Eucharistie de funérailles du frère Jean-Yves Quellec

Jeudi 17 novembre 2016

Homélie de l’Eucharistie de funé­railles du frère Jean-Yves Quellec

Introduction

Liturgie d’entrée

Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

Que le Dieu de l’espérance vous donne en plé­ni­tude la paix dans la Foi et que le Seigneur soit tou­jours avec vous.
Mes sœurs, mes frères, nous vivons ensemble un moment de grande émo­tion, faite à la fois de dou­leur et de séré­ni­té. Nous res­sen­tons le départ du Frère Jean-Yves comme un arra­che­ment qui nous atteint per­son­nel­le­ment, cha­cun et chacune.

Un cierge est allumé par la famille
Particulièrement ses sœurs Annie et Jacqueline, ses frères Marcel et Pierre, leur grande famille et les plus jeunes. La même émo­tion habite ses frères moines de Clerlande, de notre fon­da­tion de Mambré à Kinshasa, des amis de Clerlande et plus loin d’autres monas­tères, des milieux de vie ecclé­siales et d’accueil hospitalier.
Elle est éga­le­ment vécue par tous ceux et toutes celles qui, près de trois ans, sur­tout ces der­niers mois, ces der­nières semaines et ces der­nières heures ont entou­ré son com­bat et cal­mé ses souf­frances : méde­cins, infir­mières, kinés, aides-soignantes. Nous les remer­cions de tout cœur, par­ti­cu­liè­re­ment notre frère Damien, méde­cin pour son dévoue­ment sans répit.
Douleur, je disais en com­men­çant ce mot, et à la fois séré­ni­té. Ce n’est pas le calme après la tem­pête, mais le calme dans la tem­pête c’est-à-sire cette Paix que rien ne peut nous ravir grâce au Christ qui attend notre barque sur le rivage d’en face.

CHANT

Au début de cette eucha­ris­tie, afin que nous soyons accor­dés aux mys­tères de grâce que nous allons célé­brer, confes­sons à la fois nos fautes, le péché du monde et la misé­ri­corde du Christ-Jésus.

KYRIE

Que notre Dieu, Seigneur de ten­dresse et de longue patience, nous fasse misé­ri­corde et nous conduise à la vie éternelle.

Le par­don de Dieu est lumière : elle se consume au long de nos années sans jamais s’éteindre. C’est la pré­sence du Christ res­sus­ci­té vain­queur de la mort, sym­bo­li­sée par le cierge pas­cal. Que cette lumière accom­pagne le frère Jean-Yves pour sa ren­contre avec Jésus, son Maître de vie et son Ami.

Le P. Clément dépose l’étole sur le cercueil
Le P. Clément dépose l’étole sur le cer­cueil, signe du sacer­doce que notre frère a vécu dans bien des milieux…

Que monte jusqu’à toi, Seigneur, notre prière, et que la joue sans fin se lève sur ton Serviteur Jean-Yves. Tu l’as créé toi-même à ton image, tu en as fait ton fils dans le Corps du Christ. Donne-lui d’avoir part à l’héritage que tu réserves à tes enfants. Par le Christ notre Seigneur.

***

Homélie

L’évangile de ce jour, empreint d’une pro­fonde huma­ni­té, est icône de notre pas­sage vers le Christ res­sus­ci­té. Pêche et navi­ga­tion nous conduisent sur le rivage nou­veau où Jésus a allu­mé le feu et invite au repas de fête.

Homélie du Frère Martin
Frères et sœurs, notre frère Jean-Yves vient de nous quit­ter, éten­du sur un lit de dou­leur, l’esprit empli de sa Bretagne tant aimée, du souffle du large, le visage ten­du vers l’horizon de la terre nou­velle. « Laissons donc sa flamme mon­ter, écrit François Cheng, ne nous effrayons point, ne nous affli­geons point, ne nous lais­sons pas noyer par les larmes. Oui, lais­sons sa flamme mon­ter, déchi­rer la nuit, laquelle, accueillante, ouvre la Voie lac­tée de la Transfiguration ».
Comme les Apôtres qui ne se lassent pas de pêcher toute la nuit sans rien prendre, il y a en lui une manière et une pas­sion abso­lu­ment indes­crip­tibles de faire l’expérience de Dieu, dans sa vie et ses écrits, de décou­vrir et de véri­fier cet endroit dans son cœur qui le ren­dait capable d’adorer dans tous les lieux de la terre, Kervouroch, l’île de Quemenès, Clerlande, Mambré à Kinshasa, la Pène, l’Arche de Jean Vanier.

