Casser la tête à Dieu

Casser la tête à Dieu. 29è dimanche TO. C

Homélie du dimanche 16 octobre 2016

Casser la tête à Dieu

Saint Paul dit à Timothée, et après lui aux pré­di­ca­teurs : « Proclame, inter­viens à temps et à contre-temps, dénonce, reproche, encou­rage, tou­jours avec patience et le sou­ci d’instruire ». Á qui faut-il plus de patience : aux pré­di­ca­teurs ou à ceux qui les écoutent ? Vous avez tout juste le droit de faire quelques moues ou quelques clins d’œil, et de réser­ver vos com­men­taires entre vous à la sor­tie. De notre côté, nous ne sommes guère enclins aux dénon­cia­tions et aux reproches. Que pourrions-nous vous repro­cher ? Nous sommes tel­le­ment contents de nos belles assem­blées du dimanche et des jeunes familles qui nous rejoignent.

Mais le mes­sage des textes pro­cla­més ici n’est pas tant le reproche que la per­sé­vé­rance, la téna­ci­té, l’insistance dans la prière. Moïse doit tenir les mains levées vers Dieu sur la col­line tan­dis que Josué com­bat dans la plaine, et il faut sou­te­nir les bras de Moïse qui se fatiguent. Quelle belle image ! Il faut sou­te­nir les frères qui se tiennent ici matin et soir pour por­ter devant Dieu le com­bat des justes par­tout sur la terre. Il nous faut tous tenir nos bras levés tan­dis que nos frères luttent contre le mal­heur et la misère en Haïti et à Alep. Pouvons-nous faire cette expé­rience de tenir les bras levés pen­dant la prière uni­ver­selle, que l’intercession tra­verse nos corps ? Nous sommes tel­le­ment timides et réser­vés dans nos gestes de prière. Pouvons-nous déplier nos corps assis les jambes croi­sées et nous dres­ser debout devant Dieu ?

Luc frappe bien plus fort que Moïse : il faut car­ré­ment cas­ser la tête à Dieu. Sa petite para­bole du juge inique et de la veuve têtue serait incon­ve­nante si on l’appliquait à Dieu et à nous comme une allé­go­rie. Mais son sens est clair : si une pauvre femme peut venir à bout d’un méchant juge, com­bien plus les justes qui crient seront-ils enten­dus par Dieu qui est infi­ni­ment bon ! Le pro­blème n’est pas de convaincre Dieu, il est de le prier avec foi. Mais pour­quoi faut-il insis­ter ? Pourquoi crier jour et nuit puisque Jésus lui-même a dit que notre Père sait de quoi nous avons besoin avant que nous le lui deman­dions ? Nous tou­chons là une épreuve cui­sante de la prière dont nous fai­sons sou­vent l’expérience : nos demandes les plus légi­times et les plus dés­in­té­res­sées ne sont pas tou­jours exau­cées. Et nous nous heur­tons alors à la redou­table ques­tion de la volon­té de Dieu : nous deman­dons, mais en sachant que ce n’est pas for­cé­ment ce que Dieu veut. Je n’aime pas rai­son­ner ain­si. Dieu ne peut vou­loir que le bien, et s’il ne gué­rit pas mon frère malade, c’est qu’il ne tient pas toutes les ficelles des évé­ne­ments. Il laisse être le monde qu’il a lan­cé. Il lui arrive de lais­ser échap­per un miracle pour se rap­pe­ler à notre bon sou­ve­nir, mais il ne gère pas le cours du monde à coup de miracles. Il n’a pas envoyé une légion d’anges pour sous­traire Jésus à sa pas­sion. Les évé­ne­ments lui adviennent en même temps qu’à nous. Il nous dit sim­ple­ment à chaque épreuve : je suis là, je souffre avec toi, je lutte avec toi, et je serai là au-delà de ta mort.

