Papillon

Papillon

Homélie du dimanche 4 septembre 2016

Papillon

Oh, elle sui­vait déjà Jésus depuis un bon moment, cette femme. Comme les dis­ciples de l’évangile, elle était sur la route. Elle aus­si mar­chait der­rière Jésus. Je parle, vous l’avez devi­né, de Teresa de Calcutta. Cela fai­sait presque 20 ans qu’elle avait fait ce choix de ser­vir le Seigneur. Comme les dis­ciples, sur ses rivages à elle, il était venu l’inviter. Elle n’avait pas dit « où m’emmènes tu », elle lui avait seule­ment répon­du « oui ». Elle était deve­nue reli­gieuse de Notre‐Dame de Lorette. Elle était sur la route, celle que des grandes foules font avec le Seigneur. Lui devant, et eux der­rière à essayer de mettre leurs pas dans les siens, pour apprendre de lui com­ment vivre plus heu­reux. L’histoire de Jacques, de Jean, et de Pierre, et de Teresa et de Benoit, et de Madeleine, c’est bien la même his­toire, et c’est la nôtre aus­si : nous essayons de faire route avec le Christ.

Marie‐Térésa, comme elle s’appelait alors, était une « bonne » sœur. Elle tra­ver­sait sa vie, dans une belle fidé­li­té. Mais sans bien voir ce qu’il y avait der­rière les hauts murs de son couvent. Un peu comme les dis­ciples qui ne voyaient pas plus loin que leur fier­té d’avoir été sai­sis. Peut‐être même qu’un peu comme nous, Marie‐Térésa, comme les dis­ciples aus­si, croyait bien qu’elle était arri­vée ; qu’elle avait tout don­né et qu’il ne lui res­tait plus qu’à dérou­ler sa vie. Marie‐Térésa, comme les dis­ciples, était bien sur la route, mais sans vrai­ment attendre le sur­gis­se­ment de Dieu ; comme si Dieu avait tout dit. Et comme si, de notre côté, nous avions – nous -tout fait ce qu’il fal­lait.
On peut être en che­min avec le Christ et dans une belle fidé­li­té, mais sans rien plus attendre. On vit par habi­tude, pour ne pas dire par las­si­tude. On peut mar­cher avec le Christ mais en boi­tant nos vies, avec des cœurs nécro­sés et des arthroses qui nous empêchent d’ouvrir les mains pour accueillir et pour don­ner. On peut ram­per sa vie. Comme une che­nille…

« De grandes foules fai­saient route avec lui, écrit St Luc, et Jésus se retour­na ». Ce fut, pour Térésa de Calcutta, le 10 sep­tembre 1956. Comme autre­fois Jésus se retour­nait vers les dis­ciples qui le sui­vaient, Jésus se retour­na vers elle : elle était dans un train. C’était un jour de vie banale, une jour­née ordi­naire. Il se retour­na vers elle, comme s’il vou­lait la remettre en route, en pro­jet, en désir. Comme s’il vou­lait la remettre en phase. Comme s’il vou­lait la remettre en marche. « Un appel dans l’appel », disait‐elle. Un appel à sor­tir du couvent, à aider les plus pauvres des pauvres en vivant avec eux. « C’était un ordre ! ».

C’était pour elle comme ce que Jésus avait dit un jour à ses dis­ciples fati­gués par les foules : « donnez‐leur vous mêmes à man­ger ». C’était déjà « un appel dans l’appel ». Ou bien plus tard à Pierre : « m’aimes-tu plus que ceux ci ? » C’était encore « un appel dans l’appel ». Un appel à pui­ser au plus pro­fond du puits.
Il est comme ça, le Christ. Il appelle dans l’appel. Benoit était ermite ; il l’appelle à deve­nir abbé. Marie Térésa ensei­gnait – par voca­tion – la géo­gra­phie à de jeunes filles de bonne famille ; il l’appelle à rejoindre les plus pauvres. « Un ordre, disait‐elle. Une cer­ti­tude ».
Et si ça conti­nuait, cette affaire de « l’appel dans l’appel » ? Pour vous. Pour moi. Non pas à renier ce que nous avons vécu, mais à mar­cher encore. Un peu plus loin. Et d’un autre pas… et un peu plus pro­fond… Allez, c’est sûr, cette affaire‐là conti­nue aujourd’hui. Il nous déroute le Christ et nous dérou­te­ra tou­jours. Il nous reste seule­ment à nous tenir atten­tif à ce qu’il veut nous dire. Dieu sait qu’il parle, par les plus pauvres et par les plus petits. Dieu sait qu’il parle par les évè­ne­ments de l’existence qui deviennent pour qui se tient en éveil, des paroles, des signes et des appels.
Nous le sui­vons, Jésus. Il se retourne. « Arrache‐moi si je m’arrête »…

