Apocalypse 22,20… Homélie du 8 mai 2016

Apocalypse 22,20… Homélie du 8 mai 2016

Apocalypse 22,20… Homélie du 8 mai 2016

La briè­ve­té de la prière que je vais com­men­ter devant vous, non pas celle de Jésus dans l’Evangile de Jean mais celle qui conclut l’Apocalypse, me pousse à pro­non­cer une homé­lie elle-même courte. Vous juge­rez s’il en est bien ain­si.

L’apocalypse est, comme vous le savez, le der­nier livre de la Bible chré­tienne et nous avons enten­du ce jour l’avant der­nier ver­set de ce livre. Le der­nier est une salu­ta­tion de l’auteur à ceux qui vont le lire : « Que la grâce de Notre Seigneur Jésus Christ soit avec vous tous ! » Je vais m’en tenir à la vraie finale : « Oui, je viens sans tar­der, je viens vite – Amen, viens Seigneur Jésus ! ».

En réponse à la décla­ra­tion du Christ (« Je vais venir sans retard »), la Bible s’achève sur une prière, cri ou mur­mure, comme il plai­ra. « Viens » : c’est une implo­ra­tion, pathé­tique et confiante, des des­ti­na­taires du livre en butte à des per­sé­cu­tions vio­lentes dans une pro­vince orien­tale de l’Empire romain – une men­tion qui nous ramène à la plus brû­lante actua­li­té. Cette implo­ra­tion, le rédac­teur de l’Apocalypse, se pré­sen­tant comme le frère des com­bat­tants et des vic­times, la prend lui aus­si à son compte. On peut – on doit éga­le­ment inter­pré­ter le « Viens Seigneur Jésus » comme une douce sup­pli­ca­tion de l’Eglise-Epouse qui n’en peut plus d’attendre une venue com­blante et appelle de toute sa chair Celui-là seul qui peut accom­plir sans l’éteindre son désir ardent. Mais faut-il choi­sir entre ces deux registres de signi­fi­ca­tion ? N’y a‑t-il pas une pro­fonde conni­vence entre un mur­mure où la joie se loge au creux d’une intime souf­france et un cri où affleure la détresse mais qui, par l’espérance qui le tra­verse, pré­lude à son triom­phal exau­ce­ment ? Dans les expé­riences humaines les plus simples, les plus sen­sibles, nous sommes ren­voyés à la mys­té­rieuse com­plexi­té du cœur comme à son inson­dable uni­té. Il est heu­reux que les der­niers ver­sets de la Bible incitent à explo­rer le ter­ri­toire de l’homme et ses secrètes mer­veilles.

L’imploration : com­ment des per­sé­cu­tés, broyés par la lourde machine de la nou­velle Babylone – c’est ain­si que Rome est nom­mée dans l’Apocalypse – ne pousseraient-ils pas, s’ils sont habi­tés par une foi vive, un puis­sant cri d’espérance – et l’espérance n’est jamais très loin du déses­poir (« Pourquoi tardes-tu Seigneur ? Nous sommes à bout de force  » : on trouve ce genre d’expression dans plu­sieurs psaumes). Ce qui fait la force de l’imploration, ce sont les dif­fi­cul­tés, les épreuves, les drames affreux peut-être dont elle jaillit. Quand tout va bien ou pas si mal, la prière n’a pas la forme du cri. Quand la situa­tion est dou­lou­reu­se­ment com­pro­mise, on ne se contente pas d’une prière en forme de dis­cours maî­tri­sé, expli­ci­té et redon­dant, contrai­re­ment à ce qui arrive dans cer­tains groupes de prière où il n’y a pas de rai­sons que ça s’arrête. Ici, la prière, extrê­me­ment brève, s’arrête sans être alour­die par son expli­ca­tion, par l’énoncé de sa moti­va­tion, et avec elle la Bible prend fin comme si les Saintes Ecritures se résu­maient à cette implo­ra­tion ner­veuse, une implo­ra­tion où l’Amen dit sans plus l’assentiment du croyant : « Oui, Jésus, je te fais confiance », où le « viens » exprime une ten­sion qui dure encore, un inachè­ve­ment. En ce sens, la Bible n’a pas de point final. Elle est tout entière en attente d’un achè­ve­ment qui se réa­lise dans une Présence sans parole car, dit Isaac le Syrien – un des­cen­dant des per­sé­cu­tés de l’Apocalypse : « Le silence est le par­ler du siècle futur ».