Si nous crions vers lui, ce n’est donc pas pour le réveiller, pour le sor­tir de son iner­tie. Nous disons cela sou­vent dans la prière des Psaumes : Pourquoi dors-tu ? Nous as-tu oubliés ? Sors de ton silence. Et il faut conti­nuer à le dire pour libé­rer notre désir, notre soif de vie et de bon­heur. Car c’est aus­si le désir et la soif de Dieu. C’est ain­si que je com­prends la demande du Notre Père : que ta volon­té soit faite. Non pas : qu’adviennent tes inson­dables décrets et nous nous plie­rons. Mais bien : que mon désir aille à la ren­contre de ton désir. Que nos vou­loirs s’étreignent. Car alors il ne s’agit pas de faire la pluie ou le beau temps, mais d’être ensemble dans une com­mu­nion pro­fonde au cœur du monde comme il va.

Je disais : per­sé­vé­rance, téna­ci­té, insis­tance. N’est-ce pas là ce que nous fai­sons tous pour conti­nuer à vivre jusqu’au bout ? Au fond, que repré­sente toute la prière qui monte sans cesse de toute la terre vers Dieu sinon un immense désir de vie, de joie, de danses et de chan­sons ? Comme j’aimerais vous dire à la fin de cette homé­lie : Allez ! Mettons la musique et dan­sons tous ensemble ! Nous atti­re­rions beau­coup de curieux à nos messes. Les afri­cains ont heu­reu­se­ment gar­dé cette joyeuse spon­ta­néi­té. J’ai vécu des nuits pas­cales en Afrique où je bap­ti­sais des caté­chu­mènes de tous âges et toute l’assemblée dan­sait alors autour d’eux. Je ne disais pas : Nous pren­drons pas les cou­plets 2, 4 et 6. On chan­tait jusqu’à plus soif.

Mais nous sommes de sages euro­péens réser­vés. Pour autant nous savons nous battre et nous défendre. Et il faut encore se battre plus que jamais pour résis­ter aux haines, aux peurs, aux fer­me­tures. Allons-nous faire de l’Europe une for­te­resse dans laquelle le che­val de Troie est déjà entré ? Ou bien accepterons-nous que l’Islam ait une place pai­sible dans nos socié­tés ? Il fau­dra alors nous joindre aux musul­mans pour vaincre les fous qui nous menacent, eux comme nous.

Les menaces sont réelles. Nous ne pou­vons pas feindre de les igno­rer. Mais nous avons nos forces, nos capa­ci­tés de résis­tance, nos volon­tés de nous pro­je­ter dans un ave­nir fra­ter­nel. Alors, ce n’est pas à Dieu qu’il faut cas­ser la tête comme la veuve de l’évangile, c’est à nos gou­ver­nants et à nous-mêmes. Puissions-nous nous y entraî­ner ensemble avec per­sé­vé­rance et téna­ci­té.

La der­nière phrase de Jésus est ter­rible : « Le Fils de l’homme, quand il vien­dra, trouvera-t-il la foi sur terre ? » Cette ques­tion est deve­nue lan­ci­nante pour nous dans notre socié­té sécu­la­ri­sée. Et nous n’avons pas d’autre réponse que notre per­sé­vé­rance, notre téna­ci­té. Nous avons la mis­sion de main­te­nir la ques­tion de Dieu chez nous, de tenir le flam­beau de la foi. Il faut bien recon­naître que les musul­mans le font mieux que les chré­tiens. Ils nous ont peut-être été envoyés pour nous redres­ser. Gardons l’appel de Paul reçu aujourd’hui : « Proclame, inter­viens à temps et à contre-temps, reproche, encou­rage, mais avec une grande patience ». D’autres ne se gênent pas pour mépri­ser la foi et sus­pec­ter les reli­gions de tous les mal­heurs du monde. Il nous appar­tient j’allais dire de libé­rer la liber­té, d’aérer le monde, de don­ner de l’air, et de tis­ser des liens de fra­ter­ni­té.

fr. Bernard
image : pho­to­gra­phie de Marc Riboud, La jeune fille à la fleur, mani­fes­ta­tion contre la guerre, Washington, 1967

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