Condamné au grand Abîme ?

Condamnés au grand abime ?

Homélie du dimanche 25 septembre 2016

Condamnés au grand abime ?

Vous vous sou­ve­nez de l’évangile de la semaine der­nière ?
Il était déjà ques­tion d’argent.
Jésus était avec des Pharisiens. Il leur avait racon­té une para­bole. Après l’avoir enten­du, pré­cise St Luc, les pha­ri­siens, qui aiment beau­coup l’argent, pré­cise St Luc, avaient tour­né Jésus en déri­sion. C’est à ce moment là, semble dire le texte, qu’il leur a racon­té cette autre para­bole que nous venons d’entendre et qui a dû en défri­ser plus d’un…

C’est quoi, une para­bole ?
Une para­bole, c’est une espèce de lec­ture en coupe de la réa­li­té. C’est une petite his­toire qui – mine de rien — est capable de tra­ver­ser toutes les couches de notre huma­ni­té, toutes les couches de notre vie avec plus de pré­ci­sion qu’un scan­ner. Il ne faut pas tant essayer de la com­prendre que de nous lais­ser com­prendre par elle…

Dans la para­bole que nous venons d’entendre, il est ques­tion d’un riche et d’un pauvre. D’un côté il y a un homme dont on connaît le nom — c’est Lazare – et de l’autre un riche dont on ne sait pas grand chose. On ne connaît de lui seule­ment ce qu’il pos­sède. On sait de lui qu’il est riche­ment vêtu, qu’il habite un palais et qu’il aime la bonne chaire. Son pro­blème, ce n’est pas d’être riche. Ce n’est sans doute pas un mau­vais bougre. Son pro­blème, c’est d’être deve­nu aveugle et sourd. De ne plus être concer­né par celui qui est à sa porte, le pauvre Lazare qui n’a rien à man­ger et qui est cou­vert d’ulcères.

Il faut les regar­der, l’un et l’autre. Le riche bouf­fi, et le pauvre en désir. L’un ras­sa­sié de tout, et l’autre affa­mé. L’un qui rit et l’autre qui pleure. Il faut les regar­der… et autant que nous le pou­vons entrer dans les sen­ti­ments de l’un et de l’autre.

Un jour raconte Jésus, Lazare mou­rut. Et le riche aus­si. « Le pauvre mou­rut et les anges l’emportèrent auprès d’Abraham, tan­dis que le riche mou­rut et lui, on l’enterra ». Comme l’écrivait Dominique de Limal, une Mère de l’Eglise : « voi­là une bien belle image sym­bo­li­sant la légè­re­té de Lazare. Il n’est pas encom­bré de richesse et de gloire, tan­dis que l’autre est trop atta­ché à tout ce qu’il a acquis. Il est trop lourd pour décol­ler… »

Renversement de situa­tion. Tous les mots de la para­bole parlent d’un bou­le­ver­se­ment. Lazare est dans la joie, tout proche d’Abraham, et le riche en est loin. Un grand abime les sépare…

Curieusement, comme le fai­sait remar­quer un autre Père de l’Eglise — Christian de Bruxelles -, à ce moment là, tan­dis qu’il est dans la détresse, le riche voit main­te­nant celui qu’il igno­rait. « Pour la pre­mière fois, il voit Lazare et il l’appelle. Alors se noue entre le riche en train de brû­ler et Abraham un incroyable dia­logue, un dis­cours de riche encore, fait de passe‐droits et de faveurs. Le riche vou­drait que ses frères voient Lazare pour croire… ». Mais le seul sou­ci, c’est que la Parole de Dieu ne peut être enten­due que par des gens en attente de quelque chose… Et ça, on le sait bien aus­si !

Est‐ce que vous êtes vrai­ment en attente ? en désir ? en quête ?
Et je me mets dans le lot…

Autre chose aus­si que j’ai envie de vous par­ta­ger, c’est ce mot qui a rete­nu mon atten­tion. L’expression « grand abime ». Un grand abime sépare Lazare et le riche. Un grand abime qui ne s’est pas révé­lé après que l’un soit mon­té au ciel et que l’autre ait été enter­ré ? Un grand abime déjà pré­sent dès le début de la para­bole. Et je vou­drais qu’on s’y arrête un peu…