Touchée par un second appel de Jésus, Marie‐Térésa entre entra le 10 sep­tembre 1946 dans un long pro­ces­sus d’engendrement à une vie nou­velle. Accrochée dans la confiance avec un fil de soie, la che­nille entra ce matin là dans son cocon.
Dans l’attente d’une réponse de Rome pour quit­ter son ins­ti­tut, une chry­sa­lide se pré­pa­rait.

« Jésus se retour­na, dit St Luc, et il leur dit : si quelqu’un vient à moi sans me pré­fé­rer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut pas être mon dis­ciple ».
Comme elle a dû l’entendre aus­si pour elle, cette Parole du Seigneur. Bien après les dis­ciples de l’évangile, et bien après tant d’autres, ces paroles‐là étaient pour elles. Des choses pas faciles à entendre. Jésus n’est pas flat­teur. Il ne cour­tise pas. Ce qui le pas­sionne, c’est notre liber­té. Son seul désir, c’est que nous venions à lui, libre­ment, ani­més par un amour plus grand que tous les amours que nous pou­vons éprouver. « Ne rien pré­fé­rer à l’amour du Christ », écri­ra Benoit, quelques siècles plus tard. Car pré­fé­rer sa propre vie à celle de Jésus rend impos­sible le fait de venir à lui !

Un jour, nous avons été tou­chés au cœur par le Seigneur : si ce n’était pas vrai, nous ne serions pas ici ! Qu’avons nous fait de notre pre­mier amour ? Nous pou­vons ce matin inter­ro­ger nos vies avec dou­ceur et faire nôtre cette prière St Philippe Néri enten­due hier soir à l’office des Vigiles : « Mon Seigneur, je vou­drais bien t’aimer. Mon Seigneur, je te l’ai dit, si tu ne m’aides pas, Je ne ferai jamais rien de bien. Je te cherche et ne te trouve pas : viens à moi, mon Seigneur ! Je ne veux rien faire d’autre que ta volon­té. »

Si cer­tains de ceux qui sui­vaient Jésus rêvaient encore d’une suite facile, légère et sans effort, ils en furent pour leurs frais. Mère Teresa, aus­si, en a su quelque chose. Une croix à por­ter. Oh, pas les pauvres à por­ter. Les pauvres ne sont pas des croix : ces hommes et ces femmes qu’elle ramas­sait sur les trot­toirs de Calcutta, c’étaient ses frères, pas des far­deaux. Ils por­taient dans leur regard, dans leur souf­france et dans leur cris le visage de Jésus.
La croix, c’était ce doute, cette nuit noire qui l’assaillait, ce grand silence de Dieu qu’elle endu­ra quelques années de sa vie. « Le silence et le vide sont si impor­tants, disait‐elle, que je regarde et je ne vois pas, que j’écoute et que je n’entends pas ». La séche­resse, l’obscurité, l’isolement, comme une tor­ture. Comme une com­mu­nion à la soli­tude et à l’angoisse de Jésus à sa pas­sion. « J‘ai juste la joie de ne rien avoir, même pas la pré­sence de Dieu dans l’eucharistie. »

Le « por­ter sa croix » dont il est ques­tion dans l’évangile, c’est le « por­ter nos vies » et « por­ter notre monde » tels qu’ils sont, avec leurs lour­deurs et leurs tris­tesses. Comme une obéis­sance aux menues cir­cons­tances de la vie. Si la pas­sion ne vient pas, disait Madeleine Delbrêl, alors il y a les patiences. La pas­sion des patiences. « Le sacri­fice de nous‐mêmes, nous atten­dons qu’en sonne l’heure, écrivait‐elle. Comme une bûche dans le bra­sier, nous savons que nous devons être consu­més. Comme un fil de laine tran­ché aux ciseaux, nous devons être sépa­rés. La pas­sion, nous l’attendons, nous l’attendons et elle ne vient pas. Mais ce qui vient, ce sont les patiences, ces petits mor­ceaux de pas­sion, dont le métier est de nous tuer tout dou­ce­ment pour votre gloire, Seigneur, mais de nous tuer sans notre gloire ». Chacun de nous, ici, sait bien ce que cela veut dire…

