin sinon des Apôtres dans les jours qui sui­virent la mort de Jésus du moins de cer­tains d’entre eux quelques années plus tard. La ten­ta­tion est grande en effet de pra­ti­quer le ver­rouillage des portes, de la doc­trine, de la pra­tique quand on se trouve en milieu hos­tile ou sim­ple­ment indif­fé­rent : « Vous ne vou­lez pas de nous. Alors, nous allons nous cal­feu­trer. Là, au moins, entre nous, en nous aimant les uns les autres (plu­tôt les uns que les autres, d’ailleurs), nous pour­rons vivre en accord, en com­mu­nion, sans prendre le risque d’une oppo­si­tion, d’une contes­ta­tion voire d’un débat ». Alors, certes, toutes portes closes, Jésus vient. Il pro­clame : « La paix soit avec vous ». Je trouve vrai­ment dom­mage qu’il n’ait pas dit : « Ouvrez donc ces portes. Ne res­tez pas enfer­més comme des trouillards ! ». C’est ain­si, ce n’est pas la pré­oc­cu­pa­tion de Saint‐Jean.

Apportons‐lui un cor­rec­tif. Ce n’est pas inter­dit car nous l’avons nous aus­si la pen­sée du Christ, et pas seule­ment saint Paul. C’est dans cet esprit qu’au début de son pon­ti­fi­cat le pape Jean‐Paul II s’est écrié : « N’ayez pas peur. Ouvrez toutes grandes les portes au Christ. Laissez‐le vous visi­ter. Ouvrez les portes pour qu’il trans­forme vos façons de pen­ser et d’agir, les formes de votre culture et vos sys­tèmes poli­tiques injustes ». Son suc­ces­seur s’est pré­oc­cu­pé sur­tout de l’aménagement inté­rieur de la mai­son ren­due acces­sible au Christ, une fois la porte ouverte. Son sou­ci : com­ment vivre en véri­té dans la mai­son de l’Église, quel est le juste rap­port mutuel de ses habi­tants, etc.

Et voi­ci un nou­veau pon­tife qui aime lui aus­si les portes ouvertes, non pour faci­li­ter l’entrée du Christ, des hôtes et des étran­gers, mais pour qu’on puisse plus aisé­ment sor­tir. Bien sûr, il y a les fenêtres, mais c’est moins natu­rel. Déverrouillons l’Église pour aller à la ren­contre de ceux qui attendent une parole de vie ou qui n’attendent pas, qui n’attendent plus, dans les péri­phé­ries ou ailleurs. Déverrouillons pour réduire le divorce entre les cultures contem­po­raines et le mes­sage évan­gé­lique ou, plu­tôt, la façon de le pré­sen­ter ou d’en vivre.

Avec ce pape, l’Église est de sor­tie. De la sorte, il se montre un bon pas­teur à l’image de celui qui est mis en scène dans la para­bole du même nom. Le Bon ber­ger, en effet, si nous lisons bien le texte — tou­jours selon Saint‐Jean qui n’est pas à une contra­dic­tion près ou qui a sim­ple­ment plu­sieurs facettes — appelle ses bre­bis pour leur indi­quer la sor­tie de la ber­ge­rie et la direc­tion des verts pâtu­rages qu’ils ne sont pas les seuls à brou­ter. Christ appelle à des ren­contres sur le pré, non pour des duels, des confron­ta­tions, mais pour s’exercer à la fra­ter­ni­té et pour abattre ce qui lui fait obs­tacle.

L’ouverture de l’esprit et du coeur en ce beau temps de Pâques, l’ouverture des portes de l’Église en l’année de la misé­ri­corde : voi­là pour nous une tâche à accom­plir, voi­là aus­si une pro­messe de joie. A bas les murailles qui cernent la tris­tesse. Et que la joie du Christ soit notre seul rem­part !

Amen.

frère Jean‐Yves

Illustration : le Livre de Kells (manus­crit enlu­mi­né), Incipit de l’Evangile de St‐Jean, 9éme siècle, Irlande

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