Dieu et-ou l'argent

Dieu et‐ou l’argent

Homélie du dimanche 18 septembre 2016

Dieu et‐ou l’argent.

Parlons gros sous puisque les lec­tures de ce jour nous y invitent. Est‐ce bien le lieu, dans la litur­gie, de par­ler d’argent ? Ceux qui répugnent à en par­ler sont sou­vent ceux qui n’en ont jamais man­qué. On peut aisé­ment prendre une dis­tance offus­quée avec l’argent quand on en a tou­jours assez, quand on n’est jamais inquiet des fins de mois. Nous n’aimons pas ici les bruits d’argent autour de l’autel, nous fai­sons plu­tôt les col­lectes à la sor­tie. J’ai connu bien des prêtres en France qui vivaient pau­vre­ment et qui comp­taient sur les quêtes parce qu’ils ne sont pas rému­né­rés par l’État. Ceux‐là ne sont pas gênés pour par­ler d’argent parce que leurs ouailles savent bien qu’ils vivent modes­te­ment et qu’il faut les sou­te­nir.

Luc parle beau­coup de l’argent dans son Évangile et dans le livre des Actes des apôtres. Le plus sou­vent il voit dans l’argent un obs­tacle à l’évangile. Un épi­sode remar­quable à cet égard est celui du magi­cien Simon qui émer­veillait tout le monde par ses sor­ti­lèges. Converti par le diacre Philippe, il est à son tour émer­veillé par les miracles opé­rés par Philippe et il veut ache­ter le pou­voir d’imposer les mains. Pierre le menace alors sévè­re­ment : « Périsse ton argent et toi avec lui, puisque tu as cru ache­ter le don de Dieu à prix d’argent ! » Ce Simon a don­né son nom, la simo­nie, à tous les tra­fics des biens spi­ri­tuels. Nous ne pou­vons pas oublier que Saint Pierre de Rome a été bâti grâce à la vente des indul­gences. Mais dans les Actes des apôtres, l’argent est aus­si mis au ser­vice des com­mu­nau­tés : Paul orga­nise une grande col­lecte dans les Églises d’Asie Mineure pour sou­te­nir l’ Église de Jérusalem.

Le mes­sage de Luc que nous lisons aujourd’hui peut paraître décon­cer­tant : Dieu et l’argent sont incom­pa­tibles, il faut choi­sir. Mais en même temps il faut se faire des amis avec l’argent mal­hon­nête pour que ces amis nous reçoivent dans les tentes éter­nelles. Et c’est bien ce que nous fai­sons quand nous aidons ceux qui en ont besoin ou quand nous vous sol­li­ci­tons pour aider la com­mu­nau­té de Mambré et ses œuvres sociales. Et vous le faites de manière dés­in­té­res­sée, sans pen­ser à votre accueil dans les tentes éter­nelles.

Or Luc ne parle pas de dés­in­té­rêt mais au contraire d’habileté. Sa para­bole de l’intendant mal­hon­nête est éton­nante. Voilà un homme qui dila­pide les biens de son maître, un frau­deur et un pro­fi­teur. Quand il est dénon­cé et ren­voyé, il s’en tire de la seule manière qu’il connaît : il méprise le tra­vail et la men­di­ci­té lui ferait honte, alors il fraude encore au détri­ment de son patron. Or son maître loue son habi­le­té, ce qui est un comble. Comme s’il disait : « Il par­vient tou­jours à s’en tirer en faus­sant et en trom­pant. » Si Jésus a réel­le­ment racon­té cette para­bole, c’est qu’il devait l’avoir sous les yeux et que les gens savaient de quoi il par­lait. Ou bien c’est Luc lui‐même qui en était témoin, comme nous le sommes tou­jours aujourd’hui : la finance n’est-elle pas le lieu par excel­lence de la trom­pe­rie ? Et ce sont tou­jours les plus dému­nis qui en font les frais.