C’est quelque chose comme ça, la vie de Mère Teresa et de tant d’autres. C’est quelque chose comme ça, la vie avec le Christ. Un jour il nous fait signe, on se met à le suivre. Nous sommes un cer­tain nombre. Et puis un jour il se retourne et nous appelle à entrer dans sa propre pro­fon­deur d’une vie don­née. Il faut mar­cher. Marcher encore. Même en boi­tant. Marcher tou­jours.

S’est-elle un jour « assise », Mère Térésa, comme le Seigneur invi­tait ses dis­ciples à le faire pour mesu­rer l’enjeu de la seque­la et les moyens à mettre en œuvre ?
S’est-elle un jour assise pour comp­ter ce qu’elle avait à don­ner, cette femme, comme les dis­ciples apeu­rés s’étaient assis et avaient vite comp­té qu’il leur fau­drait plus de 200 deniers pour nour­rir une foule ? Sans doute : oui. Parce que l’histoire que racon­tait Jésus est une his­toire pleine de bon sens : il s’agit de prendre temps de réflé­chir avant de fon­cer. Et de s’asseoir avant de se mettre en route pour mener un com­bat.
Comme tous les autres, elle s’est sans doute assise. Dans son silence inté­rieur, cette femme riche deve­nue pauvre avait sans doute sai­si que la seule richesse qu’elle pour­rait don­ner serait l’amour qu’elle rece­vrait jour après jour de son Maitre et Ami. Comme une manne.
Elle s’est sans doute assise, cette femme, pour comp­ter l’incomptable. Pour mesu­rer l’immesurable : la hau­teur, la lon­gueur, la lar­geur, la pro­fon­deur de l’amour du Père mani­fes­té en ce Pauvre qui l’avait réap­pe­lée dans un train.
Elle s’est sans doute assise, Mère Teresa, mais pour se rele­ver. Et ne jamais plus faire du sur place.
Elle est deve­nue un papillon.

Il faut que nous pre­nions le temps de nous asseoir, les amis, pour entendre – nous aus­si – dans le silence du cœur la pro­fon­deur de l’amour que le Christ nous porte. Et nous lais­ser une fois de plus entrai­ner, comme Teresa de Calcutta et comme tant d’autres, sur les par­vis de l’humanité. C’est l’aventure de la foi. Elle est par­fois de jour. Elle est par­fois de nuit. Elle est tou­jours d’amour : elle est tou­jours sou­te­nue par la ten­dresse du Père.

Si je vous parle de che­nille, de cocon et de papillon, c’est parce qu’en pré­pa­rant cette homé­lie hier après‐midi sur le bal­con de ma petite chambre, j’en voyais un qui vire­vol­tait dans le soleil. Et puis un autre. Et puis encore un autre. Il me venait à l’esprit que c’est quelque chose comme ça, la sain­te­té : vire­vol­ter libre et joyeux dans le grand ciel de l’Histoire.

Et que cano­ni­ser quelques quelques grands témoins du Jésus – et aujourd’hui Mère Teresa – ce n’est pas autre chose que d’épingler des papillons. Dans la mul­ti­tude des papillons qui volent, on en cap­ture quelques uns. On les épingle. Alors on peut se réjouir de leurs cou­leurs et de la beau­té de la créa­tion.
Mais ce qui est impor­tant, c’est qu’en tenir quelques uns dans des petites vitrines per­met d’identifier les autres. Et de réjouir encore.
En ran­geant aujourd’hui dans une petite boite trop étroite ce papillon aux ailes blanches lise­rées de bleu, l’Eglise se réjouit de tant et tant d’autres qui volent, et de leur varié­té, de leur beau­té, de leurs cou­leurs et de leur liber­té. Plaise à Dieu que nous recon­nais­sions à tra­vers nos proches quelques cou­leurs por­tées par Teresa de Calcutta, par St Benoit ou l’un ou de l’autre de nos calen­driers. Plaise à Dieu plus encore que nous ayons envie d’être habillés de leurs cou­leurs et de voler, comme des hommes et des femmes libres, dans le grand vent de nos vies dérou­tées.

P. Raphaël Buyse

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