Casser la tête à Dieu

Casser la tête à Dieu. Homélie du 16/10/2016

Homélie du dimanche 16 octobre 2016

Casser la tête à Dieu

Saint Paul dit à Timothée, et après lui aux pré­di­ca­teurs : « Proclame, inter­viens à temps et à contre‐temps, dénonce, reproche, encou­rage, tou­jours avec patience et le sou­ci d’instruire ». Á qui faut‐il plus de patience : aux pré­di­ca­teurs ou à ceux qui les écoutent ? Vous avez tout juste le droit de faire quelques moues ou quelques clins d’œil, et de réser­ver vos com­men­taires entre vous à la sor­tie. De notre côté, nous ne sommes guère enclins aux dénon­cia­tions et aux reproches. Que pourrions‐nous vous repro­cher ? Nous sommes tel­le­ment contents de nos belles assem­blées du dimanche et des jeunes familles qui nous rejoignent.

Mais le mes­sage des textes pro­cla­més ici n’est pas tant le reproche que la per­sé­vé­rance, la téna­ci­té, l’insistance dans la prière. Moïse doit tenir les mains levées vers Dieu sur la col­line tan­dis que Josué com­bat dans la plaine, et il faut sou­te­nir les bras de Moïse qui se fatiguent. Quelle belle image ! Il faut sou­te­nir les frères qui se tiennent ici matin et soir pour por­ter devant Dieu le com­bat des justes par­tout sur la terre. Il nous faut tous tenir nos bras levés tan­dis que nos frères luttent contre le mal­heur et la misère en Haïti et à Alep. Pouvons‐nous faire cette expé­rience de tenir les bras levés pen­dant la prière uni­ver­selle, que l’intercession tra­verse nos corps ? Nous sommes tel­le­ment timides et réser­vés dans nos gestes de prière. Pouvons‐nous déplier nos corps assis les jambes croi­sées et nous dres­ser debout devant Dieu ?

Luc frappe bien plus fort que Moïse : il faut car­ré­ment cas­ser la tête à Dieu. Sa petite para­bole du juge inique et de la veuve têtue serait incon­ve­nante si on l’appliquait à Dieu et à nous comme une allé­go­rie. Mais son sens est clair : si une pauvre femme peut venir à bout d’un méchant juge, com­bien plus les justes qui crient seront‐ils enten­dus par Dieu qui est infi­ni­ment bon ! Le pro­blème n’est pas de convaincre Dieu, il est de le prier avec foi. Mais pour­quoi faut‐il insis­ter ? Pourquoi crier jour et nuit puisque Jésus lui‐même a dit que notre Père sait de quoi nous avons besoin avant que nous le lui deman­dions ? Nous tou­chons là une épreuve cui­sante de la prière dont nous fai­sons sou­vent l’expérience : nos demandes les plus légi­times et les plus dés­in­té­res­sées ne sont pas tou­jours exau­cées. Et nous nous heur­tons alors à la redou­table ques­tion de la volon­té de Dieu : nous deman­dons, mais en sachant que ce n’est pas for­cé­ment ce que Dieu veut. Je n’aime pas rai­son­ner ain­si. Dieu ne peut vou­loir que le bien, et s’il ne gué­rit pas mon frère malade, c’est qu’il ne tient pas toutes les ficelles des évé­ne­ments. Il laisse être le monde qu’il a lan­cé. Il lui arrive de lais­ser échap­per un miracle pour se rap­pe­ler à notre bon sou­ve­nir, mais il ne gère pas le cours du monde à coup de miracles. Il n’a pas envoyé une légion d’anges pour sous­traire Jésus à sa pas­sion. Les évé­ne­ments lui adviennent en même temps qu’à nous. Il nous dit sim­ple­ment à chaque épreuve : je suis là, je souffre avec toi, je lutte avec toi, et je serai là au‐delà de ta mort.