En vous disant ces choses, je prends mieux conscience que ma propre prière au cours de ces deux der­nières années mar­quées par la mala­die res­sem­blait étran­ge­ment à celle dont je vous parle même si les mots n’étaient pas, ne sont pas, exac­te­ment les mêmes. Quand je m’écrie presque chaque jour « Entre tes mains, Seigneur, je remets mon esprit », je ne suis pas loin de l’imploration qui clôt la Bible. Je vois dans ma prière un simple pro­lon­ge­ment de l’autre : « En atten­dant que tu viennes, je m’en remets entiè­re­ment à toi, je m’abandonne comme un enfant – cela lui est facile –ou comme un adulte entre les bras du bien-aimé ou de la bien-aimé – ce qui est par­fois plus dif­fi­cile mais tout aus­si beau.

Le mur­mure d’amour : « Viens main­te­nant, je t’en prie » appar­tient tout autant à l’essence de la prière chré­tienne et il faut oser le lais­ser s’échapper des lèvres, du cœur pro­fond d’où il remonte. C’est un mur­mure. S’il ne l’était pas, on file­rait tout droit vers l’impudeur. On ne peut ici le faire entendre clai­re­ment que parce qu’il est, qu’il devrait être – serait-il plus juste de dire – celui de toute l’Eglise. L’Eglise n’est pas vouée seule­ment à l’aménagement du ter­ri­toire humain. Elle est tou­jours sous ten­sion, tour­née vers la venue de Celui qui se donne en ce monde un corps habi­té par un amour si puis­sant, qu’aucun objet, qu’aucune affaire d’importance ne sau­raient satis­faire.

« Viens, Seigneur Jésus » : la sup­pli­ca­tion exprime l’insatisfaction de l’Eglise. Seule une union com­plète avec celui qu’elle désire pour­ra lui pro­cu­rer une joie sans mélange. « De pleurs, il n’y en aura plus » est-il écrit pré­cé­dem­ment dans l’Apocalypse.

Puis-je ajou­ter que la mys­tique chré­tienne ne se résume pas à cet échange amou­reux. Elle n’a pas en vue seule­ment les réa­li­tés der­nières – la vie bien­heu­reuse dans la Jérusalem céleste – ni même le com­merce intime avec le Verbe de Dieu lors de ses brèves visites. Elle s’inscrit aus­si dans ce que Dietrich Bonhoeffer appelle « les réa­li­tés avant-dernières » : le monde à res­tau­rer, la terre à pro­té­ger, les visages à res­pec­ter, la jus­tice à pro­mou­voir. Le chris­tia­nisme, en effet, n’est pas d’abord ni seule­ment une spi­ri­tua­li­té mais un tra­vail humble, soli­daire, en vue de l’avènement d’un Royaume de lumière et de paix. « Viens, Seigneur Jésus » signi­fie alors le désir de com­battre encore sans trou­ver le repos, la demande d’une force d’en haut qui nous rend capables de faire recu­ler les bar­rières du mal sous toutes ses formes, l’appel pres­sant à Celui dont on veut suivre les traces : « Donne-moi de te res­sem­bler en toutes choses ». Voilà. Nous sommes ici bien loin de l’attitude peu­reuse, tiède et lâche, de ceux qui pro­non­ce­raient la prière « Viens Seigneur Jésus » se disant en eux-mêmes : « Oui, mais pas trop tôt. Attends encore un peu. J’ai tant de choses à faire avant de m’occuper de ces his­toires ». Puissions-nous ne pas leur res­sem­bler !

fr. Jean-Yves

illu : Tapisserie de l’Apocalypse, Château d’Angers, Angers, entre 1373–1377 et 1382

Amen

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