Cœur de pauvre, cœur ouvert

Cœur de pauvre, cœur ouvert

21ème dimanche ordi­naire C / 2016 (Luc 13, 22–30)

Cœur de pauvre, cœur ouvert

Jésus est de nou­veau en route. Il est tou­jours en route. Mais cette fois la direc­tion est indi­quée : il monte à Jérusalem, et il a déjà annon­cé plu­sieurs fois que c’est pour y subir la pas­sion et la mort. Tout se passe désor­mais dans une grande urgence, et les exi­gences adres­sées à ceux qui veulent encore le suivre sont plus strictes encore, comme nous avons pu l’entendre les dimanches pré­cé­dents. On com­prend alors que cer­tains se posent des ques­tions. Tout cela est‐il bien sen­sé ? Jésus forme, semble‐t‐il, un petit groupe d’élus, fana­tiques, déci­dés à tout. Seront‐ils les seule sau­vés ?

On s’attendrait à ce que Jésus réponde : non ! je ne suis pas venu pour une élite, mais pour sau­ver tous ceux qui étaient per­dus ; je donne ma vie pour la mul­ti­tude… Mais ici il semble au contraire répondre : oui ! Car la porte est étroite.

Comment com­prendre cela ? Pourquoi cet évan­gile (d’aujourd’hui) qui débouche sur un hori­zon tous azi­muts commence‐t‐il par une porte étroite ? Oui, mes frères, mes sœurs, il y a des contra­dic­tions dans les évan­giles. Dimanche pas­sé déjà il était éga­le­ment ques­tion de ce Maître doux et humble de cœur, le Prince de la paix, qui apporte la dis­corde, la divi­sion et le glaive dans les familles. Il nous faut bien prendre en compte ces contra­dic­tions, et ne pas essayer de neu­tra­li­ser la situa­tion en arron­dis­sant un peu les angles de chaque côté. Ces contra­dic­tions qui nous semblent irré­duc­tibles sont des défis à affron­ter en mar­chant et en priant.

En tout cas, quand Jésus nous dit : « Venez à ma suite ! » il ne faut pas s’attendre à trou­ver un che­min tout tra­cé. Mais en s’engageant de toutes nos forces et de toute notre intel­li­gence à sa suite, nous voyons le pay­sage s’éclairer et nous com­pre­nons par exemple que celui qui cherche réso­lu­ment la paix ren­contre néces­sai­re­ment la contra­dic­tion et celui qui opte pour une ouver­ture incon­di­tion­nelle sait bien qu’on n’y arrive pas par une per­mis­si­vi­té abso­lue.

Revenons donc à cette porte étroite. Si elle est étroite, ce n’est pas parce que Dieu vou­drait limi­ter l’entrée du Royaume, en restrei­gnant l’accès ; ce n’est pas parce qu‘il aurait déter­mi­né un nume­rus clau­sus, 144.000, et pas plus… Certains, comme les Jansénistes avaient pen­sé cela, mais c’est ne pas connaître Dieu que de l’imaginer ain­si. Si elle est étroite pour nous, cette porte, c’est parce que nous sommes trop encom­brés. Nous vou­lons entrer avec tous nos bagages. Avec toute notre his­toire, nos mérites, nos péchés, nos hontes… Mais nous ne pou­vons y entrer que les mains nues, et, je dirais même, tout nus, comme nous sommes entrés dans ce monde. Le Royaume est un autre monde où le Seigneur nous attend, mais nous ne pou­vons en pas­ser la porte qu’après avoir tout aban­don­né, dans une confiance éper­due.

La suite de cet évan­gile ne dit pas com­ment nous y prendre, sinon néga­ti­ve­ment, en pré­ci­sant que même la fami­lia­ri­té n’est pas un laissez‐passer. Nous pen­sons ici aux habi­tants de Nazareth avec qui Jésus avait joué, man­gé et bu, et il avait prê­ché dans leur syna­gogue. Mais vous savez que, quand il est reve­nu, cela ne s’est pas si bien pas­sé. Il n’a pas appré­cié qu’ils le pre­naient en quelque sorte en otage, comme leur pos­ses­sion. Mais ils ont dû consta­ter que cela ne leur don­nait pas de droit sur lui.

Jésus nous rap­pelle constam­ment que quand on pos­sède trop, on ne peut plus pas­ser par la porte qui donne accès au Royaume. Il fait ici sur­tout allu­sion à ces pha­ri­siens fidèles qui se pré­valent de leur obser­vance irré­pro­chable et de leurs pres­ta­tions reli­gieuses. Non ! « Allez donc apprendre ce que signi­fie : ‘C’est la misé­ri­corde que je veux, non les sacri­fices’ ». Le pro­phète Osée le disait déjà sept siècles plus tôt.

