La joie des retrouvailles

La joie des retrouvailles

Homélie du 24ème dimanche C
(Luc 15) 2016

La joie des retrou­vailles

Nous enten­dons aujourd’hui le cha­pitre 15 de saint Luc en son entier. Pendant le Carême nous avions enten­du la der­nière par­tie, la para­bole du Père misé­ri­cor­dieux. C’est évi­dem­ment la plus belle des trois para­boles de ce cha­pitre, sinon la plus belle de toutes les para­boles de l’Évangile. Mais il est bon de l’entendre dans son contexte. Elle est la forme la plus éla­bo­rée des trois para­boles regrou­pées ici, en réponse aux cri­tiques des pha­ri­siens.

Par ces para­boles, Jésus veut nous com­mu­ni­quer deux intui­tions qui lui sont par­ti­cu­lière chères, et qui sont d’ailleurs tou­jours liées. Toutes les trois révèlent aux pha­ri­siens qu’il est venu pour cher­cher et retrou­ver ceux qui étaient per­dus. Et, par ailleurs, les trois nous décrivent la joie évan­gé­lique la plus pure : la joie par­ta­gée des retrou­vailles.

L’attention de Jésus au der­nier et aux plus per­dus est bien connue. « Le Fils de l’homme est venu cher­cher et sau­ver ce qui était per­du. » (Luc 19,10) Les der­niers sont aus­si pré­cieux que les pre­miers. Il ne faut en perdre aucun, parce que cha­cun est unique. Dans une famille chaque enfant est irrem­pla­çable. Et si un vient à fuguer ou à tom­ber malade et mou­rir, les parents ne se conso­le­rons en se disant : Bah ! il en reste encore deux ou trois ! Au contraire, c’est celui qui se perd qui est tou­jours le plus pré­cieux. En effet le fait qu’il soit en péril a fait décou­vrir ce qu’il était vrai­ment. Paradoxalement, c’est quand on le perd qu’on le découvre enfin ! C’est ain­si que Dieu notre Père nous voit et agit pour nous.

Jésus pré­cise encore dans ces para­boles que cette atten­tion ne doit pas être entra­vée par des rai­son­ne­ments trop pru­dents. En effet : lais­ser 99 bre­bis sans ber­ger pour cou­rir der­rière une éga­rée, ce n’est pas un bon cal­cul, parce qu’en reve­nant tout heu­reux avec la bre­bis per­due sur les épaules, le ber­ger risque de trou­ver tout son trou­peau dis­per­sé. S’il avait été plus avi­sé, il aurait com­pris qu’après tout, une de per­due, sur 100, ce n’est pas très grave ! Il était plus rai­son­nable de la pas­ser au compte des pertes et pro­fits, et de conti­nuer le tra­vail sérieux. Mais jus­te­ment, en de telles cir­cons­tances, Jésus nous invite à tou­jours lais­ser par­ler notre cœur, comme a fait le père du pro­digue, quitte à irri­ter son autre fils, si pré­oc­cu­pé de jus­tice et d’équité.

Ce qui carac­té­rise plus par­ti­cu­liè­re­ment ce cha­pitre est la façon dont Jésus réagit contre cette irri­ta­tion du fils ainé en lui oppo­sant la joie de son père qui dépasse toute jus­tice. Cette insis­tance sur la joie, sur la terre comme au ciel, est déve­lop­pée ici, plus qu’ailleurs dans tout l’évangile. C’est la deuxième intui­tion expri­mée par ces para­boles.

Il faut d’abord nous rap­pe­ler à quelle occa­sion il a pro­non­cé ces trois para­boles, comme le pré­cise le pre­mier ver­set : « les pha­ri­siens et les scribes récri­mi­naient contre lui ». Les para­boles sont la réponse à leurs indi­gna­tions et récri­mi­na­tions.

Ces fidèles obser­va­teurs de la Loi connais­saient cer­tai­ne­ment la satis­fac­tion de se savoir justes et la bonne conscience du devoir accom­pli. Cela leur pro­cu­rait une cer­taine séré­ni­té, mais cette séré­ni­té était aus­si assor­tie de mépris pour ceux qui n’étaient pas aus­si justes qu’eux. En don­nant la prio­ri­té « aux pécheurs, et en man­geant avec eux », Jésus atta­quait de front leur pré­ten­due per­fec­tion en leur fai­sant com­prendre que leur besoin de récri­mi­ner les excluait de toute vraie joie. Celui qui avait annon­cé les Béatitudes avait aus­si rap­pe­lé le mal­heur des pos­sé­dants et de ceux « dont tous les hommes disent du bien ». Saint Luc en par­ti­cu­lier a tenu à rap­por­ter ces paroles dures qui ne sont pas des malé­dic­tions, mais des constats attris­tés.

Par ces trois para­boles, Jésus nous indique la source de la vraie joie. Et d’abord que la joie est tou­jours para­doxale. Elle n’est pas gagnée par notre per­for­mance ou le suc­cès méri­té, elle ne peut qu’être reçue, comme quand, contre toute attente, on retrouve (ce ou) celui qui sem­blait défi­ni­ti­ve­ment per­du. La joie est tou­jours une chance ines­pé­rée.