Sa vie est mar­quée par ce contraste : d’un côté, son amour de ceux qui ont un cœur d’enfant, proche des malades et des souf­frants ; de l’autre, son émer­veille­ment devant la beau­té des fleurs, des arbres, des oiseaux, des pois­sons, du ciel et de la mer. Natif du ciel, il aimait la litur­gie et a secoué la tor­peur de notre com­mu­nau­té pour nous lever à l’aube de Pâques et allu­mer le cierge pas­cal dans l’attente des pre­miers rayons de lumière du Christ res­sus­ci­té. C’est dans cette douce lumière qu’aujourd’hui, nous ren­dons grâce à Dieu pour la pré­sence du frère Jean-Yves, prieur durant cinq ans. Il nous appor­ta un souffle de vie qui demeure dans notre litur­gie et conti­nue­ra à nous habi­ter. La com­mu­nau­té de Clerlande y puise encore une nou­velle éner­gie dans son accueil, son éveil à tout ce qui nous entoure, à la prière.

Après avoir pei­né toute nuit, les dis­ciples sont inter­pe­lés par Jésus : « Les enfants, auriez-vous du pois­son ? ». Ils lui répondent : « Non » Il leur dit : « Jetez vos filets à droite de la barque et vous trou­ve­rez ». Une parole qui brus­que­ment les éveille, les met debout sans qu’ils sachent vrai­ment qui les a pro­non­cées. S’éveiller, se rele­ver, se mettre debout devant une parole est signe de vie, de résur­rec­tion. L’aurore se lève. Leurs filets débordent, les eaux calmes deviennent des eaux vivi­fiantes. Cette trans­fi­gu­ra­tion, comme d’autres, reste secrète. Elle res­pecte notre liber­té, elle a besoin de notre liber­té pour se mani­fes­ter. Elle nous atteint dans la pro­fon­deur de notre être, dans l’Eglise mys­tère du res­sus­ci­té, avant tout dans l’eucharistie. Les Apôtres sont per­plexes, Le cœur aimant de Jean bon­dit : « C’est le Seigneur » ! Pierre se jette à l’eau. Et lui, sur la rive, a allu­mé un feu de braise avec du pois­son dessus.

Il nous arrive à notre tour d’être fati­gués, affai­blis, malades. Mais en nous, l’homme inté­rieur fré­mit, comme dans l’attente d’une nou­velle nais­sance. Jean-Yves a ren­con­tré d’immenses souf­frances autour de lui comme aumô­nier au Centre William Lennox durant 25 ans. Il a vu la mort en face, celle encore plus dou­lou­reuse de ceux que nous aimons, que nous accom­pa­gnons. Nous pres­sen­tons avec une humble confiance qu’elle nous est deve­nue désor­mais un pas­sage, un che­min de résurrection.

Oui, Jésus se mani­feste sur le rivage de nos vies. Il nous prend au cœur de notre exis­tence et nous entraîne par­fois dans des mis­sions qui nous dépassent, si contras­tées même. Lucide sur lui-même et sur les autres, l’amour était pre­mier dans sa vie. Quand en 2005, il passe trois semaines sur l’île de Quemenès, il écrit :

J’ai dor­mi d’une traite. Je vais me plan­ter vers l’orient pour assis­ter au petit lever du soleil-roi. Quel pri­vi­lège ! Le vent s’est mis au sud-ouest dans le sens de la ren­trée mais le cou­rant sera contraire. Ainsi je n’aurai pas l’impression d’être pous­sé dans le dos et refou­lé vers le conti­nent d’origine.
Je ne me suis jamais consi­dé­ré, en quelque lieu que ce soit, comme un résident. Je ne suis qu’un pas­sa­ger, admis à faire halte. Le port que je vais rejoindre me ser­vi­ra lui aus­si à transiter.
Je tiens les yeux fixés sur l’île qui parait s’éloigner len­te­ment alors qu’en réa­li­té je prends mes dis­tances avec elle.
Je vais cou­per ma bar­bi­chette : tout ren­tre­ra dans l’ordre.

