Le “commandement nouveau”

Le ‘commandement nouveau’

5ème dimanche de Pâques C

(Jn 13, 31–35)

Dans l’Apocalypse nous avons enten­du le Seigneur pro­cla­mer : « Voici que je fais toutes choses nou­velles ! » Mes frères, mes sœurs, il ne faut pas attendre pour cela la parou­sie. Avec Jésus nous pou­vons chaque jour renou­ve­ler notre vie, pré­ci­sé­ment en réa­li­sant le ‘com­man­de­ment nou­veau’ de nous aimer les uns les autres’.

Il est vrai que nous avons déjà sou­vent enten­du par­ler de ce com­man­de­ment, et nous nous deman­dons peut‐être ce qu’il a de si nou­veau. Le com­man­de­ment de l’amour n’est-il pas, au contraire, très ancien ? Les livres de la Première Alliance en parlent déjà abon­dam­ment. Et ailleurs dans le monde il en est aus­si ques­tion : Confucius invite expli­ci­te­ment à aimer tous nos frères, tan­dis que le Bouddha nous appelle même, dans le Dhammapada, à aimer nos enne­mis. Alors qu’y a‐t‐il de tel­le­ment nou­veau dans ce com­man­de­ment ?

On dit sou­vent que ce qui fait la nou­veau­té de ce com­man­de­ment de Jésus est son inten­si­té : il faut aimer comme Jésus, c’est à dire plus que jamais. C’est vrai. Mais je crois que ce qui fait la nou­veau­té de c com­man­de­ment est la réci­pro­ci­té : par trois fois Jésus dit : « Aimez‐vous les uns les autres  ».

Mais cela n’est pas direc­te­ment évident.

Je fais quelque fois un test qui confirme la dif­fi­cul­té à entrer dans cette pers­pec­tive. Je cite le début de cette phrase bien connue du ‘Sermon sur la Montagne’ en deman­dant de la com­plé­ter par cœur : « Quand tu vas pré­sen­ter ton offrande à l’autel et que là tu te sou­viens… », mon inter­lo­cu­teur conti­nue géné­ra­le­ment : « que tu as quelque chose contre ton frère, laisse là ton offrande », mais le texte dit : « si là tu te sou­viens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande et va d’abord te récon­ci­lier avec ton frère. » Au moment de la prière, Jésus ne se pré­oc­cupe pas de notre culpa­bi­li­té ; il n’exige pas qu’on com­mence par deman­der par­don pour nos fautes per­son­nelles qui empêchent que notre offrande soit agréable à Dieu. Non ! ce qui lui importe est l’attitude de nos frères à notre égard, c’est l’harmonie et la paix entre les frères qui prient, c’est, par exemple, cette una­ni­mi­té qui régnait entre les apôtres réunis au cénacle, dans l’attenter de l’(Esprit Saint. Or ce test fait appa­raître que, spon­ta­né­ment, nous enten­dons l’Evangile dans un registre indi­vi­dua­liste et mora­li­sant. D’ailleurs nous com­men­çons encore sou­vent la célé­bra­tion de la messe par un mea culpa  !

Notre culture cen­trée sur l’individu se pré­oc­cupe de la res­pon­sa­bi­li­té per­son­nelle. Chacun de nous s’efforce donc d’aimer ses frères. C’est très bien. Mais Jésus n’a pas dit : « Aimez vos frères ! ». ̶ Il ne fal­lait pas qu’il vienne s’il n’avait que cela à dire. ̶ Il a dit : « Aimez‐vous les uns les autres !» C’est assez dif­fé­rent, — et c’est cette dif­fé­rence qui risque tou­jours de pas­ser inaper­çue.

Jésus nous invite à contri­buer à faire venir le ‘Royaume de Dieu’, ce ‘monde nou­veau’, où l’on tisse un réseau d’amour réci­proque, où cha­cun peut se sen­tir res­pec­té, accueilli, aimé, invi­té à aimer en retour, un monde où l’on aime aimer. En disant par trois fois : « Aimez‐vous les uns les autres » Jésus réoriente fon­da­men­ta­le­ment notre com­por­te­ment. Il décentre notre pôle d’intérêt rela­tion­nel, moral. Et cela est plus neuf que nous ne l’imaginons. (En fait, c’est le grand retour­ne­ment évan­gé­lique que Jésus a par exemple illus­tré dans la para­bole du Bon Samaritain. Celui‐ci ne s’est pas deman­dé : « Que m’arrivera-t-il si je m’arrête ? », mais : « Qu’arrivera-t-il au bles­sé si je ne m’arrête pas ? »)

Mais cette démarche de l’amour réci­proque est aus­si beau­coup plus dif­fi­cile, parce que, si nous pou­vons déci­der d’aimer géné­reu­se­ment les autres, nous n’avons par contre pas beau­coup d’emprise sur les réac­tions des autres à nos gestes et nos paroles, si sin­cères soient‐ils.

Pour réa­li­ser ce com­man­de­ment nou­veau de nous aimer les uns les autres, et, concrè­te­ment, pour faci­li­ter la tâche des autres, il nous faut d’abord veiller à être nous‐mêmes aimables ! ̶ Je ne dis pas ‘sym­pa­thiques’, ‘com­plai­sants’, ‘sédui­sants’, mais vrai­ment aimables, ̶ et d’abord abor­dables, fiables. – Cela sup­pose, on le voit, une très grande véri­té dans nos rap­ports, pour que les com­mu­ni­ca­tions soient tou­jours pos­sibles de part et d’autre. Cela sup­pose que nous connais­sions ceux que nous vou­lons aimer. Nous sommes invi­tés à déve­lop­per un sixième sens, pour sen­tir, pres­sen­tir ce que l’autre attend ; il s’agit en fait d’une capa­ci­té d’intuition nou­velle pour devi­ner ce qui convient à l’autre, ce que notre frère, notre sœur, notre proche espère de nous.