Par ailleurs, comme il l’indique aus­si, la preuve qu’il s’agit là d’une vraie joie, c’est que celui qui la reçoit va immé­dia­te­ment la par­ta­ger : il sait qu’elle n’est pas sa pro­prié­té ; il l’étoufferait s’il la gar­dait pour lui seul. La vraie joie est tou­jours rayon­nante.

On peut se deman­der s’il n’est pas un peu indé­cent de par­ler de la joie, en ces temps trou­blés où tant de per­sonnes en sont pri­vés, à cause de l’indifférence et de la cupi­di­té. Nous avons, de fait, quelque scru­pule à nous réjouir, parce que nous sommes bien conscients que nous fai­sons encore trop peu pour sou­la­ger ceux qui souffrent. Et cepen­dant nous ne devrions pas igno­rer que la joie fait par­ti inté­grante de l’Évangile. En son temps, ̶ qui n’était pas tel­le­ment moins injuste et cruel que le nôtre, ̶ Jésus a tenu à appor­ter une ‘Bonne Nouvelle’ et il à annon­cé les huit Béatitudes, et même vingt et une autres béa­ti­tudes, comme on peut les comp­ter dans les évan­giles. Ailleurs encore, j’ai comp­té qu’il dit vingt fois à ses dis­ciples : « Réjouissez‐vous ! ». Il n’est pas pos­sible de vivre selon l’Évangile en igno­rant ou même excluant la joie. Ce n’est en tout cas pas en restrei­gnant notre joie que nous allons sou­la­ger la tris­tesse de notre pro­chain !

Bien sûr, il ne faut pas écla­bous­ser ceux qui sont tristes avec une joie débor­dante. Saint Paul qui répète sou­vent : « Réjouissez‐vous ! », dit encore qu’il nous faut nous réjouir avec ceux qui sont dans la joie, mais aus­si pleu­rer avec ceux qui pleurent. Il y a un temps pour tout. Mais en tout temps nous pou­vons por­ter autour de nous la Bonne Nouvelle de l’amour du Père.

Une Bonne Nouvelle qui nous libère du res­sen­ti­ment, du mur­mure et de l’indignation mépri­sante. Il y a là, en effet, un tra­vers carac­té­ris­tique de ceux qui cherchent la per­fec­tion. Mais, comme me le disait le Père Daniel Scheyven, « Il ne faut pas mesu­rer ta ver­tu au degré d’indignation que tu res­sens pour tes confrères qui ne sont pas aus­si ver­tueux que toi ! ». Heureusement la vie selon l’Évangile puri­fie notre joie de tout ce qu’elle peut avoir d’amer. Saint Benoît est très sou­cieux d’éviter cette dérive, parce qu’il sait d’expérience que le ‘mur­mure’ empoi­sonne le meilleur zèle et éteint tout joie. Si nous lais­sons ce ‘mur­mure’ enva­hir notre cœur au point de constam­ment récri­mi­ner, comme les Israélites au désert de Mériba, nous deve­nons inca­pables de rendre grâces à Dieu et de le louer de tout cœur.

Oui, mes frères, mes sœurs, la joie impre­nable est la marque irré­fu­table de notre com­mu­nion avec Dieu. Elle n’éclate pas bruyam­ment, mais nous pou­vons voir qu’elle est pré­sente au cœur des per­sonnes qui ont trou­vé la perle pré­cieuse et qui, dans leur joie, donnent constam­ment tout ce qu’ils ont. » (Cf. Mt 13, 44) Nous voyons cela sur le visage des saints dont on a gar­dé des pho­tos. Mais pas uni­que­ment sur le visage des saints cano­ni­sés !

Il y a même là, me semble‐t‐il, un appel adres­sé à cha­cun de nous. Nous ne sommes pas sou­vent appe­lés à témoi­gner expli­ci­te­ment de l’Évangile. Mais nous pou­vons nous libé­rer, beau­coup plus que nous pen­sons, des sou­cis qui sont inutiles et de l’autosatisfaction qui nous isole, pour apai­ser notre visage et le rendre ave­nant, vrai­ment heu­reux de toute ren­contre. Alors, comme la ména­gère qui a retrou­vé la pièce d’argent et qui invite ses voi­sines et amies à se réjouir avec elle, nous pou­vons être les témoins de la Bonne Nouvelle en lais­sant dou­ce­ment rayon­ner autour de nous cette joie pro­fonde et toute simple reçue de la vie, chaque jour. En ce temps de vio­lence, de souf­france et de tris­tesse, ce simple accueil mutuel crée une vraie joie, et elle rayonne sur notre monde.

fr. Pierre

Image : Sculpture de Constantin Brancusi, Le Fils Prodigue, 1907
Philadelphia Museum of Art

Billets apparentés

Choisir Jésus. 21è dimanche T.O. (B) 21ème dimanche B (2018) Choisir Jésus Jn 6, 60–69 l’Évangile est tou­jours un appel, un appel à la conver­sion. Ici, dans l’évangile de ce jour, la q…
Le Pain de Vie. Dimanche 12 aout 2018 Dimanche 12 aout 2018 19ème dimanche B Jn 6, 41–51 Le Pain de Vie S’il est sou­vent ques­tion de par­tage, c’est en fait parce qu’il est par­tout ques…
Pourquoi Jésus nous envoie 15ème dimanche B (2018) Homélie du 15 juillet 2018 Pourquoi Jésus nous envoie >Nous sommes tous envoyésE n sui­vant la lec­ture de l’évangile de …

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.