Le Christ dans la maison de Simon; BOUTS, Dieric ; 1440s huile sur bois; Staatliche Museen, Berlin

Humidité.

Homélie du dimanche 12 juin 2016
Onzième dimanche du temps ordinaire

Humidité.

« Survint une femme de la ville, une péche­resse. »

« Si cet homme était pro­phète, il sau­rait qui est cette femme, une péche­resse. »

« Tu vois cette femme ? »

Il l’a bien vue cette femme, Simon, et il l’a tout de suite recon­nue en lui pla­quant son iden­ti­té : une péche­resse. Il avait invi­té Jésus, mais celle‐ci est entrée sans avoir été invi­tée. Et Simon pense : il devrait quand même savoir qui c’est. Quel est celui des deux, Simon et Jésus, qui le sait le mieux ? Pour l’un une femme de mau­vaise vie, pour l’autre une femme aimante : « elle a beau­coup aimé. »

Elle aime sans dire un mot. Elle aime les pieds de Jésus. Il avait pour­tant les pieds sales puisque Simon ne les avait pas lavés, ou fait laver, comme il était d’usage alors qu’on mar­chait pieds nus dans des san­dales. Elle connais­sait bien les pieds sales de pous­sière col­lée par la sueur, cette femme. Elle entre­prend de les laver, ces pieds, mais avec ses larmes. Elle pleu­rait donc beau­coup. Elle les essuie avec ses che­veux, verse sur eux un par­fum pré­cieux et les couvre de bai­sers.

Les larmes, les bai­sers, le par­fum : c’est une his­toire toute mouillée, une his­toire d’humidité. Le récit ne sou­ligne pas le contraire de l’humidité, le sec. Il sou­ligne par contre les gestes et leur absence : tu n’as pas fait, elle a fait : tu n’as pas lavé mes pieds, tu ne m’as même pas embras­sé, tu ne m’as pas par­fu­mé la tête pour me rafraî­chir. Elle a fait tout cela parce qu’elle m’aime. Tu ne m’aimes pas. Tu m’as invi­té pour t’honorer toi‐même. Tu n’as pas besoin de par­don. Elle en a un très grand besoin.

L’amour serait‐il donc pro­por­tion­né au besoin d’être par­don­né ? Nous avons tous l’expérience de l’amour qui vient tout seul, comme pousse une fleur. Il n’y a encore rien à se faire par­don­ner ni à par­don­ner. Mais ça ne tarde pas. Et quand viennent les incom­pré­hen­sions et les heurts, quand une démarche de par­don est entre­prise, l’amour est ren­for­cé. Celui qui se sait par­don­né aime encore plus.

Qu’en est‐il alors de notre rela­tion à Dieu, au Père, au Christ ? Nous allons encore le redire ensemble : ” Pardonne‐nous nos offenses comme nous par­don­nons à ceux qui nous ont offen­sés. ” Mais nous savons bien que notre dette envers Dieu est immen­sé­ment plus grande que celles de nos débi­teurs. Nous savons aus­si, heu­reu­se­ment pour nous, que la misé­ri­corde de Dieu est infi­nie. Est‐elle trop facile ? L’histoire de David pour­rait le faire pen­ser : David a fait tuer Ourias pour prendre sa femme, et il lui suf­fit de dire : « j’ai péché » pour que Dieu lui par­donne. Mais que pouvons‐nous faire d’autre que recon­naître notre péché ? La femme péche­resse de l’évangile implore le par­don sans dire un mot. Ou bien nous n’avons pas une très vive conscience de notre péché, et nous pou­vons alors remer­cier Dieu d’être tel­le­ment fidèles, comme le pha­ri­sien du Temple. Ou bien nous nous tenons au fond, comme le publi­cain, en nous frap­pant la poi­trine. Je ne sais pas si ceux qui sont ados­sés au mur du fond sont là parce qu’ils se sentent moins dignes. Mais tous, nous sommes confron­tés àa la parole de Jésus à Simon : « tu n’as pas fait ». On appelle cela des omis­sions, et elles par­sèmes nos vies quo­ti­diennes

Comment est‐elle par­tie, la femme de l’humidité ? Comment a‐t‐elle vécu ensuite ? L’évangile ne le dit pas. Il nous laisse par­tir heu­reux d’être par­don­nés avec encore une vie à inven­ter.

Je l’ai racon­té ailleurs : J’ai reçu il y a bien long­temps et loin d’ici une femme infi­ni­ment triste qui m’a dit : « Je suis moche et je me dégoûte. » Et en la regar­dant, je pen­sais : et elle ne fait rien pour s’arranger. Elle était toute négli­gée. Je lui ai deman­dé si elle avait chez elle un joli bijou. Elle a rou­gi et m’a par­lé d’un col­lier. Je lui ai dit : « Allez, portez‐le, et achetez‐en aus­si un autre, ce sera votre péni­tence. » Elle a sou­ri et elle est deve­nue belle. Je ne raconte pas cette his­toire pour que toutes les dames viennent se confes­ser chez moi. Mais pour dire que la femme de l’évangile a dû repar­tir très belle, toute rayon­nante. Et quand Dieu nous par­donne, c’est pour nous rendre beaux. Il veut être fier de nous, et que nous soyons sous son regard fiers de nous‐mêmes.

Mais rappelons‐nous : il y faut des larmes, les larmes du repen­tir, les larmes du cœur humide, et les larmes de joie de ceux qui reçoivent un amour qui les inonde. Vous voyez : tout est une affaire d’humidité.

Fr. Bernard

Peinture : Le Christ dans la mai­son de Simon ; D. BOUTS, 1440, huile sur bois ; Staatliche Museen, Berlin

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