Je crois enfin que cet éveil les uns aux autres sup­pose (et d’ailleurs engendre) beau­coup d’humilité. De fait, en consta­tant le manque d’emprise que nous avons sur l’amour que les autres nous portent en retour, nous pre­nons conscience de la fai­blesse de tout amour et nous pou­vons vrai­ment res­pec­ter le mys­tère qui l’entoure. C’est tou­jours un risque que de pro­po­ser un amour qui attend la réci­proque. Il nous faut donc nous y enga­ger dans un cli­mat de res­pect et de grande humi­li­té. Alors seule­ment nous pou­vons attendre patiem­ment l’amour de l’autre et évi­ter l’autosuffisance et la condes­cen­dance qui carac­té­risent ceux qui savent mieux où est le bien, et qui peuvent être géné­reux.

Vous voyez, mes sœurs, mes frères, que, mine de rien, cette exi­gence de l’Evangile de nous aimer les uns les autres est très grande, plus révo­lu­tion­naire qu’on ne le pense. Elle est le signe le plus incon­tes­table de notre appar­te­nance au Christ. Si les pre­miers chré­tiens sus­ci­taient l’étonnement chez leurs contem­po­rains, ce n’était pas uni­que­ment parce qu’ils aimaient tous leurs frères humains et s’organisaient pour les ser­vir par toutes sortes d’œuvres de bien­fai­sance, mais parce qu’on pou­vait dire d’eux : « Voyez comme ils s’aiment ! ». Jésus dit en effet dans l’évangile que nous avons enten­du : « Ce qui mon­tre­ra à tous les hommes que vous êtes mes dis­ciples, c’est l’amour que vous avez les uns pour les autres ». Nous sommes ici au cœur, au foyer le plus ardent de la Bonne Nouvelle que Jésus annon­çait : le Père veut éta­blir le Royaume, ce monde nou­veau où les humains ne sont plus des loups les uns pour les autres, mais en quelque sorte des dieux les uns pour les autres, puisqu’ils peuvent voir en cha­cun la per­sonne de son Fils incar­né.

En médi­tant plus avant cet évan­gile nous pou­vons encore faire une autre décou­verte impor­tante : nous pou­vons remon­ter à la source de cet amour mutuel. L’Évangile nous révèle en effet qu’avec Jésus notre Seigneur, nous sommes intro­duits dans un réseau de rela­tions beau­coup plus vaste. Il pré­cise en effet : « Aimez‐vous les uns les autres comme moi je vous aimés. » Et un peu plus loin, il ajoute : « Comme le Père m’a aimé, moi aus­si je vous ai aimés. Demeurez en mon amour. » (Jn 15, 9) L’amour mutuel dans lequel nous devons demeu­rer est à l’image de celui que Jésus nous porte et celui‐ci est lui‐même une réponse à l’amour du Père, dans l’Esprit saint qui repose sur lui. Ainsi donc nous sommes fina­le­ment intro­duits dans l’amour qui habite la Trinité ! Le mou­ve­ment qui anime notre vie selon l’Évangile découle direc­te­ment de l’amour qui unit le Père et son Fils dans l’Esprit. Si la réci­pro­ci­té dans l’amour, telle que Jésus nous la pro­pose est un com­man­de­ment vrai­ment nou­veau, c’est parce qu’il nous intro­duit très concrè­te­ment dans ce mys­tère inouï qui renou­velle radi­ca­le­ment toute image de Dieu. Dieu n’est pas une monade, un ‘moteur immo­bile’. Il est un foyer d’amour. Et il nous y asso­cie.

Mais reve­nons à l’Eucharistie que nous célé­brons en ce moment. Quand donc nous pré­sen­tons notre offrande à l’autel, quand nous nous pré­pa­rons à célé­brer l’Eucharistie, la pre­mière chose à faire n’est pas, comme on dit sou­vent, de « recon­naître que nous sommes pécheurs », pour pou­voir nous pré­sen­ter cha­cun digne­ment au Seigneur. Mais nous devons regar­der autour de nous, pour voir si nous for­mons une assem­blée vrai­ment unie et paci­fiée, ou si, au contraire, nous nous igno­rons et si nous per­ce­vons des cli­vages impor­tants entre les uns et les autres. Car s’il n’a pas d’unanimité entre nous, il n’y a tout sim­ple­ment pas de litur­gie chré­tienne : autant ren­trer à la mai­son. Mais si nous sommes ras­sem­blés ici, c’est pour nous entrai­der, dans la prière una­nime, pour constam­ment réin­ven­ter la fra­ter­ni­té, selon les cir­cons­tances tou­jours chan­geantes, et tou­jours plus lar­ge­ment.

En fai­sant ain­si nous nous réen­ga­geons en pleine conscience à ce que ce com­man­de­ment de l’amour mutuel soit effec­ti­ve­ment chaque jour nou­veau.

Fr. Pierre

Image : Henri Matisse, Chapelle du rosaire de Vence

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Une réflexion sur « Le “commandement nouveau” »

  1. La médi­ta­tion de Pierre, sur une parole vieille de 2000 ans, me parle énor­mé­ment par sa dimen­sion humaine et concrète (plus spi­ri­tuelle dans la seconde par­tie) ; il a un point de vue très ori­gi­nal et nou­veau qui m’éclaire .
    “Aimez‐vous les uns les autres comme je vous ai aimés”, est la phrase qui m’a illu­mi­née un jour. Comme en écho, Pierre me la rend plus forte et la fait réson­ner de façon nou­velle en moi.

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