HOMMAGE À JEANYVES QUELLEC, par Gabriel Ringlet

HOMMAGE À JEANYVES QUELLEC

Les quelques mots que je vais vous adres­ser, ce sont les miens, bien sûr, mais j’espère qu’entre les lignes vous y recon­naî­trez aus­si les vôtres. Car nous sommes nom­breux à avoir vécu, avec Jean‐Yves, des moments intenses et rares.

On a peu d’amis dans la vie. Je crois. Et je viens de perdre un ami. Un ami avec qui la conni­vence était à la fois toute simple et excep­tion­nelle.

Connivence poé­tique, cer­tai­ne­ment. Une poé­sie que Jean‐Yves refu­sait d’enfermer dans un vête­ment étroit. Une poé­sie grave et dan­sante qui par­ve­nait à sou­le­ver le plus ordi­naire sans avoir l’air d’y tou­cher. Un peu à la manière de Rainer Maria Rilke, avec de l’ « Ici », il fai­sait de l’ « Au‐delà ». Mais cette poé­sie n’était pas qu’une affaire de livre et d’écriture. Jean‐Yves Quellec avait une manière poé­tique d’habiter sa voca­tion monas­tique. Et plus lar­ge­ment encore, une manière poé­tique d’exister, tout sim­ple­ment.

Connivence spi­ri­tuelle aus­si. Dans sa façon, sur­tout, de revi­si­ter l’Évangile par un autre che­min.

Nous n’avons jamais oublié, dans mon prieu­ré de Malèves‐Sainte‐Marie, com­ment, un cer­tain Vendredi Saint 2009, il a éla­bo­ré toute une litur­gie autour du Dieu désha­billé. « Dieu est nu, disait‐il, sans ori­peaux, sans pare­ment (…) Le Dieu désha­billé du Calvaire est parent du pre­mier homme et de la pre­mière femme, nus l’un devant l’autre dans le jar­din (…) Après vint le temps des tuniques de peaux et des pagnes cou­sus. Nous y sommes. Et nous aspi­rons à l’innocence nou­velle. » Quelle actua­li­té !

Au‐delà de cette conni­vence poé­tique et spi­ri­tuelle, Jean‐Yves m’a été plus que pré­cieux lorsque je me trou­vais confron­té aux ques­tions éthiques les plus déli­cates. Il n’était pas que de bon conseil et de bon accom­pa­gne­ment. Il péné­trait ces inter­ro­ga­tions par l’intérieur, en s’appuyant sobre­ment sur son excep­tion­nelle pra­tique de l’agenouillement face à l’insupportable souf­france. Jusqu’au jour où ses frères, vous et moi, avons été appe­lés à nous age­nouiller à notre tour devant la sienne, en trem­blant et en bal­bu­tiant, comme nous pou­vions.

Jean‐Yves était aus­si un ami du maga­zine L’appel. Son regard péné­trant, ses cri­tiques per­ti­nentes, ses encou­ra­ge­ments cha­leu­reux vont beau­coup man­quer à cette équipe béné­vole qui tenait en grande estime son ana­lyse sti­mu­lante.

Il me reste à vous dire que nous avions ensemble des rêves et des pro­jets com­muns. Quelle Église, demain ? Quelles com­mu­nau­tés ? Au plu­riel. Comment faire adve­nir, modes­te­ment, un chris­tia­nisme poé­tique et ima­gi­na­tif, avec assez de fidé­li­té et assez d’audace ? À ce pro­pos, nous avions bon­heur à nous réfé­rer tous les deux à un autre moine, François Cassingena‐Trévedy, lorsqu’il écrit qu’il “n’importe pas tant de faire nombre que de faire signe. Plutôt que de sous­crire à un pro­to­cole de soins pal­lia­tifs, […] il nous faut trou­ver aujourd’hui une matu­ri­té dans notre mino­ri­té même “. Et frère Jean‐Yves de plai­der, comme frère François, pour un chris­tia­nisme sen­sible et fra­ter­nel, pré­sent – je cite – « au fris­son de tout homme qui s’éveille au ver­tige de sa propre pré­ca­ri­té ».

Je peux t’assurer, cher Jean‐Yves, que le prieu­ré de Malèves‐Sainte‐Marie que tu as tant encou­ra­gé, res­te­ra atten­tif à ce frisson‐là. Attentif à ton rire aus­si, tel­le­ment sal­va­teur.

Comme tu le disait dans cette cha­pelle, la nuit de Pâques, au milieu de frères qui te sont si chers :

« Je com­mence. Je ne vais pas attendre une issue fatale dans le cou­loir de la mort ; je veux emprun­ter le cou­loir de la vie nou­velle et magni­fique. Avec vous, sans attendre le pre­mier rayon de notre vieux soleil, je veux rire de la mort dans la plus belle nuit de l’année ».

Gabriel Ringlet

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