Ce qui fâche sur­tout Jésus, c’est la façon dont ils se séparent des autres. Le pha­ri­siens se disent pré­ci­sé­ment les ‘sépa­rés’. Ils ne veulent avoir aucun contact avec ceux qu’ils appellent les ‘mau­dits de Dieu’ : les pécheurs et les païens. Mais à eux Jésus répond : ceux qui excluent les autres s’excluent en fait eux‐mêmes de la com­mu­nion avec ce « Dieu qui veut que tous les hommes soient sau­vés ». Ils croient qu’avec leur pure­té, ils ont le droit de s’approcher fami­liè­re­ment de Dieu, et ils sont tout éton­nés de se trou­ver devant une porte fer­mée et s’entendre dire : « Je ne vous connais pas ».

Mais lais­sons les pha­ri­siens d’il y a vingt siècles et regar­dons nous, pour voir dans quelle mesure l’enseignement que Jésus nous adresse peut nous trans­for­mer aujourd’hui Quelle nou­velle conver­sion devons‐nous opé­rer pour ne pas trou­ver blo­quée la porte du Royaume ? Et de quoi faut‐il nous désen­com­brer pour pou­voir pas­ser cette porte ? Ce sont là des ques­tions que nous devons nous poser régu­liè­re­ment, cha­cun pour soi, et en com­mu­nau­té, en famille, si nous vou­lons res­ter à l’écoute de l’Évangile.

Je crois qu’une conver­sion à laquelle nous sommes plus par­ti­cu­liè­re­ment invi­tés aujourd’hui consiste à ouvrir notre cœur tous azi­muts. Les contacts sont désor­mais pos­sibles avec toutes le par­ties du monde, et ‘en temps réel’. Mais le risque est main­te­nant ce que j’appellerais le ‘cos­mo­po­li­tisme’, c’est-à-dire se croire par­tout chez soi, comme les ‘clo­chards du Hilton International’ dont parle Jean‐Claude Guillebaud. Nous savons beau­coup de choses sur le monde actuel, mais un peu comme les pha­ri­siens de jadis, sans vrai­ment être en contact. Il nous faut nous désen­com­brer de notre égo­cen­trisme cultu­rel, vil­la­geois ou fami­lial (ou encore ecclé­sial), pour accueillir cor­dia­le­ment la diver­si­té des per­sonnes, des cultures et des reli­gions. Je dis ‘cor­dia­le­ment’, parce qu’une connais­sance objec­tive, neutre, jour­na­lis­tique ne suf­fit pas pour pas­ser la porte, pour entrer dans la pers­pec­tive de Jésus qui « en voyant les foules fut pris de pitié pour elles, parce qu’elles étaient haras­sées et pros­trées, comme des bre­bis sans ber­ger » (Mt 9, 36). C’est dans la prière et l’action pour la jus­tice que cha­cun de nous, à sa place, peut trou­ver la façon de réa­li­ser cette conver­sion du cœur qui donne accès au Royaume. Les nou­velles que nous enten­dons ou voyons, les ren­contres qui nous sont don­nées en voyage peuvent n’être que des infor­ma­tions à enre­gis­trer, mais elles peuvent aus­si tou­cher notre cœur, s’il n’est pas blin­dé ; elles peuvent le conver­tir et le rendre tou­jours plus « doux et humble », éveillé et fort.

Aujourd’hui, en rap­pe­lant notre cores­pon­sa­bi­li­té pour l’avenir de notre pla­nète, on évoque sou­vent l’image du ban­quet dont nous sommes tous les convives. Tous les humains sont en effet invi­tés à s’asseoir à cette grande tablée où toutes les richesses de notre terre sont par­ta­gées. Nous nous effor­çons de contri­buer à ce que cela devienne tou­jours davan­tage une réa­li­té. Et l’eucharistie que nous célé­brons ici, en notre petite cha­pelle, ouverte sur le monde, en sera déjà une réa­li­sa­tion, si nous nous y enga­geons dans une prière intense et avec un grand désir de ser­vir nos frères et sœurs, là où nous sommes. Oui, mes sœurs, mes frères, même dans notre milieu quo­ti­dien, aus­si res­treint soit‐il, nous anti­ci­pons, dans l‘action de grâces, ce que nous dépeint l’évangile : « on vien­dra de l’orient et de l’occident, du nord et du midi, prendre place au fes­tin dans le Royaume ».

fr. Pierre

Dessin : Étude d’un moi­neau en vol” Giovanni Da Udine, (1487–1564)

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