Il nous envoie une carte pos­tale à Clerlande pré­sen­tant une vague défer­lante sur le phare d’Ouessant appe­lé « La jument ». Chers frères, écrit-il, sur moi ont défer­lé les gla­ciales eaux – comme sur ce phare non loin d’ici- mais le Seigneur est notre rocher et nulle vague mons­trueuse ne sau­rait abattre qui met en lui tout son espoir.
Cette vague mons­trueuse allait s’abattre sur lui ces trois der­nières années. Une mala­die sour­noise, mor­telle, allait ron­ger peu à peu son être et l’angoisse le tenaillait. Pourquoi évo­quer ces moments si pénibles pour lui et pour toute la com­mu­nau­té qui l’écoutait et le sou­te­nait ? Simplement, pour ins­crire la souf­france du fr. Jean-Yves dans le mou­ve­ment de la Passion du Christ en croix.
Sur une décharge près de Sisteron, des amis de l’Arche de Jean Vannier décou­vrirent un jour un Christ du XVIe siècle, jeté là car la croix était fen­due, le visage défi­gu­ré, le bois pour­ri. Ils l’ont recueilli, y décou­vrant le sym­bole de la souf­france des han­di­ca­pés. Jean-Yves écri­vit une médi­ta­tion sur ce Christ. Voici quelques lignes qui évoquent sa propre souf­france des trois der­nières années de sa vie :
Voici un Christ réduit à presque rien. Mais ce rien est plus consi­dé­rable, plus aimable, que toutes les gran­deurs qui l’ont pré­cé­dé et qui l’ont sui­vi. L’extrême misère de ce Jésus mys­té­rieux annonce et déjà réjouit la Gloire à venir puisque cette misère extrême est aus­si la consé­quence d’un amour qui se porte à toute extré­mi­té d’un amour in extre­mis, jusqu’à la fin — « Il les aima jusqu’à la fin, extrê­me­ment » – mais aus­si jusqu’aux confins de la dou­leur humaine, de l’horreur infli­gée par des hommes à d’autres hommes. Jésus va vers l’horreur pour l’arracher de nos mains.
A l’apparente impuis­sance du Très Haut dans la Passion du Fils se joint l’énergie d’un corps ampu­té, d’un corps dis­lo­qué, d’un visage défiguré.

Autour de cette immense souf­france, une vie foi­son­nante : arbres, fleurs, visages d’enfants et de cet automne où Jean-Yves fai­sait de longues pro­me­nades, où j’ai pu l’accompagner. Le jour pénible où après un long com­bat de plus de deux années, le méde­cin lui annonce qu’une opé­ra­tion n’est plus pos­sible, il prend l’ascenseur pour fumer une pipe à l’entrée de l’hôpital St Luc et devant la cha­pelle, il voit défi­ler sur un écran ce texte : « La cor­neille pré­nom­mée Gertrude ‑depuis des années, il avait appri­voi­sé une cor­neille qui le retrou­vait devant la cui­sine chaque matin- la cor­neille a les ailes tel­le­ment ajou­rées que je vois le ciel à tra­vers quand elle passe à la ver­ti­cale de ma tête ».
Il y a voit un clin d’oeil de Dieu, comme Noé devine la terre nou­velle quand la colombe revient tenant entre son bec un rameau d’olivier.
« En débar­quant sur le rivage, les dis­ciples voient un feu de braise avec du pois­son posé des­sus et du pain et eux, d’apporter les 153 pois­sons de la pêche mira­cu­leuse. Et Jésus dit alors « Venez déjeu­ner ». Ils n’osaient lui deman­der : « Qui es-tu ? ». Ils savaient que c’était le Seigneur. Jésus est sur l’autre rivage de nos vies et Il nous dit : « Les enfants, avez-vous fait un bon voyage ? ». Adieu vat.

Frère Jean-Yves

Adieuvat

Fr. Martin

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2 réflexions sur « Eucharistie de funérailles du frère Jean-Yves Quellec »

  1. Bonjour Monsieur,
    mer­ci de me faire part de cette nou­velle que nous pre­nons dans notre prière.
    Merci aus­si de m´avoir fait un peu décou­vrir cette per­sonne par le biais de ses livres.
    En union de prière,
    Sr AnneClaire (Sœur de Jerusalem, Bretonne du Couvent a Cologne)

  2. De tout cœur avec la Communauté. J’ai ren­con­tré Jean-Yves lors d’une retraite orga­ni­sée pour les ensei­gnants de mon école en novembre 1993.…et ma vision des moines a bas­cu­lé ce jour là…et ma vie quelque peu aus­si. Je le revois nous accueillant devant la porte de la salle béret sur le crâne et pipe en bouche.….cool
    le verbe pro­fond, pré­cis, le choix des mots pru­dent, tâton­nant, où le poé­tique bous­cu­lait le trans­cen­dan­tal, et en fili­grane, cette humi­li­té de ne pas déte­nir la Vérité et de lais­ser par­ler le silence plu­tôt que d’a­voir réponse à tout. Heureuse es tu Clerlande d’a­voir comp­té dans tes rangs ce cher­cheur de lumière qui igno­rait sans doute à quel point il éclai­rait déjà lui-même, heu­reux suis-je, moi aus­si, d’a­voir croi­sé Jean Yves et votre sainte com­mu­nau­té. En ce jour-même Jean Yves vous élève tous au Ciel.

    Uni à vous tous dans la prière

    Bruno Dieu

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