Si nous crions vers lui, ce n’est donc pas pour le réveiller, pour le sor­tir de son iner­tie. Nous disons cela sou­vent dans la prière des Psaumes : Pourquoi dors‐tu ? Nous as‐tu oubliés ? Sors de ton silence. Et il faut conti­nuer à le dire pour libé­rer notre désir, notre soif de vie et de bon­heur. Car c’est aus­si le désir et la soif de Dieu. C’est ain­si que je com­prends la demande du Notre Père : que ta volon­té soit faite. Non pas : qu’adviennent tes inson­dables décrets et nous nous plie­rons. Mais bien : que mon désir aille à la ren­contre de ton désir. Que nos vou­loirs s’étreignent. Car alors il ne s’agit pas de faire la pluie ou le beau temps, mais d’être ensemble dans une com­mu­nion pro­fonde au cœur du monde comme il va.

Je disais : per­sé­vé­rance, téna­ci­té, insis­tance. N’est-ce pas là ce que nous fai­sons tous pour conti­nuer à vivre jusqu’au bout ? Au fond, que repré­sente toute la prière qui monte sans cesse de toute la terre vers Dieu sinon un immense désir de vie, de joie, de danses et de chan­sons ? Comme j’aimerais vous dire à la fin de cette homé­lie : Allez ! Mettons la musique et dan­sons tous ensemble ! Nous atti­re­rions beau­coup de curieux à nos messes. Les afri­cains ont heu­reu­se­ment gar­dé cette joyeuse spon­ta­néi­té. J’ai vécu des nuits pas­cales en Afrique où je bap­ti­sais des caté­chu­mènes de tous âges et toute l’assemblée dan­sait alors autour d’eux. Je ne disais pas : Nous pren­drons pas les cou­plets 2, 4 et 6. On chan­tait jusqu’à plus soif.

Mais nous sommes de sages euro­péens réser­vés. Pour autant nous savons nous battre et nous défendre. Et il faut encore se battre plus que jamais pour résis­ter aux haines, aux peurs, aux fer­me­tures. Allons‐nous faire de l’Europe une for­te­resse dans laquelle le che­val de Troie est déjà entré ? Ou bien accepterons‐nous que l’Islam ait une place pai­sible dans nos socié­tés ? Il fau­dra alors nous joindre aux musul­mans pour vaincre les fous qui nous menacent, eux comme nous.

Les menaces sont réelles. Nous ne pou­vons pas feindre de les igno­rer. Mais nous avons nos forces, nos capa­ci­tés de résis­tance, nos volon­tés de nous pro­je­ter dans un ave­nir fra­ter­nel. Alors, ce n’est pas à Dieu qu’il faut cas­ser la tête comme la veuve de l’évangile, c’est à nos gou­ver­nants et à nous‐mêmes. Puissions‐nous nous y entraî­ner ensemble avec per­sé­vé­rance et téna­ci­té.

La der­nière phrase de Jésus est ter­rible : « Le Fils de l’homme, quand il vien­dra, trouvera‐t‐il la foi sur terre ? » Cette ques­tion est deve­nue lan­ci­nante pour nous dans notre socié­té sécu­la­ri­sée. Et nous n’avons pas d’autre réponse que notre per­sé­vé­rance, notre téna­ci­té. Nous avons la mis­sion de main­te­nir la ques­tion de Dieu chez nous, de tenir le flam­beau de la foi. Il faut bien recon­naître que les musul­mans le font mieux que les chré­tiens. Ils nous ont peut‐être été envoyés pour nous redres­ser. Gardons l’appel de Paul reçu aujourd’hui : « Proclame, inter­viens à temps et à contre‐temps, reproche, encou­rage, mais avec une grande patience ». D’autres ne se gênent pas pour mépri­ser la foi et sus­pec­ter les reli­gions de tous les mal­heurs du monde. Il nous appar­tient j’allais dire de libé­rer la liber­té, d’aérer le monde, de don­ner de l’air, et de tis­ser des liens de fra­ter­ni­té.

fr. Bernard
image : pho­to­gra­phie de Marc Riboud, La jeune fille à la fleur, mani­fes­ta­tion contre la guerre, Washington, 1967

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