Ce « grand abime » qui sépare le riche de Lazare déjà pen­dant leur vie sur terre, ne trou­vez vous pas que c’est le drame de notre huma­ni­té et de nos exis­tences ?
Un « grand abime » qui sépare le Nord et le Sud, un « grand abime » qui sépare les nations riches et les nations pauvres.
Un « grand abime » qui sépare les peuples, un « grand abime » qui sépare des nations et nos socié­tés dans les­quelles les riches deviennent — comme on se le disait ce matin – de plus en plus riches et des pauvres de plus en plus pauvres,
Un « grand abime » qui sépare quel­que­fois le mari de sa femme, le père de ses enfants.
Un « grand abime » qui sépare quel­que­fois les voi­sins d’une même rue, les col­lègues d’une même entre­prise.
Un « grand abime » qui peut sépa­rer un moine boud­dhiste, des sou­fis et des moines béné­dic­tins, qui peut aus­si sépa­rer les moines des laïcs, ou même des frères entre eux…
Un « grand abime » qui sépare si sou­vent les jeunes des ainés… ou les ainés des jeunes…
Un « grand abime » qui sépare comme dans cette petite his­toire que raconte Jésus un riche d’un pauvre… Mais fai­sons atten­tion : les riches ne sont pas tou­jours ceux aux­quels on pense.… Il y a en nous, du Lazare et du riche…
De « grands abimes » creu­sés par le silence ou par l’indifférence.
De « grands abimes » creu­sés par des petits conforts glauques, des conforts où l’on est fina­le­ment mal­heu­reux, des conforts fina­le­ment où l’on crève de soli­tude
Un « grand abime » creu­sé par les habi­tudes ou les tra­di­tions qui menacent tou­jours de deve­nir des petites manies qui ravinent la cha­ri­té…
Un « grand abime » creu­sé le plus sou­vent par la peur… J’ai été tou­ché ce matin au début de l’office des Laudes par l’attitude des femmes de l’évangile qui se rendent au tom­beau au matin de Pâques et refusent de par­ler de ce qu’elles ont vu parce qu’elles ont peur – dit l’évangile -. Alors un « grand abime » se creuse…

Serions‐nous condam­nés à per­pé­tui­té à vivre sépa­rés les uns des autres par ce « grand abime » dont il est ques­tion dans l’évangile. Si oui, alors vivre est bien triste.
Si nous sommes condam­nés à ce « grand abime », c’est bien triste pour notre monde. C’est triste pour nos socié­tés. Si nous nous rési­gnons à ce « grand abime », c’est triste pour notre Eglise. C’est triste pour nos familles. Pour nos com­mu­nau­tés et c’est triste pour Clerlande…

Celui en qui nous met­tons notre espé­rance — le Christ — est venu accom­plir cette pro­messe de « ravins qui seraient com­blés ».
Non pas qu’il soit venu pour que nous assi­mi­lions les uns aux autres, non pas qu’il soit venu pour que nous nous res­sem­blions et que nous mar­chions d’un même pas, en rangs ser­rés comme des petits sol­dats, mais pour que nous soyons en com­mu­nion, liés, don­nés, offerts, livrés, pro­mis les uns aux autres…

Dans son très joli petit livre sur la vie com­mu­nau­taire, Dietrich Bonhoeffer aimait dire qu’il y a tou­jours entre nous et nos frères la Parole du Seigneur. Sa pré­sence qui empêche toute fusion mais qui nous met en com­mu­nion. Sa parole comme un pont jeté sur nos dif­fé­rences.
En lui, nous pou­vons nous regar­der les uns les autres. En lui, nous pou­vons nous écou­ter et peut être même ris­quer de nous entendre. En lui, comme on l’entendait ce matin dans ce texte d’un domi­ni­cain du Caire, nous n’avons plus à nous pro­té­ger des autres. « Notre pro­chain, écrivait‐il, n’est pas un dan­ger, mais notre salut ».

L’humanité à laquelle nous sommes appe­lés par voca­tion nait tou­jours dans un croi­se­ment de regards jeté par delà nos abimes et par un pont jeté par la Parole du Seigneur.

Je ne sais pas bien où le Christ nous entraine. Je ne sais pas vers quoi ce que nous essayons de vivre ensemble nous conduit. Nous n’en savons que peu de choses. Mais une chose est cer­taine, c’est que le Christ est venu d’abord et avant tout pour nous rendre un peu plus humains. L’amour que nous avons les uns pour les autres et la volon­té com­mune de frayer des che­mins nou­veaux, par delà les abimes qu’il vient lui‐même com­bler, sont les seuls signes tan­gibles de son pas­sage…
Encore faut‐il que nous ayons vrai­ment envie de vivre.
La chose la plus ter­rible qui puisse nous arri­ver, c’est d’être morts sans le savoir…
Et c’est de cette mort là, qu’avec une infi­nie patience, Jésus vient nous rele­ver.

Nous te ren­dons grâce, Seigneur, pour cette para­bole qui nous remet en marche vers nos frères…

P. Raphaël Buyse

Image : Icône repré­sen­tant le riche et Lazare, Milieu du XVI siècle, Musée de la cathé­drale de l’Annonciation, Moscou.

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