Mais le pro­pos de Luc n’est pas de nous déli­vrer un cours d’économie, ni de nous conseiller dans notre usage de l’argent, même s’il le fait au pas­sage en nous invi­tant à nous faire des amis avec l’argent. Son vrai pro­pos concerne le Royaume : Vous êtes très habiles et malins pour vous tirer de vos dif­fi­cul­tés maté­rielles, soyez donc aus­si habiles pour les affaires du Royaume. Toute la pré­di­ca­tion de Jésus porte sur l’urgence de l’accueil du Royaume. Vous vous occu­pez d’un tas de choses pour votre vie, en man­quant d’ailleurs de confiance en votre Père, et vous pas­sez à côté du plus urgent qui est là, à votre por­tée : le Royaume qui vous est offert, c’est-à-dire cette dila­ta­tion de votre cœur et de votre vie que vous offre l’évangile. Montrez‐vous donc un peu plus habiles et malins pour faire cou­rir l’évangile. Nous pour­rions dire : mais que de stra­té­gies n’avons-nous pas déployées pour la bonne cause ? Et que faisons‐nous encore aujourd’hui avec les pro­grammes de nos ate­liers, les « dimanches autre­ment », les sémi­naires que nous met­tons en oeuvre ? C’est vrai, et nous fai­sons bien. Nous sommes ingé­nieux et entre­pre­nants. Pouvons‐nous être encore plus malins ? Oui, je le crois, mais à un autre registre : dans l’accueil de ce qui sur­vient chez nous dans notre quo­ti­dien comme dans le vaste monde qui est notre mai­son com­mune, dans le sou­rire au moment pré­sent, dans l’écoute de la parole des autres avant de leur pro­po­ser la nôtre.

Mais je ne vou­drais pas dire cela trop faci­le­ment et m’en tirer à bon compte. Le monde est dur et mena­çant. Le mes­sage du pro­phète Amos que nous avons enten­du est bien actuel : il par­lait de ceux qui cher­chaient à faus­ser et à trom­per, et qui ache­taient le pauvre. Notre sys­tème éco­no­mique a les mêmes effets. Ce sont bien sou­vent les trom­peurs qui gagnent. Et notre confort éco­no­mique est mal­heu­reu­se­ment au prix de tant d’exploitations et de misère. Nous en sommes conscients. Nous ne sommes pas blin­dés. Mais nous sommes dému­nis devant l’ampleur de la misère du monde.

Il y a deux manières de réagir : La pre­mière consiste à faire ce que nous pou­vons pour sou­la­ger, ou au moins récon­for­ter ceux qui sont acca­blés par le mal­heur, pour accueillir les réfu­giés. La seconde concerne notre regard sur le monde : nous nous com­plai­sons trop sou­vent dans la déplo­ra­tion et la lamen­ta­tion. Il y a bien des rai­sons d’être inquiets et même angois­sés quand nous voyons les menaces ter­ro­ristes et des jeunes qui se radi­ca­lisent dans la vio­lence. Mais rappelons‐nous quand même que nous sommes chré­tiens, que nous croyons en l’amour de Dieu qui tient tout dans ses mains et en l’amour qu’il a mis au cœur des hommes. Il y a tou­jours une immense géné­ro­si­té dans notre huma­ni­té, et dans tous les mal­heurs du temps les soli­da­ri­tés de toutes sortes se déploient. Nous avons vu il y a quelque temps des hommes rejoindre une autre ville pour appor­ter leur aide dans une catas­trophe. D’autres partent tou­jours bien plus loin. Cette géné­ro­si­té sauve le monde. Nous pou­vons bénir Dieu pour la noblesse du cœur des hommes et pour le cou­rage des pauvres.

Je vous laisse encore une fois avec Rimbaud : « J’ai ten­du des cordes de clo­cher à clo­cher, des guir­landes de fenêtre à fenêtre, des chaînes d’or d’étoile à étoile, et je danse ».

Fr. Bernard

Image : Marc Chagall, La Vie, 1964.

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